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27/07/2016

« ll y a une nostalgie de l’Empire ottoman chez la classe politique turque »

Langues & Culture

« ll y a une nostalgie de l’Empire ottoman chez la classe politique turque »

Le romancier Nedim Gürsel raconte une Turquie toujours tiraillée entre un possible avenir européen et une nostalgie de l’Empire ottoman. Une question qui devra être tranchée d’ici  le centenaire de la Turquie moderner en 2023.

Nedim Gürsel est un romancier et essayiste turc basé à Paris. Il a publié une trentaine d’ouvrages en français. Le Fils du capitaine, son dernier roman en date, est sorti le 4 février chez Seuil.

J’ai commencé à lire votre livre, Le Fils du capitaine, qui semble être un règlement de compte avec l’autorité dans toutes ses formes. Le père de votre personnage est militaire et fait partie des putschistes qui ont renversé le régime d’Adnan Menderes, en 1960, il se tourne alors vers d’autres pays, avant de rentrer en Turquie. En allumant la télévision il tombe alors sur Recep Tayyip Erdoğan, qui conseille aux gens de manger du raisin plutôt que de boire du vin, ce qui le fâche beaucoup. Ce personnage, c’est un peu vous, n’est-ce pas ?

Je dirais qu’il y a quelques éléments autobiographiques, notamment en ce qui concerne les passages relatifs à l’internat, mais j’ai essayé de créer un personnage, c’est un roman ! C’est donc une invention, même si elle est souvent conforme à la réalité historique de la Turquie de ces années-là.

Je pense que l’autorité est le mot-clé et quand je constate aujourd’hui qu’en fait le seul élément de continuité dans notre histoire fut l’autorité, ou l’autoritarisme, de l’empire ottoman jusqu’à la période récente. C’est pour cela que cette problématique est au centre de ce roman. La mère du personnage disparait très tôt et très jeune, mais le père est toujours là sous différents aspects. Il y a d’abord son propre père, un putschiste, un homme qui finira par exécuter un Premier ministre et deux ministres, mais aussi à travers le personnage d’Erdoğan, qui joue le rôle du papa de la nation.  Il y a donc cette image de paternalisme, qui ne convient pas à mon héros.

En Turquie il y a toujours cette friction entre la Turquie séculaire et une tendance vers l’islamisation, ça a l’air de ne jamais se terminer. Vous faites allusion à Adnan Menderes, qui était proche d’Erdoğan, d’une certaine façon…

Tout à fait. On peut dire que le parti d’Erdoğan, l’AKP, au pouvoir depuis 2002, se situe dans la lignée de la réislamisation de la Turquie, qui a commencée avec Menderes dans les années 1950, quand il est arrivé au pouvoir. C’était alors une sorte de réaction populaire au kémalisme. Vous avez donc raison de dire que ce problème de laïcité et d’islamisation de la société ne date pas d’aujourd’hui et reste encore au centre du débat et de la vie des gens en Turquie, qui est un pays laïque et qui se veut démocratique.

En Turquie, on s’interroge aujourd’hui sur le sens que prend le pays, pas seulement en termes d’islamisation, mais aussi sur un retour possible vers une sorte d’empire ottoman. La Turquie a-t-elle l’ambition de devenir un vrai empire ?

Ces derniers temps, on parle beaucoup d’« ottomania », une tendance qui existe davantage dans les esprits de nos dirigeants politiques que dans la réalité. Il y a une sorte de nostalgie de l’Empire et la Turquie veut être un acteur de premier plan sur la scène régionale et internationale, mais est-ce que la Turquie a les moyens de cette politique ? Je pense que non. Par ailleurs la Turquie est toujours candidate à l’UE. Au lieu d’avoir cette ottomania, il vaudrait donc mieux que le pays respecte les valeurs démocratiques nécessaires à l’adhésion à l’Europe, c’est-à-dire la liberté d’expression, les droits de l’Homme, la laïcité, qui sont pour moi les trois valeurs fondamentales démocratiques de l’UE. Ces valeurs sont contradictoires avec l’ottomania qui, encore une fois, existe davantage dans les esprits que dans la réalité.

2023 marquera la date anniversaire de la Turquie de Mustafa Kemal Atatürk, qui a demandé aux Turcs de mettre des costumes d’Occidentaux et de danser la valse viennoise. Les dirigeants turcs ont dit que si en 2023 la Turquie ne faisait pas partie de l’UE, ou qu’en tout cas les portes de l’UE ne s’étaient pas ouvertes à la Turquie, la Turquie se repliera sur elle-même et son histoire ottomane. 2023 est-elle attendue comme une date butoir ?

Je le pense. La République turque a été fondée en 1923 par Atatürk, 2023 en sera donc le centenaire. L’État turc a d’ailleurs survécu plus longtemps que ses voisins : l’État bolchévique s’est effondré, la Russie de Lénine aussi,  les autres États de la région n’ont pas connu de telle continuité. Donc c’est déjà une réussite. Reste à savoir si, en 2023, la Turquie ressemblera au pays de Mustafa Kemal. Je ne le pense pas. La Turquie a évolué, peut-être dans le bon sens sur le plan économique pendant un certain temps, mais actuellement il y a tout d’abord cette dérive autoritaire, ce manque de démocratie, et la société turque devient de plus en plus conservatrice. Retour, comme vous l’avez dit, aux valeurs anciennes, à la religion et rejet de l’Europe, du mode de vie européen. Et ce alors même que, comme vous l’avez si bien dit, Mustafa Kemal voulait que ses compatriotes s’habillent comme les Européens – ça, c’est peut-être acquis – et dansent la valse viennoise – nous en sommes évidemment très loin. Aujourd’hui on entend surtout le muezzin.

Vous êtes aussi français d’adoption.

Oui, j’ai deux nationalités, deux passeports. Je suis un peu à cheval entre Istanbul et Paris, car mes livres sont d’abord publiés en Turquie, je continue d’écrire en turc, avant qu’ils ne soient traduits en français et dans d’autres langues. Je garde donc ce lien avec la Turquie, grâce à la langue.

Mais la francophonie est pour vous importante ?

Oui, parce que j’ai appris le français comme mon héros du roman, très jeune, au lycée de Galatasaray, à Istanbul. Le français n’est pas la langue maternelle, mais c’est une langue qui m’a beaucoup apporté, qui m’a ouvert au monde, m’a permis de connaitre d’autres cultures, j’ai pu lire des écrivains qui n’étaient pas traduits en turc, notamment des écrivains français. Cela fait longtemps que j’habite Paris et il m’arrive de collaborer avec la presse française, d’intervenir notamment sur des questions qui concernent la Turquie. J’ai également écrit la plupart de mes essais en français, donc je me considère comme un auteur peut-être un peu francophone. Pas intégralement parce que mes romans sont encore écrits en turc.

J’ai remarqué que vous avez été traduit en bulgare très rapidement. Comment se fait-il qu’un écrivain turc aussi jeune ait été traduit en bulgare ? Était-ce votre première traduction dans une langue étrangère ?

Tout à fait ! Curieusement, mon premier livre long est sorti en 1975 en Turquie, j’avais 24 ans. L’année d’après, ce livre a reçu le prix de l’académie de la langue turque et la presse a donc parlé de ce premier livre d’un jeune écrivain. Par je ne sais quel biais, l’édition Narodna kultura a fait une proposition et le livre a été traduit du turc en bulgare. La traduction française n’est arrivée que quelques années plus tard, chez Gallimard, en 1980 seulement. Depuis, une trentaine de mes ouvrages ont été traduits en français, mais aucun en bulgare. Un de mes romans, Le roman du conquérant, est en cours de traduction en bulgare. J’espère être présentation pour la présentation de ce roman à Sofia, prévue pour décembre prochain.