Edwy Plenel: « J’attends de l’Europe qu’elle tire vers le haut le droit de savoir »

Edwy Plenel

Le projet européen doit être porteur d’un écosystème permettant d’étendre le droit du savoir, notamment grâce à la révolution numérique,  estime le fondateur de Mediapart.

Edwy Plenel est l’ancien rédacteur en chef du journal Le Monde. En 2008, il a cofondé Mediapart, un des rares médias « pure player »  rentable en France. Cette interview est réalisée dans le cadre de la série #Media4EU.

Edwy Plenel, vous êtes co-fondateur de Mediapart. Au fond quel est votre modèle, d’abord éditorial et après économique ?

Notre modèle éditorial c’est de défendre la meilleure tradition du journalisme, au cœur de la modernité numérique. Du coup, nous avons lancé Mediapart, à contre courant du préjugé que l’information a l’ère de la révolution numérique était forcément gratuite.

Mediapart est un journal indépendant, totalement numérique et totalement participatif, qui ne vit que de ses abonnés. Il a deux piliers : un journal avec trois éditions par jour, sept jours sur sept, et un club via lequel ses abonnés peuvent discuter, critiquer, enrichir les informations du journal et faire vivre leur débat d’opinions.

En d’autres termes Mediapart prétend, et c’est ambitieux, être une sorte de laboratoire de ce que pourrait être une presse de qualité du 21e siècle.  Je précise que chez Mediapart, notre formule c’est « seuls nos lecteurs peuvent nous acheter » : on vit sans publicité, sans subventions publiques et sans mécénat privés.

Est-ce que vous avez inspiré d’autres médias depuis votre lancement ?

Nous avons inspiré l’ensemble des médias dans la conversion à des zones payantes. Quand nous nous sommes lancés, personne n’était converti à cette idée que les lecteurs pouvaient payer. Aujourd’hui, l’ensemble des grands journaux de la presse traditionnelle imprimée ont sur le numérique des zones payantes qu’ils essayent de développer.

En revanche comme « pure player », nous avons des partenaires qui ont essayé d’emprunter notre voie, notamment Info Libre en Espagne. Toutefois, il n’y a pas encore un modèle aussi puriste que celui de Mediapart dans un autre pays.

Mediapart est une entreprise profitable, qui fait plus de 15% de résultat net sur son chiffre d’affaire, ce qui est très rare. La question qu’on peut se poser c’est : est-ce que le succès de Mediapart  n’est pas seulement lié à l’invention d’une presse nouvelle sur le numérique, mais aussi peut-être à la crise démocratique française et à la crise d’indépendance, d’autonomie, de rigueur de la presse traditionnelle en France ?

Vous avez parlé de partenaires, notamment en Espagne: beaucoup de médias nationaux ont essayé d’échanger du contenu avec des partenaires dans d’autres pays, avec des succès assez limités. Quelle est votre expérience ?

Selon notre expérience dans le numérique, cela se fait très simplement de manière horizontale. Par exemple, nous avons fait une opération autour de la crise des réfugiés, « Open Europe », avec une dizaine de médias européens, y compris, par exemple  l’Internazionale en Italie, HuLaLa en Hongrie, le Journal des Rédacteurs en Grèce, Correctiv en Allemagne et d’autres journaux. Nous mettons des contenus en commun, nous faisons des échanges éditoriaux très facilement.

Aujourd’hui, même quand des journaux de la presse traditionnelle cherchent un partenaire en France, ils se tournent parfois vers nous ! C’est le cas récemment autour des révélations polémiques sur l’identité d’Elena Ferrante, l’écrivaine italienne. Elles sont parues dans le Frankfurter Allgemeine Zeitung , dans la  New York Review of Books et dans Mediapart en même temps.

Par ailleurs, nous travaillons comme d’autres journaux dans ce même esprit autour des « leaks » [fuites]. Par rapport à ce que j’ai vécu pendant les 25 ans où j’étais au journal Le Monde – dont dix ans en direction – c’est beaucoup plus souple, beaucoup plus facile, beaucoup plus évident.

Pourquoi les médias nationaux traditionnels n’arrivent-ils pas à échanger plus de contenu d’un pays à l’autre ? Cela pourrait apporter une valeur ajoutée par rapport aux dépêches d’agence.

Je ne peux pas répondre à la place des médias dans lesquels je ne suis plus depuis 11 ans. Mais je pense que tout simplement ces médias traditionnels ont à gérer deux univers différents. D’un côté ils sont sur le numérique, où ils ont commis l’erreur d’être dans la gratuité publicitaire, ce qui a aggravé leur crise. Le Guardian pensait conquérir le marché face au  New York Times dans cette stratégie et il est obligé de faire face à la régularité de ses pertes annuelles et à s’interroger. Ses représentants sont venus ici à Mediapart nous interroger sur notre modèle économique dans le cadre de sa réflexion récente sur la manière de faire payer ses lecteurs.

De l’autre côté, ils ont à gérer une industrie qui a deux siècles de division du travail, de hiérarchie, de lourdeur derrière elle. Nous n’avons pas la même division du travail. Non seulement on n’a pas besoin de papier, d’imprimerie et de distribution, mais même l’état d’esprit de nos équipes s’est adapté à ce que permet le numérique. Nos journalistes sont beaucoup plus polyvalents, ils sont habitués à faire du travail collectif sur des enquêtes, à partager des informations. Donc quand des confrères ou des consœurs d’un autre pays viennent nous solliciter, cette notre collaboration se fait beaucoup plus facilement.

Le problème que vivent évidemment beaucoup de grands médias en Europe aujourd’hui c’est la transition à partir d’une vieille industrie. Je pense sincèrement qu’elle est condamnée pour la presse d’information généraliste – avec une ou deux exceptions- parce que la révolution numérique supprime des coûts qui représentent entre 60 et 70% du prix d’achat d’un journal. Notre privilège c’est évidemment de n’avoir pas à gérer cela.

Vous dites qu’il y aurait peut-être un ou deux survivants. Par pays, pour toute l’Europe, ou pour le monde ?

Je ne sais pas, mais selon moi il y a un seul modèle de gratuité publicitaire, c’est le modèle du divertissement, qui peut aussi comporter une part d’information. Plus il y a d’audience, plus j’ai des publicités, plus j’ai des recettes et je peux faire quelques fenêtres d’information. C’est le modèle de la radio et de la télévision commerciale. Pour la presse démocratique, je ne crois pas à ce modèle.

Je pense même l’avoir vécu en faisant le « benchmark » entre l’histoire de Rue ‘89 et l’histoire de Mediapart : deux journaux numériques qui se créent au même moment avec la même culture professionnelle et un modèle économique concurrent. Eh bien il y en a un [Rue 89, rachetée par l’Obs, du groupe Le Monde] qui non seulement ne donne pas de résultat, mais qui, y compris dans sa non-performance, a un modèle économique qui a des conséquences sur ses contenus. Le modèle de la gratuité publicitaire oblige à faire évidemment un type de journalisme qui va tendre vers le divertissement, la superficialité, le « people ». Et ça, c’est le défi qui doit accompagner la crise de nos industries.

Justement, quel est le rôle des pouvoirs publics pour aider à sortir de cette crise ? Axons-nous sur le niveau européen et non pas sur le gouvernement français: qu’est-ce que l’Europe a à apporter?

En tant que citoyen profondément convaincu par l’idéal européen comme idéal démocratique et politique, je crois que l’Europe doit apporter un écosystème. Nous vivons une révolution industrielle, qui pourrait même être une révolution civilisationnelle. Demain, on dira peut-être que le numérique n’est pas simplement comme les précédentes révolutions de notre modernité, mais plutôt comme l’imprimerie, c’est-à-dire une révolution qui va être au cœur d’un bouleversement de l’accès au savoir. Si nous vivons un bouleversement de cette ampleur, eh bien la clé c’est l’écosystème démocratique.

Ce que moi j’attends de l’Europe c’est qu’elle tire vers le haut la question du droit de savoir et de la liberté de dire, qui sont les deux piliers de ce que nous faisons, dans l’écosystème de toutes les nations européennes, sans avoir peur. On voit ce péril dans les épisodes tristes de la persécution des lanceurs d’alerte, notamment sur les questions de sécurité. L’Europe n’a pas donné l’asile à Edward Snowden et aucun pays européen ne s’est dressé pour le faire, alors que l’ère du numérique devrait être une ère d’extension du droit de savoir sur tout ce qui est d’intérêt public.

Sur ce combat vous avez une oreille plus favorable à Strasbourg à la Cour européenne des Droits de l’Homme (CEDH)

Je ne sais pas du tout quelle oreille j’aurais puisque, par exemple, pour une censure qu’a subit Mediapart dans l’affaire Bettencourt en cours, nous sommes aujourd’hui devant la Cour européenne donc je ne sais pas ce qu’elle décidera. Quant à la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE) à Strasbourg c’est une autre affaire, la TVA, qui va la concerner. Sur toutes les questions de liberté fondamentale et publique, la Cour de Strasbourg gère des textes fondamentaux, non pas au nom de l’Union européenne, mais au nom de l’Europe en tant qu’idéal commun.

Beaucoup de libertés que nous avons en France aujourd’hui sont venues des décisions condamnant l’État français, j’en ai été témoin comme journaliste. Par exemple les écoutes téléphoniques n’avaient pas de réglementations dans notre pays, et ce sont nos campagnes d’opinions qui ont accompagné des sanctions contre la France et qui nous ont obligés à les règlementer. Et on pourrait multiplier les exemples. Nous allons voir si la Cour de Strasbourg est fidèle à cette ancienne réputation.

Vous avez parlé tout à l’heure d’un écosystème pour une presse libre, et vous avez un point de vue sur les aides indirectes ou directes qu’on peut attendre des pouvoirs publics.

Je suis de tradition très favorable aux aides indirectes, car ce ne sont pas des aides aux entreprises de presse, mais aux lecteurs. Historiquement la TVA n’est pas une question anecdotique, c’est une façon de dire : la marchandise qui est un journal, ce n’est pas une marchandise comme les autres. Elle est au cœur de la vitalité de la démocratie.

Nous attendons beaucoup des autorités européennes, car il y a maintenant des journaux totalement sur Internet qui réclament que soit proclamée très clairement une neutralité technologique et du support. Ce n’est pas le support qui définit le journal : les journaux, qu’ils soient sur papier, qu’ils soient sur le numérique, doivent avoir les mêmes droits et les mêmes devoirs, donc les mêmes aides indirectes [donc un taux véhiculaire TVA aussi].

Quant aux aides directes, je ne suis pas contre a priori, je comprends qu’une industrie en transition pourrait en bénéficier. Mais dans notre choix à Mediapart  nous avons voulu faire la démonstration, d’un point de vue que je qualifierais – et cela pourrait surprendre – de libéral, que notre entreprise pouvait être rentable en ne vivant que de ses lecteurs. En effet il y a une trop lourde dépendance en France aux aides directs de la part des pouvoirs publics. Donc pour nous c’est une façon de dire à notre profession que nous pouvons créer de la valeur, des emplois et de la richesse avec de l’information. Je pense que c’est une bonne nouvelle.

Si on dépasse le cadre des politiques qui concernent les médias, au fond qu’attendez-vous de l’Europe ? On a vécu un referendum Brexit, on vit une montée du populisme dans la plupart des pays. Quelle est votre réflexion ?

Je vais probablement dire une banalité : je pense que l’Europe paye le fait d’avoir inversé sa proposition fondatrice. Bien sûr qu’il y a un marché très important à l’échelle mondiale, bien sûr qu’il y a des enjeux économiques et des enjeux concernant au fond la vie quotidienne, mais on ne fait pas tenir ensemble un idéal en ne faisant que de l’économie. J’ai été le seul à penser que la monnaie unique serait créatrice d’un imaginaire commun, par exemple. Mais non : la monnaie ne suffit pas à créer de l’idéal, pour cela il faut faire de la politique.

Donc ce que j’attends de l’Europe c’est qu’elle renverse la proposition actuelle où l’économie est aux commandes et autonomisée de la politique. Le problème c’est le statut de la Banque centrale, c’est le fait que la BCE ne peut pas prêter aux États et, en revanche, prête aux banques.  Je souhaite que se recrée un vrai idéal politique commun qui permette aux peuples de se reconnaitre en Europe. Parce qu’on ne peut pas se moquer des électeurs du Brexit, des électeurs grecs et demain des électeurs français, il faut comprendre combien aujourd’hui l’Europe leur apparait une abstraction.

Concrètement, le Président Juncker souhaite présenter un plan de relance, une feuille de route comme il dit, en mars 2017, à l’occasion de l’anniversaire de l’Union européenne. Si vous l’aviez en face de vous quelles seraient les deux ou trois idées, les mesures concrètes que vous lui suggéreriez ?

D’abord je lui demanderais : « , vous êtes à l’heure de la révolution numérique : où est le site de ce plan de relance ? Où est le lieu contributif, participatif où les citoyens de toute l’Europe peuvent vous dire leurs idées, vous amener des idées ? » Donc d’abord je discuterais la méthode, car aujourd’hui on n’est intelligent que dans une démocratie du partage, personne ne peut rien faire « d’en haut ».

Deuxièmement, je lui demanderais de mettre en cause ce tabou qui a accompagné la construction de l’Europe, c’est-à-dire une Banque centrale totalement autonome de toute forme d’interpellation, qui fait d’une certaine manière une politique indépendamment de la politique.

Enfin, je l’interrogerais sur un des éléments stupéfiants qu’a révélé la crise grecque. Il s’agit de démocratie : le droit de savoir des citoyens. Cet idéal commence en Grande-Bretagne quand les gens disent « open the books » [laissez-nous lire les comptes] sur le budget au Parlement. Prenons l’exemple des réunions de l’Eurogroupe, nous sommes face à des rencontres interminables dans un cadre pas vraiment formel, où le blabla des discussions n’a pas de compte rendu qui exigerait de faire attention à ce qu’on dit, et n’est pas rendu public.

Donc pour terminer, je rappelle une vieille formule du premier président du Tiers Etat en France : « la publicité de la vie politique est la sauvegarde du peuple ». Si le peuple a le sentiment qu’on lui cache quelque chose, il devient comploteur, il pense que tout le monde est corrompu. On ne peut pas dénoncer la menace du populisme et en fait avoir des pratiques qui font le lit du populisme.

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EURACTIV

#Media4EU, un projet de la Fondation EURACTIV et de l'Université Libre de Bruxelles.