EurActiv.fr

Actualités & débats européens dans votre langue

26/09/2016

Les importations alimentaires de l’UE, un équilibre délicat pour les Africains souffrant de famine

L'Europe dans le monde

Les importations alimentaires de l’UE, un équilibre délicat pour les Africains souffrant de famine

La sécheresse et la famine frappent de nombreuses régions en Afrique. [Stuart Price/United Nations]

ÉDITION SPÉCIALE / L’année dernière, l’Afrique orientale a connu la pire sécheresse jamais enregistrée depuis un demi-siècle. Des millions de personnes en Éthiopie, au Kenya et en Somalie criaient famine, ce qui a déclenché une avalanche d’aide d’urgence de l’Union européenne et d’autres donateurs importants.  

Alors qu'en Afrique, les équipes de secours se battaient afin d'éviter une famine causée par la sécheresse, des sacs de haricots verts et d'avocats du Kenya ainsi que des paniers de fleurs ornementales d'Éthiopie étaient disponibles sur les marchés européens, en raison d'un traitement commercial spécial pour l'UE, conçu pour aider les pays d'Afrique subsaharienne à sortir de la pauvreté.

Le scénario de 2011 se répète pratiquement tous les ans dans cette région sujette aux calamités climatiques et à la famine. Il reflète l'étrangeté de la lutte contre la pauvreté et la famine en Afrique subsaharienne, la région la plus pauvre du monde et bénéficiaire principale de l'aide au développement de l'UE.

« Il est plus facile de connaître les demandes du marché en Europe que dans notre propre voisinage », a déclaré Mohamed Ibn Chambas, le secrétaire général du groupe des États d'Afrique, des Caraïbes et du Pacifique (ACP). Cette organisation travaille avec l'UE à la coordination des échanges commerciaux et de l'aide au développement.

« Une région [d'Afrique] particulière peut connaître une grave pénurie de biens, alors qu'à côté, vous pouvez trouver une récolte exceptionnelle », a-t-il ajouté à Bruxelles.

L'UE importe 40 % des exportations agricoles de l'Afrique subsaharienne, notamment des fruits secs, des fleurs coupées fraîches, du thé, du café, des agrumes et des légumes, selon des données de la Commission. Les relations commerciales ont pratiquement doublé au cours de la dernière décennie, depuis que l'Europe a commencé à nouer des liens économiques plus étroits avec les États ACP dans le cadre de ses engagements destinés à stimuler le commerce et l'aide, avec des exportations vers l'UE qui dépassent celles entre les pays d'Afrique.

Pression en faveur d'un développement économique

Le flux de nourriture entre le sud et le nord a créé des marchés extérieurs favorables aux agriculteurs africains alors que les produits locaux ne sont pas distribués aux autres Africains qui dépendent de l'aide internationale d'urgence en cas de pénurie alimentaire.

Tim Benton, professeur d'écologie des populations à l'Université de Leeds et ambassadeur britannique de Global Food Security, a déclaré qu'il s'agissait d'« un équilibre très délicat à négocier ».

« Il est difficile de comprendre le sens du système. Lorsque nous importons des haricots du Kenya, par exemple, nous prenons l'eau incorporée [dans les produits] d'un pays sujet à la sécheresse, nous mettons [ces haricots] sur nos marchés, dans nos réfrigérateurs, et ensuite, nous les jetons lorsqu'ils ne sont pas consommés », a-t-il indiqué à EurActiv par téléphone, ajoutant qu'il s'exprimait en sa capacité personnelle.

« De même, lorsque vous vous adressez aux gouvernements là-bas, ils vous répondent "nous avons besoin d'argent". Donc dans un sens, c'est un équilibre très délicat à négocier parce qu'avec ces accords commerciaux, vous les aidez à se développer économiquement, mais dans le même temps, à long terme, cette situation ne peut pas durer. Dans la mesure où la population s'accroît et où les conséquences du changement climatique augmentent, cette situation ne peut pas continuer […] »

Au plus fort de la sécheresse de 2011 en Afrique orientale, les estimations du nombre de personnes dépendantes de l'aide extérieure allaient de 10 millions à plus de 13 millions.

Lors d'une conférence organisée à Bruxelles la semaine dernière par le groupe de réflexion les Amis de l'Europe, des experts en développement ont indiqué que l'agriculture offrait un grand potentiel pour le développement de l'Afrique. Environ la moitié des quelque 800 millions d'Africains subsahariens vivent sous le seuil de pauvreté des Nations unies, moins de 1,25 dollar (0,98 euro) par jour. L'agriculture permet donc de créer des emplois et de nourrir une population grandissante, tout en offrant des exportations lucratives d’aliments et de cultures destinées aux biocarburants.

Promouvoir le commerce régional

Pour cela, les experts présents lors de la conférence ont expliqué que le continent devait améliorer la productivité des terres grâce aux engrais et aux technologies au service de la nutrition des plantes, à l'irrigation et aux pratiques de stockage de l'eau, à l'enseignement et à la formation technique, aux opportunités financières pour les petits agriculteurs.

Alors que l'Europe se tourne pourtant vers la création d'un marché agricole commun sur les ruines de la Seconde Guerre mondiale, une grande partie de l'Afrique subsaharienne est plus axée sur l'exportation de son agriculture et de ses matières premières en dehors de l'Afrique.

Des services de transports rudimentaires, des taxes élevées, des barrières douanières et le manque de partage d'informations sur les besoins du marché contribuent au problème, a expliqué M. Chambas, du Secrétariat ACP à EurActiv, mais facilite l'expédition de biens vers l'Europe par voie aérienne ou maritime.

Les dirigeants des 53 pays de l'Union africaine (UA) ont approuvé un « plan d'action » afin de modifier cette situation grâce à la promotion d'un commerce régional et l'offre d'un climat de production plus attrayant. Le projet de l'UA appelle à la libre circulation des personnes et du commerce ainsi qu'à la coopération multinationale afin de développer les infrastructure désolantes du sous-continent.

Les blocs économiques régionaux à l'ouest, au sud et à l'est ont facilité les investissements dans le commerce et les infrastructures, bien que M. Chambas ait affirmé que l'Afrique centrale restait largement hors du tableau.

Des groupes de lutte contre la pauvreté comme ActionAid ont toutefois expliqué que les agriculteurs africains étaient confrontés à d'autres problèmes, notamment l'achat ou la location par des gouvernements étrangers de terres destinées à la production d'exportations agricoles et de biocarburants. Greenpeace, Oxfam et des groupes de défense des droits basés en Afrique ont déploré que ces projets prélèvent l'eau et les terres cultivables des Africains sans ressources.

Conséquences du changement climatique

Le changement climatique est la grande inconnue lorsqu'il s'agit de développement intérieur et de marchés extérieurs. Des efforts ont été fournis dans le cadre du programme de l'UE de « facilité alimentaire » en 2008 et des objectifs du Millénaire pour le développement des Nations unies afin de réduire la malnutrition et la pauvreté en Afrique. Des phénomènes météorologiques extrêmes tels que des périodes de sécheresse grave et d'inondations catastrophiques créent toutefois une incertitude pour l'avenir de l'agriculture.

Lies Craeynest, conseillère pour la politique climatique chez Oxfam, a reconnu que l'aide de l'UE et les efforts de lutte contre la pauvreté avaient dégagé des bénéfices dans les pays dans le besoin.

Elle a toutefois déclaré que le changement climatique aurait sans doute des conséquences importantes pour l'agriculture et la production alimentaire. « Pour de nombreuses personnes qui vivent dans des zones rurales, dont la plupart sont producteurs de denrées alimentaires à petite échelle, cela signifiera un renversement de certains de ces engagements, surtout si vous regardez à long terme. »

Réactions

« Nous sommes à deux doigts d'une occasion véritablement historique afin qu'une vie décente pour tous soit une réalité et qu'une croissance durable et une prospérité [se propagent] partout en Afrique », a déclaré Andris Piebalgs, le commissaire européen en charge du développement lors de la conférence des Amis de l'Europe le 13 novembre.

Il a ajouté que « la croissance était un moteur essentiel du développement, mais ce n'est pas la solution à tous les problèmes. Si elle est associée à une bonne gouvernance, à la transparence, aux finances et à l'expertise internationales, nos pays partenaires disposeront des instruments nécessaires au développement durable et solidaire pour leur population. »

« Nous serons alors sur la bonne voie pour éradiquer la pauvreté déplorable de notre vivant. Je sais qu'une telle aspiration peut être réalisée. Et nous pouvons le faire ensemble. »

Contexte

L'UE est le partenaire commercial principal de l'Afrique et représente environ 35 % des importations et exportations. La Chine et les États-Unis se disputent la seconde place. L'UE absorbe environ 40 % des exportations agricoles de l'Afrique subsaharienne, comparé à 25 % pour l'Afrique.

Le commerce extérieur ne se traduit toutefois pas nécessairement en prospérité.

L’amélioration de la performance économique et du commerce entre le sud et le nord de la dernière décennie « ne s’est traduite ni par une réduction correspondante du chômage, ni par une réduction de la pauvreté », indique le rapport économique sur l'Afrique 2011.

Hormis quelques exceptions notables, plusieurs pays africains offrent des climats d'investissement peu attrayants en raison de la bureaucratie, du protectionnisme, des politiques instables et des infrastructures rudimentaires. La précarité des moyens de transport transnationaux et transcontinentaux ainsi que de l'activité bancaire entrave le commerce.

Plus d'information

Organisations internationales

Union européenne