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11/12/2016

La politique de voisinage européenne n’est pas adaptée à la crise des réfugiés

L'Europe dans le monde

La politique de voisinage européenne n’est pas adaptée à la crise des réfugiés

Federica Mogherini, Haute Représentante de l'UE pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, lors d'une visite en Irak. Décembre 2014.

[European Commission]

Les spécialistes appellent l’UE à revoir sa politique européenne de voisinage, afin que celle-ci soit plus adaptable et renforce le bloc face aux changements géopolitiques rapides.

« Nous vivons une époque d’instabilité. Ce constat commence à pénétrer les esprits. Nous devons développer des stratégies de gestion de crise, parce que les crises sont à présent la norme », estime Demetrios Papademetriou, co-fondateur de l’institut de la politique migratoire et président de sa cellule européenne.

« Nous devons apprendre à ne pas nous plier à la tyrannie des réponses simples et des solutions rapides. Il n’existe pas de solutions faciles, il faut faire des efforts extraordinaires dans tous les domaines », a-t-il ajouté lors d’une rencontre organisée par la fondation Bertelsmann, à Salzbourg.

Ces dernières années, les observateurs politiques ont été surpris à de nombreuses reprises, par les printemps arables, la crise des réfugiés, le Brexit, les attentats en Europe.

Cercle de feu

Les experts estiment aujourd’hui que l’UE doit s’impliquer davantage dans les pays voisins, afin de reconnaître plus précocement les signes des changements fondamentaux.

« Ce qui était censé être un cercle d’amis s’est transformé en un cercle de feu, avec des conséquences terribles pour l’UE en termes de migration et de terrorisme, des conséquences qui ont porté l’instabilité au cœur de l’Europe », souligne Wolfgang Schüssel, ancien chancelier autrichien et membre du conseil d’administration de la fondation Bertelsmann.

En dix ans, depuis le lancement de la politique européenne de voisinage (PEV), la situation a changé de manière spectaculaire. Douze des seize pays du voisinage de l’UR sont à présent exposés à des conflits gelés, à des guerres civiles, à une occupation territoriale ou à des conflits interétatiques.

En novembre dernier, la Commission européenne a présenté un réexamen de la PEV (voir « Contexte »), mais les spécialistes estiment que la stratégie devrait être revue, afin de permettre des actions plus rapides.

Une nouvelle vision

L’UE devrait avant tout aligner ses priorités avec celles de ses différents voisins, estiment les experts. Le bloc doit se distancer de l’approche unique mise en place vis-à-vis des pays voisins et développer une stratégie plus individuelle, en tenant compte des aspirations des pays en question, sans négliger le contexte régional.

Dans le même temps, l’Union européenne doit dépasser ses objectifs habituels, commerciaux ou sécuritaires, en faveur des échanges culturels et de la coopération en matière d’éducation, et notamment en permettant aux universitaires de circuler entre les pays et en créant des missions communes pour désamorcer des différends historiques.

Prenons le cas de la Turquie, par exemple. L’Union doit revoir complètement son approche, selon les spécialistes. « Si nous voulons que la Turquie coopère et devienne un vrai partenaire, nous devons absolument modifier la manière dont nous voyons le pays », affirme Jan Jabbour, associé de recherche à Sciences Po Paris.

« Pour la Turquie, l’accord sur les réfugiés avait uniquement pour but de partager le fardeau des États européens en échange d’un partage du pouvoir, afin d’être reconnu comme un réel partenaire », continue-t-il. Il fait par ailleurs remarquer qu’il est urgent de mieux comprendre les motivations de nos partenaires et de cesser de penser que l’Europe est un modèle de modernité et de valeurs. « Et s’il y avait une autre vision valable ? »

Politiques publiques et secteur privé

Il ne s’agit cependant pas uniquement de changer les politiques publiques, mais aussi les pratiques du secteur privé. Les entreprises et la société civile peuvent en effet participer au soutien du développement démocratique et du commerce. L’UE et ses États membres ne peuvent pas faire cavalier seul et doivent s’atteler à améliorer leur coopération avec les ONG, les médias et les PME, estiment les spécialistes.

Il serait pratique, ajoutent-ils, de créer un inventaire des « bonnes pratiques de voisinage », afin d’éviter les conflits et d’encourager de meilleures relations bilatérales. Pour ce faire, l’UE pourrait s’inspirer des politiques de proximité d’autres régions, comme la Chine et les États-Unis.

Il existe déjà un certain nombre d’exemples, comme ceux des entreprises Siemens et Daimler, qui ouvrent la voie, estime Irene Natividad, présidente du sommet international des femmes.

Pourquoi ne pas former les infirmières afin qu’elles puissent ouvrir leurs propres cliniques, suggèrent-ils, soulignant la nécessité de rendre les pays voisins plus résistants face aux changements, plutôt que de continuer à verser une aide financière simpliste.

L’aide financière, la coopération économique et l’investissement étranger direct sont des outils importants pour établir de bonnes relations et avoir de l’influence sur une région, mais seulement si ces outils sont utilisés de manière stratégique, dans l’intérêt des deux parties. L’effet de ces outils ne doit pas être disséminé dans une multitude de programmes, insiste la fondation Bertelsmann.

Une évaluation récente de la Cour des comptes a conclu que les stratégies migratoires de la PEV pouvaient encore s’améliorer.

>> Lire : La Commission tente d’éluder un audit sur l’immigration

Puisque ni les migrants ni les États d’accueil ne semblent heureux de l’arrangement actuel, il est crucial de faire des investissements plus ciblés.

« Nous devons investir plus généreusement afin d’éviter que [les migrants] quittent leur pays, qu’ils soient mieux chez eux. Le budget chocolat des entreprises est plus importants que celui de l’ONU pour les droits de l’Homme », indique Şafak Pavey, députée turque.

De 2007 à 2013, l’aide financière offerte via la PEV aux 16 pays a représenté 11 milliards d’euros. Un chiffre qui semble bien léger à certains spécialistes.

Le dernier réexamen de la politique n’a pas amélioré cette situation, puisque 128 millions d’euros par an sont attribués à chaque pays. Il est trop tôt pour dire si le nouveau cadre de partenariat sur la migration, présenté en juin, aura un impact important. Dans les cinq années à venir, au moins 8 milliards d’euros seront alloués, mais une grande partie de cette manne devrait aller aux partenariats privés-publics.

Certains se sont également exprimés en faveur de l’allocation de 10 % du budget européen à la crise migratoire, au détriment d’autres secteurs, comme l’agriculture.

Mogherini aux commandes ?

Dans ce contexte, les spécialistes soulignent également que la politique de voisinage devrait également entrer dans le champ de la politique extérieure, plutôt que dans celui de l’élargissement.

Problème : la Commission européenne n’a cependant pas beaucoup de marge en ce qui concerne la politique étrangère, essentiellement une compétence des États membres. Il lui sera donc difficile de gérer le dossier voisinage comme elle l’entend.

Lors d’une interview, Pascal Lamy, ancien dirigeant de l’Organisation mondiale du commerce, a défendu l’idée de faire passer la PEV dans son ensemble à la Haute Représentante, Federica Mogherini.

« Donner à Federica Mogherini la tâche de redresser la politique de voisinage n’est pas la panacée, mais c’est certainement une option possible. La PEV fait partie de la politique étrangère », assure-t-il.

Pour l’instant, c’est le commissaire Johannes Hahn, responsable des négociations d’élargissement, qui s’occupe de la PEV.