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26/09/2016

Vienne et Berlin dans le viseur d’Ankara

L'Europe dans le monde

Vienne et Berlin dans le viseur d’Ankara

Des militaires se rendent après la tentative de putsch.

[Sky News/Youtube]

Dans la volée des purges qui ont suivi la tentative de coup d’État, la Turquie s’en est prise à l’Allemagne et à l’Autriche, qui refusent de se laisser intimider, et à l’Occident tout entier.

« Nous ne nous laisserons en aucun cas intimider », a déclaré Christian  Kern, le chancelier autrichien, au quotidien Österreich, affirmant faire personnellement l’objet de « menaces de mort » provenant de « la frange droite et de radicaux appartenant à la communauté turque » en raison de ses critiques répétées envers Ankara.

Le dirigeant social-démocrate a notamment invité l’UE à faire preuve d’une fermeté redoublée dans ses pourparlers en vue d’une exemption de visa pour les ressortissants turcs, exigée par le président, Recep Tayyip Erdoğan.

« Nous ne sommes pas en position de demandeurs. L’Union européenne a les meilleures cartes en main. Nous avons certes besoin de la Turquie, mais celle-ci a encore davantage besoin de nous sur le plan économique, à moins de risquer une faillite d’État », estime Christian Kern.

Il a formellement récusé des propos de Recep Tayyip Erdoğan, qui avait accusé vendredi l’Autriche et l’Allemagne d’« empêcher » les ressortissants turcs de manifester, après que Berlin eut interdit à celui-ci de s’exprimer par vidéo au cours d’une manifestation de solidarité avec le président turc à Cologne.

>> Lire : La Turquie menace de mettre fin à l’accord sur les migrants

L’Autriche, comme l’Allemagne, compte une importante communauté turque et veut éviter une importation des divisions politiques à l’œuvre en Turquie. Fin juillet, le maire d’une commune proche de Vienne, Wiener Neustadt, avait à cet effet interdit de pavoiser fenêtres et balcons de drapeaux turcs.

« Je n’ai rien contre les Turcs, je critique les procédés de Recep Tayyip Erdoğan et des radicaux. Ils prennent en otage la masse des Turcs », souligne Christian Kern.

Lundi, le chef de la diplomatie autrichienne, Sebastian Kurz, avait dénoncé sur Twitter un « ultimatum » du Premier ministre Mevlut Cavusoglu qui, dans un entretien avec le journal Frankfurter Allgemeine Zeitung, avait fait planer dimanche la menace d’une dénonciation de l’accord UE-Turquie sur les réfugiés si Bruxelles n’exemptait pas les Turcs de visa d’ici à octobre.

>> Lire : Des ONG quittent la Grèce pour dénoncer l’accord UE-Turquie

L’Union européenne fait notamment dépendre cette exemption du respect de la liberté d’expression en Turquie, particulièrement mise à mal par les mesures qui ont succédé au coup d’État manqué du 15 juillet.

Un ténor du parti social-démocrate de Christian Kern, Josef Cap, a qualifié de « plaisanterie » le fait que la Turquie exige la liberté de circulation en Europe de ses ressortissants, tout en frappant certains opposants d’une interdiction de sortie du territoire.

La fermeté vis-à-vis d’Ankara fait l’objet d’un large consensus dans la classe politique autrichienne, tant au sein de la grande coalition au pouvoir que parmi les parti d’opposition FPÖ (extrême droite) et Vert.

>> Lire : Les purges s’étendent à 50 000 personnes après le putsch avorté en Turquie

L’Allemagne rejette les menaces

Le ministre allemand des Affaires étrangères, Frank-Walter Steinmeier, a rejeté mardi la « menace » de la Turquie de ne plus appliquer l’accord UE-Turquie sur les migrants faute de libéralisation du régime de visa pour les Turcs.

« Cela n’apporte rien de se lancer mutuellement des ultimatums ou de se menacer », a jugé Frank-Walter Steinmeier dans le quotidien régional Rheinische Post, répondant à son homologue Mevlut Cavusoglu. Ce dernier avait réitéré lundi la menace de laisser tomber l’accord UE-Turquie si les Européens n’ouvrent pas leurs frontières aux Turcs d’ici octobre.

La Turquie « a encore du travail » pour obtenir de l’UE une exemption de visas, a estimé le chef de la diplomatie allemande. « La Turquie s’est engagée à mettre en œuvre les avancées requises » pour cette exemption de visas, et « ce n’est pour l’heure pas le cas », a-t-il ajouté.

Le ministre allemand de l’Économie Sigmar Gabriel, en campagne dans le nord du pays avec son parti social-démocrate, avait aussi estimé lundi qu’en « aucun cas l’Allemagne ou l’Europe ne peuvent faire l’objet d’un chantage » de la part de la Turquie.

Principal point de blocage à la suppression des visas pour les Turcs, Ankara a jusqu’ici refusé d’assouplir sa loi antiterroriste, jugée non conforme aux normes européennes, l’une des 72 conditions posées par Bruxelles.

Refusant d’envisager un « plan B » en cas d’échec de l’accord sur lequel reposent les espoirs européens de réduire durablement l’afflux de migrants, Frank-Walter Steinmeier a estimé qu’il était « dans l’intérêt conjoint de l’UE et de la Turquie de parvenir à une solution ».

Aux discussions houleuses UE-Turquie s’ajoutent depuis plusieurs jours des tensions germano-turques, depuis l’interdiction faite au président Recep Tayyip Erdoğan de s’exprimer par vidéo lors d’une manifestation de Turcs dimanche à Cologne.

Ankara a qualifié d’« inacceptable » cette décision de la Cour constitutionnelle allemande et a convoqué lundi le chargé d’affaires allemand en Turquie, un geste minimisé par Berlin qui n’y a rien vu « d’exceptionnel ».

>> Lire aussi : Rebecca Harms : l’UE doit envisager de sanctionner la Turquie

« L’Occident soutient les terroristes »

Le président Erdoğana lancé son attaque la plus virulente contre l’Occident depuis la tentative de coup d’État ratée en Turquie, accusant les pays occidentaux de soutenir le « terrorisme » et les putschistes qui ont failli le renverser.

« Malheureusement, l’Occident soutient le terrorisme et se range aux côtés des putschistes », a déclaré le président turc dans un discours à Ankara, en réponse aux critiques des États-Unis et de l’Europe sur l’ampleur des purges après le putsch avorté du 15 juillet. « Ceux que nous imaginions être nos amis prennent le parti des putschistes et des terroristes », a-t-il répété lors d’un forum économique à la présidence.

Le président turc a affirmé que le scénario du putsch « avait été écrit depuis l’étranger ». Ankara accuse le prédicateur Fethullah Gülen, en exil aux États-Unis, d’être le cerveau du coup d’État, ce que ce dernier dément vigoureusement.

Recep Tayyip Erdoğan réclame donc à Washington l’extradition du prédicateur. En retour, les États-Unis exigent des preuves de son implication, mais « de quelles preuves avez-vous besoin ? », s’est agacé le chef de l’État en s’adressant à Washington dans une interview à la chaîne mexicaine Televisa mardi. « Si vous mettez des barrières bureaucratiques, vous posez des obstacles à notre lutte contre le terrorisme », a-t-il expliqué.