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06/12/2016

Ankara menace à nouveau d’inonder l’Europe de réfugiés

L'Europe dans le monde

Ankara menace à nouveau d’inonder l’Europe de réfugiés

Migrants à Nea Vyssa, un village grec à la frontière turque. [Frontex]

Un conseiller du président turc, Recep Tayyip Erdoğan, a menacé l’UE de lui envoyer des réfugiés si le Parlement européen n’approuvait pas la levée de l’obligation de visas pour les Turcs.

« Le Parlement européen s’apprête à discuter du rapport sur la libéralisation des visas vers l’Europe pour les citoyens turcs. Si la mauvaise décision est prise, nous enverrons les réfugiés », a menacé Burhan Kuzu, conseiller de Recep Tayyip Erdoğan.

La menace n’est pas nouvelle, mais elle est cette fois adressée au Parlement européen, qui a récemment envoyé un message clair : la Turquie ne doit pas s’attendre à la suppression du régime de visa tant qu’elle ne remplit pas toutes les conditions prévues.

L’accord de libéralisation des visas conclu entre Ankara et l’UE est soumis à l’approbation du Parlement européen et de certains parlements nationaux.

>> Lire : Hollande affirme que la gauche européenne ne fera aucune concession à la Turquie

Un moment « très dangereux »

L’accord UE-Turquie sur les réfugiés représente « une phase très dangereuse », a estimé un ministre turc, alors que les deux camps ont commencé un bras de fer sur le respect des conditions par la Turquie.

« Tous les accords que nous avons conclus jusqu’ici, basés sur la confiance et la bonne volonté, sur la prise de responsabilités, mais aussi de risques politiques, entrent dans une phase très dangereuse », a déclaré Volkan Bozkır, ministres aux Affaires européennes, lors d’une conférence de presse avec le président du Parlement européen, Martin Schulz.

Le ministre assure que la Turquie a pratiquement réuni toutes les conditions de l’accord, alors que Bruxelles insiste pour que le pays atteigne cinq étapes supplémentaires (sur les 72 étapes prévues) avant de laisser les Turcs voyager sans visa vers l’Europe.

« Ce n’est pas une question de mathématiques. C’est une question de politique », a regretté Volkan Bozkır lors d’une visite au Parlement européen à Strasbourg.

Les cinq étapes concernent la prévention de la corruption, l’alignement de la législation sur la protection des données sur celle de l’UE, la conclusion d’un accord avec Europol, la coopération avec tous les États membres en matière pénale, et l’alignement de la définition du terrorisme avec les normes européennes. « Nous considérons que nous avons suffisamment rempli les conditions », insiste le ministre.

Il a également réitéré l’opposition du président à la modification des lois nationales sur le terrorisme. Il serait « complètement impossible » pour la Turquie de changer ses lois anti-terroristes, qui sont à la hauteur des normes européennes, assure le ministre.

Ankara doit mieux faire

La Turquie est engagée dans une importante campagne contre les militants kurdes et Ankara assure ne pas pouvoir changer ses lois anti-terrorisme, malgré les avertissements des analystes, qui estiment que cela pourrait bloquer l’accord avec l’UE.

>> Lire : Un eurodéputé réclame une enquête sur le massacre de Kurdes à Cizre

Dimitris Avramopoulos, commissaire à la migration, a expliqué au parlement que la Turquie « avait fait des progrès réellement considérables », mais qu’il restait des étapes à réaliser avant la libéralisation des visas.

La Turquie doit encore faire des efforts dans la protection des données personnelles et conclure un accord de coopération opérationnel avec Europol, a souligné le commissaire. Une « coopération judiciaire efficace avec tous les États membres en matière de criminalité » et un « meilleur alignement » avec les lois et pratiques anti-terroristes européennes doivent également être mis en place.

Dimitris Avramopoulos assure que l’accord sur les migrants a déjà mené à une « réduction évidente » du nombre de migrants illégaux arrivant en Grèce, qui est passé de 6 000 par jour en octobre 2015 à environ 140 en avril 2016.

La plupart des 1,25 million de Syrien, d’Afghans et d’Irakiens qui sont entrés dans l’UE depuis l’an dernier sont passés de la Turquie à la Grèce en traversant la mer Égée sur des bateaux de fortune.

>> Lire : La Croix-Rouge tacle l’accord UE-Turquie sur les réfugiés

Réactions

Au nom du Conseil, Jeanine Hennis-Plasschaert, la ministre néerlandaise de la Défense a rappelé que l'accord du 18 mars accélérait un processus qui existait déjà, en suivant la feuille de route approuvée en 2013. « Il ne s'agit pas simplement d'un cadeau au président Erdoğan, mais d’une mesure dont nous bénéficierons tous, des millions de touristes européens et des millions de Turcs, notamment des militants des droits de l'Homme », assure-t-elle, reconnaissant toutefois que « la Turquie a encore beaucoup à faire ».Le groupe de travail du Conseil a commencé à analyser la proposition de la Commission sur les visas, a-t-elle ajouté.

Mariya Gabriel (PPE, Bulgarie), a exprimé le soutien de son groupe politique à l'accord du 18 mars, mais insiste pour que la Turquie remplisse tous les critères de la libéralisation des visas avant le vote du Parlement. « Nous devons prendre le temps de finaliser les détails, d'examiner la position du Conseil et de protéger les mécanismes en place », souligne-t-elle.

Pour Tania Fajon (S&D, Slovénie), l'UE ne devrait rien promettre sans s'assurer que toutes les conditions sont remplies. « Les problèmes comme la législation anti-terroriste et de la protection des données doivent être réglés. Nous ne pouvons pas permettre d'exceptions, parce qu'elles auraient un effet boomerang », prévient l'eurodéputée.

Helga Stevens (CRE, Belgique), estime que l’UE doit être particulièrement ferme avec la Turquie, étant donné son statut de candidat à l'adhésion. Elle s'est dite « honteuse du comportement irresponsable de la Commission vis-à-vis d'un dictateur ».

Même son de cloche du côté de Sophie in't Veld (ALDE, Pays-Bas), qui regrette par ailleurs que l'Europe soit « sujette au chantage du président Erdoğan, parce que nous sommes faibles et divisés ». Au lieu de « conclure des accords avec des dictateurs », l'UE devrait s'accorder sur une politique commune sur la crise des réfugiés, assure-t-elle.

Marie-Christine Vergiat (GUE/GVN, France) affirme que le président Erdoğan vise à faire campagne pour et à installer un régime autoritaire. « Je suis en faveur de la libéralisation des visas, mais pas à n'importe quelle condition et pas en fermant les yeux sur ce qui se passe réellement en Turquie », a-t-elle conclu.

Rebecca Harms (Verts/ALE, Allemagne) souligne un nombre croissant de violations des droits démocratiques et de l'homme en Turquie et a déclaré que l'UE ne devait pas dépendre de la Turquie, mais prendre ses responsabilités conjointement avec l'ONU pour trouver des solutions à la crise des réfugiés. « Mélanger stratégie migratoire et politique de voisinage est une erreur », martèle-t-elle.

Fabio Massimo Castaldo (ELDD, Italie) critique un « accord illégal » entre Bruxelles et Ankara et prévient que le président Erdoğan « ne peut pas être notre ami ».

Enfin, Marine Le Pen (ENL, France) a décrit l'idée de donner un accès sans visa aux Turcs comme « complètement folle », ajoutant que le président Erdoğan utilise la migration comme une arme contre l'UE.

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