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03/12/2016

L’acquittement d’un responsable de la guerre des Balkans provoque la colère dans la région

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L’acquittement d’un responsable de la guerre des Balkans provoque la colère dans la région

Vojislav Šešelj

L’acquittement du nationaliste serbe Vojislav Šešelj par le tribunal de La Haye a déclenché une vague de protestation dans les Balkans… Sauf en Serbie. Un article d’EurActiv Serbie.

Vojislav Šešelj, leader du Parti radical serbe, était une figure incontournable de la politique de guerre des années 1990 en ex-Yougoslavie et s’est souvent allié à Slobodan Milošević. Le politicien a été accusé d’attiser une haine ethnique aux conséquences mortelles dans ses discours incendiaires. Le conflit qui a suivi l’éclatement de la Yougoslavie a fait quelque 130 000 morts.

Le 31 mars, les partisans de Vojislav Šešelj  ont fêté l’annonce étonnante de son acquittement par le tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie (TPIY). Vojislav Šešelj lui-même, accusé de neuf crimes de guerre et crimes contre l’humanité, s’attendait à une peine de prison de 25 ans.

Ce verdict pourrait entrainer de nouvelles tensions dans la région et faire gagner du terrain au Parti radical serbe. Le président, Tomislav Nikolić, et le Premier ministre, Aleksandar Vučić, faisaient tous deux partie de cette formation avant de créer, en 2008, le Parti progressiste serbe, qui dirige actuellement le pays.

« Le verdict [du jugement de] Vojislav Šešelj me laisse indifférent. Je n’ai aucun sentiment particulier pour lui », a assuré Tomislav Nikolić, juste après l’annonce du verdict.

Aleksandar Vučić a pour sa part sauté sur l’occasion pour critiquer le rôle du TPIY, même si, comme il l’avait fait après la condamnation de Radovan Karadžić, chef de file des Serbes de Bosnie, il a attendu une journée avant de réagir au verdict. Le 24 mars, Radovan Karadžić, aussi surnommé le « boucher des Balkans », a été condamné à 40 ans de prison pour crime de guerre par les juges de l’ONU.

Sans commenter le contenu du jugement, le Premier ministre serbe a déclaré être « fier » que le gouvernement ait protégé la dignité et les droits du « citoyen Šešelj » , ainsi que les lois du pays. « Imaginez la honte que ça aurait été si nous avions extradé Vojislav Šešelj  vers le tribunal de La Haye pour qu’il nous revienne 25 jours plus tard. Je suis fier que le Gouvernement serbe ait protégé les lois et la dignité de la Serbie et de ses citoyens, et notamment la dignité du citoyen Šešelj », a-t-il affirmé.

En novembre 2014, l’accusé avait en effet été temporairement relâché pour qu’il puisse faire traiter son cancer. Il a depuis refusé de retourner à La Haye et le gouvernement serbe a fait la sourde oreille face aux pressions internationale en le laissant rester sur son territoire.

Tout en assurant n’éprouver aucune « animosité » envers Vojislav Šešelj et en souhaitant « le meilleur » à sa famille, le Premier ministre s’est distancié de la politique promue par le Parti radical, indiquant qu’il continuerait de s’opposer avec véhémence aux idées du parti, qui replongerait le pays vers son passé troublé.

Aleksandar Vučić a également appelé les citoyens serbes à prouver la « grandeur des Serbes » en respectant les victimes croates et musulmanes du conflit.

Après la condamnation de Radovan Karadžić, les représentants serbes avaient déclaré que ce jugement ne devrait pas influencer l’avenir de la Republika Srpska, le territoire dominé par des Serbes en Bosnie.

Aleksandar Vučić, souvent félicité par les représentants de l’UE pour ses efforts d’amélioration des relations entre les pays des Balkans, a également souligné que le TPIY ne jouait pas le rôle attendu de réconciliation, mais qu’au contraire il entrainait une dégradation des relations dans la région. Il accuse également le tribunal d’être politique.

Tollé dans les Balkans

Comme on pouvait s’y attendre, le reste des Balkans a réagi avec indignation et  déception à l’acquittement de Vojislav Šešelj.

En Croatie, le jugement a été unanimement récrié. Plusieurs ONG ont même organisé une manifestation à Zagreb, pour protester contre l’acquittement et répéter leur solidarité à l’égard des victimes de la guerre.

« Ce verdict est honteux, c’est un échec pour le TPIY », a déclaré Tihomir Orešković, Premier ministre croate, qui se trouvait dans la ville de Vukovar, à la frontière serbe, « où [Vojislav Šešelj] a fait le mal, sans remords ».

Même son de cloche du côté de la présidente croate, Kolinda Grabar-Kitarović, qui était pour sa part en visite à Sofia et dénonce également un verdict « honteux », que la Croatie ne peut accepter. Pour elle aussi, il s’agit d’une défaite du droit pénal international.

Vojislav Šešelj avait annoncé son intention de se rendre en Croatie, ce qui lui a été formellement interdit.

Le président du conseil des ministres de Bosnie-Hezégovine, Denis Zvizdić, s’est déclaré abasourdi par la décision du TPIY de laisser Vojislav Šešelj en liberté.

Même en Serbie, des ONG ont déploré l’acquittement. La décision de justice laisse « un arrière-goût amère de justice inaccomplie », estime Aleksandar Popov, directeur du centre du régionalisme de Novi Sad.

« C’est une non-justice pour toutes les victimes du nettoyage et des persécutions ethniques menées par les formations paramilitaires commandées par Vojislav Šešelj, qui ont eu des conséquences à long terme dans la province de Voïvodine [province autonome d’une grande diversité ethnique], et particulièrement à Hrtkovci, un village laissé désert par les actes des partisans de Vojislav Šešelj », a-t-il rappelé.

Pour la fondatrice du centre de droit humanitaire en Serbie, Nataša Kandić, le verdict n’est pas cohérent avec certains faits légalement établis et  pourrait « difficilement être maintenu ». Elle dénonce également l’attitude bienveillante du juge Jean-Claude Antonetti envers l’accusé.

Fâchée par le jugement, Munira Subašić, présidente de l’association des mères de Žepa et Srebrenica, qui représente les familles des victimes, estime que l’acquittement est le résultat du travail d’un « grand lobby [représentant] des Serbes, de l’État de Serbie et de la Russie ».

>> Lire : La Serbie s’agace des sanctions de l’UE contre la Russie

L’association féministe et anti-militariste Women in Black et l’Initiative des jeunes pour les droits de l’Homme, qui s’occupe aussi de réconciliation, ont également condamné la décision de justice, tout comme le sociologiste de gauche Jovo Bakić.

Du côté des partis d’extrême droite, et notamment du Parti radical serbe, on affirme que ce verdict ne change rien à l’inclinaison profondément « anti-serbe » du TPIY.

Et maintenant ?

Le procureur de La Haye a 30 jours pour introduire un appel, mais le verdict fera probablement gagner des points au Parti radical serbe de Vojislav Šešelj et à d’autres groupes d’extrême droite lors des élections qui devraient avoir lieu le 24 avril.

Selon le dernier sondage de l’agence Faktor plus, publiée quelques jours avant le verdict, le Parti radical serbe remporterait environ 6 % des suffrages, juste devant le Parti démocratique de Serbie-Dveri, également d’extrême droite, crédité de 5,5 % des voix. Le Parti progressiste serbe remporterait quant à lui un peu plus de 50 % des voix. Cette avancée ne menace donc pas directement le parti au pouvoir, mais elle n’en est pas moins inquiétante.

Vojislav Šešelj a par ailleurs mentionné la possibilité de demander 12 millions d’euros d’indemnités pour les années qu’il a passé derrière les barreaux. Pour l’avocat Novak Lukić, membre de l’équipe serbe dans la dispute entre la Croatie et la Serbie, qui s’accusaient mutuellement de génocide, l’homme politique n’a cependant pratiquement aucune chance de toucher ces indemnités, vu les règles très strictes de l’ONU.

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