Patrick de Saint Exupéry: « La presse est aussi un marché »

patrick-de-saint-exupery [Journalisme & Citoyenneté/ Flickr]

Patrick de Saint Exupéry est co-fondateur de la Revue XXI, une revue trimestrielle de ‘slow journalism’, et 6 Mois, qui se centre sur le photojournalisme. Il a discuté  avec le fondateur d’EURACTIV Christophe Leclercq de son modèle économique, et de ses tentatives d’internationalisation. Cette interview est réalisée dans le cadre de la série #Media4EU.

Quelle est la ligne éditoriale de XXI ?

La Revue XXI est née en janvier 2008 sur une base extrêmement simple : pas de publicité, périodicité trimestrielle et distribution uniquement en librairie. Elle s’appuie principalement sur ce qu’on appelle un format long, c’est-à-dire un travail journalistique équivalent à la nouvelle littéraire.

Vous avez à peu près 45 000 acheteurs par numéro, encore plus de lecteurs, comment y êtes-vous arrivés ?

En fait c’était totalement inattendu, parce que lorsqu’on a fait notre premier business plan on ne comptait pas sur un taux de lecture aussi important. En plus, c’est un lectorat fidèle et stable.

Vous arrivez à peu près à 4 millions d’euros de chiffre d’affaires entre vos deux revues, et si j’ai bien compris c’est uniquement les abonnements et les ventes au numéro. D’autres sources de revenus ?

Non, aucun autre revenu.

Donc ni subventions, ni aides ni publicité , ni sponsoring?

Je confirme.

D’autres médias ont exploré d’autres modèles en plus des abonnements, des ventes au numéro et de la publicité. Il s’agit essentiellement de l’évènementiel, du sponsoring et de projets d’intérêt public soit avec des fondations soit avec des gouvernements. Qu’est-ce que vous en pensez ?

Je pense qu’aujourd’hui il faut explorer toutes les voies. Maintenant, il est extrêmement compliqué de s’inscrire à la fois en termes de légitimité et de recherche de ressources. Par exemple, dans l’univers du sponsoring il faut faire très attention à l’équilibre entre le sponsoring et la légitimité journalistique.

Quand vous avez lancé la Revue XXI, est-ce qu’il y a des revues ou des magazines existants qui vous ont inspirés ?

En termes de modèle précis non. Toutefois, nous nous sommes inscrits dans une volonté éditoriale qui était celle du New York Post ou du New Yorker, de ce qu’on appelle le « narrative writing ». Notre intention de faire partie de cet univers était très claire, mais on n’a pas pris un modèle particulier comme référence. Lorsqu’on compare la Revue XXI avec ces titres que j’ai cités, on ne retrouve pas les paramètres propres à notre revue.

XXI est un succès en France, et rentable de surcroît. Celà a du vous donner l’idée d’une expansion internationale ?

Nous avons essayé de proposer à d’autres éditeurs la revue 6 Mois

…qui est plus centrée sur les photos et donc plus facile à traduire?

Oui, voilà. Elle est d’abord centrée sur le photojournalisme, donc une lecture que l’on peut considérer comme assez universelle, avec une facilité d’accès et de lecture plus forte. Nous avons toutefois constaté que les éditeurs n’arrivaient pas à apprivoiser la logique que nous avions appris à mettre en œuvre, donc nous avons arrêté de chercher à la diffuser de cette manière-là.

À défaut de franchiser votre formule à des partenaires étrangers, j’entends que vous avez des échanges d’idées et de contenus avec d’autres revues.

Oui, nous avons créé un club avec d’autres revues étrangères, afin de travailler sur les contenus, et parfois même de réunir nos forces pour des contenus qui nous semblent exceptionnels, et pour lesquels nous avons envie de faire un effort.

Vous pouvez en citer quelques une?

Pas encore, parce que c’est encore en train de se faire. Si ç’avait été publié, je vous les aurais citées sans aucun problème, tout simplement là je ne parle pas trop tôt. Vous savez, les médias après tout restent aussi concurrentiels.

À propos d’univers de la presse, il y a un autre media récent en France : Mediapart. Vous avez deux modèles qui s’appuient sur la qualité du contenu. Est-ce qu’il y a d’autres parallèles à tirer de ces deux expériences ?

Oui, il y a un autre parallèle, qui est d’avoir pris un positionnement de fond. C’est-à-dire que le succès de Mediapart est dû entre autres à une chose : le refus de la doxa. À l’époque à laquelle Mediapart se lance, Internet ne pouvait qu’être gratuit et la rentabilité venir de la publicité. Mediapart dit : « Nous allons être payants ». C’était un outrage à l’époque. Leur choix, au final, est celui qui a fonctionné. À chaque fois vous constatez, en tout cas par rapport à ces deux expériences, un fin commune : c’est une capacité de prendre un risque en dehors des voies qui sont tracées de manière presque unanime.

Est-ce que les pouvoirs publics, nationaux ou européens, peuvent jouer un rôle pour accompagner l’évolution de la presse ?

-pause- Arrêter de la subventionner.

Et d’autres choses encore ?

D’abord celle-ci, parce que nous sommes dans un marché qui devient de plus en plus artificiel, hors la presse n’est pas qu’un marché, mais c’est aussi un marché. C’est un marché un peu particulier, mais c’est aussi un marché.

En France il y a le système des aides à la presse tandis que dans à peu près la moitié des pays en Europe et au plan européen il n’y en a pas…

Alors, je parlais du système des aides à la presse en France. Après je ne connais pas assez le fonctionnement à l’intérieur de tous les pays de l’Union européenne. Mais le système des aides à la presse en France est un système qui est quand même incroyable, nous sommes sur un marché extrêmement subventionné.

Dans des industries en crises, dans des domaines tout à fait différents, les pouvoirs publics ont joué un rôle pour accompagner l’évolution, la restructuration, la transformation des compétences, etc. Mais à votre avis dans ce secteur cela n’est pas possible ?

Mais, d’une autre manière, l’acier était très subventionné, la sidérurgie en Europe l’était aussi. On a déplacé beaucoup d’argent pour accompagner la fin de la sidérurgie, mais la sidérurgie est morte.

Mais elle est morte 40 ans plus tard que son décès annoncé.

Oui, elle est morte 40 ans plus tard, mais il n’y a rien eu derrière. Beaucoup d’investissements étaient consacrés à accompagner sa fin, mais il n’y a rien derrière. Est-ce qu’il faut accompagner autant les abonnés quitte à sacrifier un avenir possible ?

Et à quoi rassemble cet « avenir possible »?

C’est raisonner sur un autre modèle, essayer de l’imaginer. C’est essayer aussi de sortir de l’unanimisme, de la doxa : une presse sans publicité. La question est aujourd’hui sacrilège. Pourtant c’est dommage de ne pas se poser la question. Vous vous interdisez des possibilités. D’entrée de jeu vous entrez dans un cadre limité. Pourquoi ne pas ouvrir un peu les volets et se poser ces questions ? Puis on verra bien où elles amènent. Mais tant qu’on ne se pose pas les questions, c’est très difficile de trouver des réponses.