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01/10/2016

Les États membres profitent du Brexit pour retarder la libéralisation des visas

L'Europe dans le monde

Les États membres profitent du Brexit pour retarder la libéralisation des visas

A plusieurs reprises, la Commission a conseillé aux États membres de renforcer les contrôles à leurs frontières extérieures.

[Daniel Lobo]

Les États de l’UE n’ont pas pu s’accorder sur la libéralisation des visas pour la Géorgie. La Turquie, le Kosovo et l’Ukraine devraient aussi s’attendre à des retards étant donné que l’Union se montre plus prudente et frileuse, à cause de l’immigration.

Bruxelles nage entre deux eaux. Elle assure qu’Ankara progresse sur les 72 critères nécessaires à la libéralisation des visas turcs, alors que le pays risque de ne pas respecter le délai de juin. Or l’aide de la Turquie est indispensable pour contrôler l’immigration depuis qu’1,3 million de personnes ont atteint l’Europe l’année dernière.

>> Lire : La levée de visas pour les Turcs attendue en octobre

Des envoyés à Bruxelles ont de nouveau discuté d’un accord similaire avec la Géorgie le 1er juin, mais aucune décision n’a été prise. Selon les diplomates, la France et l’Allemagne s’y sont notamment opposées.

« Nous ne voulons pas arrêter tout le processus. Nous voulons juste être prudents », a déclaré un diplomate d’un des pays de l’UE qui s’est opposé mercredi à la libéralisation des visas pour la Géorgie.

Les pays européens reviendront surement sur la question la semaine prochaine, avant d’avoir leur première discussion sur le cas plus controversé de l’Ukraine. Des réunions plus techniques sur l’Ukraine n’auront lieu que le 14 juin.

>> Lire : Les Ukrainiens bientôt exemptés de visa malgré le référendum néerlandais

Après une accélération il a plusieurs semaines, liée à l’accord passé entre l’UE et Ankara, qui a fait fortement diminué le nombre de personnes arrivant en Europe depuis les côtes turques, les négociations tournent désormais au vinaigre face au refus de la Turquie de changer ses lois en matière de lutte anti-terroriste.

L’immigration est aussi un thème clé du référendum du 23 juin sur l’appartenance du Royaume-Uni à l’UE, qui se plaint de l’arrivée d’1,3 million de réfugiés et migrants l’année dernière.

La faible dynamique politique complique aussi la question pour les trois autres pays, ont expliqué les diplomates, le temps étant compté jusqu’aux vacances d’été. Le Parlement européen, où une majorité est nécessaire pour promulguer de tels accords, organisera sa dernière séance plénière du 4 au 7 juillet et ne reprendra que mi-septembre.

Alors que les eurodéputés ont commencé à travailler sur le cas de l’Ukraine et de la Géorgie, le chef du Parlement a déclaré qu’ils n’ouvriraient pas le dossier turc avant qu’Ankara n’ait rempli tous les critères. Certains au Parlement estiment toutefois qu’il s’agit d’une question politique.

« Le cas de la Turquie n’est pas très net, car il est étroitement lié à l’accord sur l’immigration », a commenté un responsable du Parlement européen.

« La libéralisation des visas est toujours une récompense politique, une carotte. Les critères à remplir ne sont pas tout à fait clairs », ont-ils ajouté.

Politique de libéralisation des visas

Ce n’est pas la première fois que la politique joue un rôle dans le débat normalement très technique des exemptions de visas.

La libéralisation des visas était la condition sine qua non de la Turquie en échange de son aide en matière d’immigration. Pour l’Ukraine et la Géorgie, elle fait partie d’une lutte géopolitique avec la Russie qui considère toujours les ex-républiques soviétiques comme son arrière-cour, alors que ces dernières se tournent vers l’Occident..

Alors que la controverse autour de la libéralisation des visas turcs se concentre sur la situation d’Ankara en matière de droits de l’homme, l’UE a déjà mis en place de tels accords avec 60 autres pays, dont les Émirats arabes unis et le Brunei, où les libertés fondamentales sont régulièrement bafouées.

L’Ukraine fait face à une corruption systémique et Berlin s’inquiète de Tbilissi, puisqu’elle attribue une grande partie du crime organisé en Allemagne à des gangs géorgiens.

L’indépendance d’un autre candidat, le Kosovo, n’est même pas reconnue par cinq des États membres – Grèce, Roumanie, Chypre, Slovaquie, qui assurera la présidence tournante de l’UE à partir de juillet. Le pays est le dernier État des Balkans à attendre l’exemption de visas et est encore en train de se relever des guerres des années 1990

Le cinquième, l’Espagne, ne reconnaît pas les documents officiels délivrés par le Kosovo à ses 1,8 million d’habitants. Selon un responsable européen, cela crée une « ambigüité juridique » – personne ne sait ce qu’il se passerait si le détenteur d’un tel passeport essaye d’entrer en Espagne.

Libéraliser ou non ?

L’UE s’efforce de contrôler l’immigration, et se méfie d’un afflux de personnes de ces quatre pays à cause de leur proximité.

La libéralisation des visas permet un accès facilité – mais pas le droit de travailler – d’une durée allant jusqu’à 90 jours dans l’espace Schengen, qui comprend la plupart des États membres de l’UE, mais aussi plusieurs pays non membres.

Environ deux millions de Kosovars, Géorgiens et Ukrainiens détiennent le passeport biométrique dernier cri qui leur permettra d’être éligibles à l’exemption de visa, selon les données de Bruxelles. Pour l’instant la Turquie n’a pas ce type de document.

Ainsi, seul un nombre limité de personnes pourra profiter de la libéralisation au début. Mais ceux qui s’y opposent affirment que l’UE ne peut pas ouvrir ses portes à 130 millions de personnes – chiffre qui correspond à la population totale des quatre pays – alors qu’elle affronte actuellement des risques sécuritaires et migratoires.

Les ambassadeurs européens auprès du Kosovo et de la Géorgie – où auront lieu des élections en octobre – ont toujours bon espoir. Selon eux, les populations ont de grandes attentes, et la crédibilité de l’UE est en jeu.

« On nous a demandé de suivre une feuille de route et de faire respecter des critères. Il s’agit d’un processus technique », a déclaré Mimoza Ahmetaj. « Le Kosovo ne peut pas être une menace pour toute l’Europe. »

Contexte

La Commission européenne a proposé de lever l’obligation de visa pour les citoyens ukrainiens, géorgiens, kosovars et turcs voyageant vers l’UE. Les États membres doivent à présent confirmer cette décision.

En ce qui concerne la Turquie, les parlements nationaux pourraient cependant avoir leur mot à dire, a souligné un fonctionnaire européen.

Le Parlement européen suit de près la situation. Les eurodéputés ont déjà déclaré que la Turquie devait remplir toutes les conditions prévues avant que la libéralisation des visas ait lieu.