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02/12/2016

La Turquie menace de mettre fin à l’accord sur les migrants

L'Europe dans le monde

La Turquie menace de mettre fin à l’accord sur les migrants

Ajustement des couleurs de l'UE et de la Turquie lors du dernier sommet bilatéral.

Mevlut Cavusoglu, le ministre turc des Affaires étrangères, a prévenu que sans libéralisation des visas, la Turquie annulerait l’accord conclu avec l’UE sur les migrants.

L’accord UE-Turquie censé freiner les arrivées de migrants dans l’UE prévoyait la libéralisation des  visas pour les citoyens turcs voyageant vers l’UE. Or, cette mesure a été retardée suite à un désaccord sur les lois antiterroristes turques et sur les mesures répressives prises par Ankara depuis la tentative de coup d’État.

L’accord n’a fonctionné que grâce aux « mesures très strictes mises en place par Ankara », a assuré Melvut Cavusoglu, le ministre turc des Affaires étrangères, lors d’une interview avec le quotidien allemand Frankfurter Allgemeine Zeitung. « Tout cela dépend cependant de la suppression des visas pour nos citoyens, qui fait également partie de l’accord conclu le 18 mars », fait remarquer le ministre. « Si la libéralisation des visas ne se concrétise pas, nous serons forcés de faire marche arrière sur l’accord sur les réfugiés. »

Le gouvernement turc attendrait donc une date précise pour l’instauration de cette mesure. Melvut Cavusoglu estime que « cela pourrait être début ou mi-octobre ».

Du côté de la Commission, on assure que la priorité est et reste d’assurer l’application complète de l’accord UE-Turquie. « Nous nous attendons à ce que nos partenaires turcs fassent de même », assure un porte-parole de l’exécutif. « La Commission a continué à respecter et accélérer l’application de nos engagements […] Grâce aux mesures adoptées la semaine dernière, nous avons par exemple déjà mobilisé 2 des 3 milliards d’euros promis. »

En ce qui concerne la libéralisation des visas, la Commission assure continuer à soutenir et conseiller les autorités turques, afin que les réformes nécessaires à la suppression des visas soient menées le plus rapidement possible. « La Turquie s’est engagée à respecter les conditions nécessaires à la libéralisation des visas pour les citoyens turcs et nous comptons sur le respect de ses conditions », souligne le porte-parole.

>> Lire : Erdogan accuse les Européens de ne pas tenir leurs promesses

La Commission a formulé une proposition pour la levée des visas, une fois toutes les conditions remplies. Le Parlement européen et le Conseil doivent donc s’exprimer sur la question. Cependant, le commissaire Günther Oettinger a récemment déclaré qu’il ne pensait pas que la libéralisation des visas aurait lieu cette année, étant donné les mesures prises par Recep Tayyip Erdoğan depuis la tentative de coup d’État.

Selon l’accord, la Turquie récupère les Syriens et autres migrants arrivant en Grèce depuis son territoire, en échange d’une aide financière et d’une accélération des négociations d’adhésion à l’UE.

Selon les informations obtenues par EurActiv auprès de la Commission, le nombre de réfugiés qui tentent la traversée de la mer Égée a dégringolé depuis le 18 mars. L’accord a donc réellement permis de réduire les arrivées de migrants et réfugiés en Grèce, mais, depuis la tentative de coup d’État de mi-juillet, les garde-côtes grecs enregistrent à nouveau une hausse du nombre d’arrivées.

>> Lire : Les migrants reprennent le chemin de la Grèce après la tentative de putsch turque

Le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, redoute l’effondrement de l’accord conclu en mars dernier entre l’UE et la Turquie pour freiner les arrivées de migrants et réfugiés en Europe. « Le risque est grand. Le succès de ce pacte est fragile pour l’instant. Recep Tayyip Erdoğan a plusieurs fois laissé entendre qu’il voulait y mettre un terme », a-t-il déclaré dans une interview au journal autrichien Kurier.

Si cela devait se produire, ajoute-t-il, « on pourrait s’attendre à nouveau à ce que les réfugiés se pressent aux portes de l’Europe ».

Dans son interview, Jean-Claude Juncker réitère son inquiétude à propos des mesures de répression prises en Turquie à la suite du coup d’État manqué du 15 juillet. Mais il critique également la Pologne, où « l’état de droit est mis à mal par l’approche du gouvernement », et dit suivre avec inquiétude les préparatifs d’un référendum sur l’immigration en Hongrie.

Manifestation pro- Erdoğan sous tension en Allemagne

Plusieurs milliers de manifestants appartenant à la communauté turque d’Allemagne ont défilé le 31 juillet dans les rues de Cologne pour exprimer leur soutien au président Recep Tayyip Erdoğan, quinze jours après la tentative de putsch qui le visait.

Brandissant le drapeau national turc, les manifestants portaient également des portraits du président turc et des banderoles proclamant leur attachement « pour la démocratie, contre le putsch ».

>> Lire : L’Europe craint une dérive autoritaire après le putsch manqué en Turquie

Quelque 3 000 policiers ont été déployés pour assurer la sécurité du rassemblement, auquel ont participé près de 20 000 personnes, selon des sources policières.

La manifestation a donné lieu à une nouvelle illustration des tensions croissantes entre l’Allemagne et la Turquie, le Tribunal constitutionnel de Karlsruhe ayant interdit qu’Erdoğan s’adresse à la foule par vidéoconférence.

Sur son compte Twitter, le ministre turc des Affaires européennes, Omer Celik, a estimé que cette décision constituait une « régression totale de la liberté d’expression et de la démocratie ».

Son collègue chargé de la Jeunesse et des Sports, Akif Cagatay Kilic, avait fait le déplacement à Cologne. « Nous sommes ici parce que nos compatriotes en Allemagne militent pour la démocratie et sont opposés à la tentative de coup d’État militaire », a-t-il dit.

Le président turc, rejetant avec véhémence les critiques occidentales contre les purges en cours au sein de l’armée et d’autres institutions dans la foulée du putsch manqué du 15 juillet, a déclaré vendredi qu’il était honteux que les pays occidentaux accordent plus d’intérêts aux putschistes qu’à la Turquie, pays membre de l’OTAN.

Mainmise sur l’armée

Le président turc Recep Tayyip Erdoğan a clairement affiché ce week-end son intention de resserrer son contrôle sur l’armée après la tentative de putsch militaire du 15 juillet, en partant de la formation des recrues jusqu’à l’état-major.

De la fermeture de toutes les écoles militaires, remplacées par une université, à la nomination de nouveaux membres du pouvoirs civil (ministres) au Conseil militaire suprême en passant par une réforme constitutionnelle pour contrôler directement les chefs d’état-major, les annonces ont plu ce week-end.

Décrite jusqu’en 2010 dans la Constitution comme la « gardienne de la République turque » et de sa laïcité, l’armée est ressortie humiliée après le coup d’État raté auquel ont pris part une partie de ses soldats et hauts gradés, tirant sur la foule et bombardant des objectifs dans les grandes villes. Le putsch avorté a fait 237 morts, sans compter les mutins tués, selon le président Erdoğan.

Près de la moitié des généraux (149) ainsi que 1 099 officiers et 436 officiers subalternes ont été démis « pour cause d’indignité » la semaine dernière. Le chef d’État-major, Hulusi Akar, ainsi que les chefs des armées de terre, de l’air et de la marine, restés loyaux au gouvernement élu, sont eux restés en place.

Le 31 juillet, un décret officiel a annoncé près de 1 400 limogeages supplémentaires, dont celui de l’aide de camp et conseiller le plus proche du président, Ali Yazici.

Désireux de renforcer son contrôle sur l’armée, le président islamo-conservateur profite de la perte de prestige de l’institution après la tentative de coup. Recep Tayyip Erdoğan a également annoncé son intention de faire passer sous son contrôle direct les chefs d’état-major de l’armée, ainsi que les services de renseignements, qui ne dépendent pas de l’armée. Pour être adoptée, cette réforme constitutionnelle cette réforme devra recueillir une majorité des deux-tiers au parlement. Le gouvernement islamo-conservateur de l’AKP aura donc besoin du soutien de certains partis d’opposition.

En attendant cette réforme le gouvernement a désigné les ministres de la Justice, de l’Intérieur et des Affaires étrangères ainsi que les vice-Premiers ministres membres du Conseil militaire suprême, selon les médias turcs, y élargissant son influence.

Les hôpitaux militaires ont été placés sous le contrôle du ministère de la Santé, et le ministre de l’Intérieur a annoncé cette semaine que la police serait désormais équipée d’armes lourdes, une décision interprétée comme une manière de contrebalancer le pouvoir de l’armée.