EurActiv.fr

Actualités & débats européens dans votre langue

27/09/2016

Le burkini, une aubaine pour les politiques français

Langues & Culture

Le burkini, une aubaine pour les politiques français

L'organisation d'une journée burkini dans le Sud de la France a déclenché la polémique

La polémique sur le port du burkini à la plage permet aux politiques français d’occuper l’espace médiatique. L’interdiction du vêtement semble juridiquement fragile et fait sourire au-delà des frontières.

Creux de l’actu oblige, le débat sur le burkini occupe l’espace médiatique français et les conversations des estivants depuis début août. Si les « burkinis », ces vêtements très couvrant auxquels ont recours quelques rares femmes musulmanes pour aller à la place étaient rarissimes, il semble que la polémique les ait fait se multipier. Le débat, qui avait démarré dès le printemps avec la commercialisation notamment par H&M de burkinis, s’est enflammé lorsque une association a proposé une journée privée dans une piscine, pour les femmes souhaitant porter un burkini, dans le Sud de la France (voir photo). La journée a été annulée, mais entre temps des estivants se sont émus de voir des burkinis sur les plages, sachant qu’ils sont interdits dans les piscines publiques pour des raisons d’hygiène.

Plusieurs communes ont du coup adopté par décret des interdictions de le porter également à la plage, et notamment Cannes, Villeneuve-Loubet, Sisco, et le Touquet. Mais pour des raisons qui semblent juridiquement fragiles.

En effet, les arrêtés prévoient que le but de cette interdiction est d’éviter les troubles à l’ordre public ou d’assurer l’hygiène des plages, des arguments qui pourraient concerner d’autres accoutrements, y compris les combinaisons de plongée nécessaires dans les eaux les plus fraiches.

Une interdiction illégale ?

Selon Serge Slama, maitre de conférences en droit public à Nanterre, les arrêtés des maires reposant sur l’ordre public, la laïcité ou les bonnes mœurs n’ont aucune valeur juridique, puisque le droit français proclame au contraire la liberté. « Si on applique l’arrêté, on pourrait verbaliser des prêtres en soutane ou des bouddhistes ou des sikhs ou encore des juifs orthodoxes ou même le pape » a-t-il assuré au journal La Croix.

Au niveau européen, la charte européen des droits fondamentaux, ratifiée par la France, protège également le droit de « manifester sa religion ou sa conviction individuellement ou collectivement, en public ou en privé », comme le précise l’article 10  de la Charte. L’article 21 interdit par ailleurs toute discrimination en fonction notamment de la religion.

La Commission européenne reste très prudente sur le sujet, rappelant simplement que la règlementation des Etats membres est soumise aux juridictions nationales ainsi qu’à la Cour européenne des droits de l’homme.

«Les états membres ont adopté de différentes approches quant au port de la voile, le burqua, ou bien le burkini dans les endroits publics» assure une porte-parole de la Commission qui rappelle que l’UE n’a aucun pouvoir pour légiférer en la matière.

Hommes politiques contre le burkini

Parmi les politiques français, la droite reproche à la gauche de laisser les maires décider commune par commune sur l’interdiction de ces vêtements. Ainsi, l’ex ministre des Affaires européennes Bruno Le Maire appelle à une interdiction nationale. « Si je suis élu président de la République j’ai prévu, par ordonnance, un code de la laïcité qui fixera une bonne fois pour toutes les règles (…) et j’y intègrerai l’interdiction du port du voile dans tous les établissements publics» et «l’interdiction du burkini» » a précisé l’élu.

Une position non sans arrière pensée pour le candidat à la primaire de la droite pour les présidentielles de 2017, dont on a connu les positions plus modérées. La droite remet régulièrement sur la table le sujet des racines chrétiennes de l’Europe, pour mieux séduire l’électorat de l’extrême-droite souvent inquiet de nombreux risques, dont font partie chômage et terrorisme. Le commissaire européen Pierre Moscovici en a fait les frais, et a été vertement critiqué après avoir déclaré qu’il ne croyait pas aux racines chrétiennes de l’Europe en mai dernier.

Burkini et xénophobie

La député européenne Marine Le Pen a décrit la même position dans son blog, en en profitant pour développer des thèmes plus xénophobes. « Profitons du burkini pour aller au fond des choses.(..) Que représentent ces quelques interdictions quand on sait que chaque année continuent d’affluer dans notre pays 200 000 étrangers, titre de séjour légal en main, auxquels viennent s’ajouter un nombre record de réfugiés et de clandestins logés dans des campements, des bidonvilles, dans nos villes et nos villages ? » a développé l’élue également candidate pour les présidentielles de 2017.

De son côté, le Premier ministre, Manuel Valls, dans une interview au journal La Provence, a indiqué qu’il « comprenait les maires qui, dans ce moment de tension, ont « le réflexe de chercher des solutions, d’éviter des troubles à l’ordre public ».

« Le burkini n’est pas une nouvelle gamme de maillots de bain, une mode. C’est la traduction d’un projet politique, de contre-société, fondé notamment sur l’asservissement de la femme » a déploré le Premier ministre, en insistant sur les valeurs de la République.

La ministre au Droits des femmes, Laurence Rossignol, avait également récusé le vêtement pour le même motif et ce dès ce printemps, lorsqu’il était apparu dans les rayons de la grande distribution, estimant qu’on ne pouvait promouvoir « l’ enfermement du corps des femmes »

A gauche et chez les féministes, une indignation minoritaire pour la liberté des femmes

Cette position a été très critiquée par certains à gauche, notamment par Olivier Dartigolles, porte-parole du Parti communiste. « Après Charlie Hebdo, on a parlé de République, de démocratie, de vivre-ensemble, des belles valeurs républicaines et aujourd’hui il y a une tentative de détournement du débat public des grands enjeux avec la question religieuse » regrette le parti de gauche radicale.

Chez les féministes, les positions sont plus réservées. L’accaparement du sujet du corps des femmes par des hommes est notamment une source d’exaspération pour l’association Féministes plurielles, qui souligne que la décision d’interdire le burkini est aussi une façon d’exclure certaines femmes de l’espace public, et que le choix des femmes doit être respecté.

Au-delà des frontières, le sujet a tendance a être tourné en dérision, les autres pays européens affichant une plus grande tolérance sur le sujet de l’habillement des femmes à la plage, comme le Royaume-Uni ou même l’Allemagne. Le ministre italien de l’intérieur, Angelino Alfano, s’est dit sceptique sur le modèle français, assurant que la « constitution italienne garantissait à chacun la liberté de culte ».

Au-delà des frontières, il semble que la polémique surprend. Comme le souligne Boubekeur Bekri, recteur de la mosquée Al-Forqane à Nice cité par Le Monde, « il y a un vent d’amalgame et de raisonnements à l’emporte-pièce d’une part et des écervelés qui essaient de provoquer d’autre part. Le port du burkini à la plage, ce sont des enfantillages qui provoquent des réactions démesurées » estime-t-il.