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26/09/2016

Emile Verhaeren, esprit européen avant la lettre

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Emile Verhaeren, esprit européen avant la lettre

Emile Verhaeren et Stéphane Zweig. Photo Musée Emile Verhaeren

Cent ans après sa mort tragique, le poète belge Emile Verhaeren, incarne l’esprit européen avant la lettre.

Mais cet idéal d’européanité s’est fracassé contre la Grande Guerre de 1914-18, comme en témoigne la rupture de sa longue amitié avec son jeune admirateur et traducteur autrichien, Stefan Zweig (1881-1942), qui représentait le monde germanique.

«Verhaeren et ses amis allemands caressaient l’utopie d’une Europe réconciliée, dominée par les deux civilisations jugées supérieures de la France et de l’Allemagne, deux cultures très bien incarnées par la Belgique », explique à l’AFP Fabrice Van de Kerckhove, attaché scientifique aux Archives et Musée de la littérature de la Communauté française de Belgique.

Le rêve européen de l’écrivain belge est le thème d’une riche exposition – intitulée « Un poète pour l’Europe » – au Musée Emile Verhaeren à Sint-Amands (Saint-Amand), son pittoresque bourg natal en Flandre, près d’Anvers. Sa tombe de granit noir y surplombe une majestueuse courbe de l’Escaut.

Longtemps récité dans les écoles (« Le Vent », « Le Passeur d’Eau »), Emile Verhaeren (1855-1916) a quelque peu perdu de sa renommée, du moins hors de Belgique.

Chantre de l’industrialisation, des « villes tentaculaires » et du monde ouvrier, proche des idées anarchistes, au style lyrique, il fut en son temps une institution, un monument. On a portraituré ses grandes moustaches, son noeud papillon rouge et son veston vermillon.

Flamand d’expression francophone, il aurait d’ailleurs pu se voir attribuer le prix Nobel de littérature en 1911 – décerné à son compatriote Maurice Maeterlinck – puis à nouveau en 1915, mais là c’est le pacifiste Romain Rolland qui l’obtient.

Le chantre d’un idéal européen

Verhaeren a chanté le Vieux continent dans plusieurs poèmes, en particulier dans « L’Europe » (1906):

« Devant le masque cru des féroces idoles / Elle apporte soudain de nouvelles paroles / Elle déplie en des âmes mornes encor / L’aile obscure qui soutiendra leur prime essor / Et sur des fronts étroits et durs que rapetisse / L’esclavage, la peur, l’effroi, la cruauté, / Sa main fait lentement, mais sûrement flotter / Quelque rêve futur qui serait la justice ».

Ailleurs, il écrit que « L’Europe est une forge où se frappe l’idée ».

« Imaginer de nouvelles idées, créer un nouveau monde, là était à ses yeux la mission de l’Europe. Qui oserait mettre en doute aujourd’hui, dans les tempêtes qui menacent l’Europe, l’actualité de son message? », plaident Rik Hemmerijckx, le conservateur du musée, et Vic Nachtergaele, professeur de littérature romane, dans le catalogue de l’exposition.

« Par dessus la terre de ses pères son amour allait vers l’Europe, vers le monde entier, plus que le passé il aimait l’avenir », a loué Stefan Zweig, le biographe de Verhaeren.

Pourtant, cet idéal européen va s’écrouler en août 1914, au moment de la déclaration de guerre et surtout quand se répand le bruit d’atrocités allemandes en Belgique.

« Verhaeren, d’Européen et de grand admirateur de l’Allemagne, va se transformer en pourfendeur de la barbarie allemande », souligne Fabrice Van de Kerckhove, qui a édité la correspondance entre l’écrivain autrichien et Verhaeren.

Personnage entier, ce dernier ira jusqu’à reprendre certaines légendes de la propagande franco-britannique.

 

Destins tragiques

 

Ainsi, dans le poème « La Belgique sanglante » (1915), il raconte que l’on retrouvait dans les musettes des soldats allemands les pieds coupés d’enfants français ou belges à côté des dentelles prises sur les cadavres de jeunes femmes violées. « Ces accusations de +sadisme germain+ ont évidemment indigné ses anciens amis allemands et autrichiens, notamment Zweig », poursuit M. Van de Kerckhove.

« Les amis pacifistes de Verhaeren ont cherché les moindres indices d’un revirement, et Romain Rolland ne voulait pas y croire, mais l’entourage du poète était farouchement nationaliste et anti-allemand », observe-t-il.

Zweig sera même accusé d’avoir dérobé la correspondance amoureuse de Verhaeren.

La rupture est consommée, malgré les efforts de Romain Rolland et de l’écrivaine féministe suédoise Ellen Key. « Tous les Allemands ne sonnent pas comme ceux qui donnent le ton au chanson (sic)! Notre ami Stefan Zweig souffre cruellement de vos mots contre vos amis allemands. Vous, cher Verhaeren, saura distinguer entre l’Allemagne de Prusse et celle de Goethe », implore-Ellen Key. En vain.

Le poète belge ne verra pas la fin de la guerre. Il mourra à 61 ans dans un stupide accident en gare de Rouen, le 27 novembre 1916, au cours d’une tournée de conférences patriotiques.

Stefan Zweig – dont un tout récent biopic au titre évocateur, ‘Adieu l’Europe », retrace les dernières années -, connaîtra lui aussi un destin tragique.

Moralement abattu par la nouvelle guerre qui dévaste l’Europe, il se suicide en 1942, avec son épouse, en laissant un livre-testament, « Le Monde d’hier. Souvenirs d’un Européen » empreint de la nostalgie d’un « âge d’or » de l’Europe d’avant 1914.

« Un poète pour l’Europe », Musée Emile Verhaeren à Sint-Amands, jusqu’au 27 novembre.