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21/01/2017

Le marché unique numérique sera-t-il multilingue?

Langues & Culture

Le marché unique numérique sera-t-il multilingue?

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[Alfonso/Flickr]

La présidence lettone de l’UE a accueilli le sommet de Riga sur un marché unique numérique multilingue la semaine passée, juste avant le lancement par la Commission européenne de sa très attendue stratégie numérique. 

Lors du sommet de Riga sur un marché unique numérique multilingue, les personnalités politiques ont réaffirmé leur soutien au riche héritage linguistique européen et aux politiques de multilinguisme, en amont de la présentation de la stratégie de l’UE pour le marché unique numérique (MUN), prévue le 6 mai.

Le véritable échange s’est cependant déroulé entre spécialistes. Le sommet a en effet permis à des chercheurs en linguistique, des spécialistes des logiciels et des responsables européens de la traduction de se rencontrer pour discuter du casse-tête qu’est le multilinguisme au sein de l’UE.

Les discussions ont porté sur un service européen d’assistance à la traduction gratuit et sur la comparaison entre les approches linguistiques dans les différents médias.

Les intervenants de Riga ont présenté les solutions mises en place par les industries, groupes médiatiques, gouvernements et fournisseurs de services européens.

Plusieurs d’entre eux ont néanmoins exprimé des inquiétudes quant au monolinguisme d’Internet, au manque de traduction des interfaces nationales et à la dépendance de l’Europe vis-à-vis de quelques applications américaines, comme Google Translate, dont les limites sont souvent critiquées.

Le marché unique numérique est-il assez centré sur les langues ?

La stratégie de MUN de la Commission, dont les grandes lignes ont été présentées au mois de mars, entend notamment débloquer la protection territoriale des droits d’auteur pour la télévision, les films et la musique.

Cela inclut la suppression du ‘géo-blocage’, principe selon lequel les droits liés aux médias et au divertissement sont souvent attribués par pays. Ce système rend l’accès aux contenus en question plus complexe pour les diffuseurs, qui doivent souvent négocier les licences pays par pays.

Les orateurs du sommet de Riga ont appelé l’UE à s’opposer tout aussi vivement au ‘blocage linguistique’, qui empêche les non-polyglottes d’avoir accès à des informations utiles.

Si la traduction ne devient pas plus courante, certaines langues risquent d’être remplacées par l’anglais, a averti Rebecca Petras, de l’ONG Traducteurs sans frontières.

« Si vous parlez à un homme dans une langue qu’il comprend, vous parlez à sa tête. Si vous lui parlez dans sa langue maternelle, vous parlez à son cœur » -t-elle déclaré, citant Nelson Mandela.

L’organisateur principal du sommet de Riga s’est entretenu avec EurActiv. Selon lui, les questions de langues doivent être abordées de manière plus claire dans le cadre du MUN. Il souligne qu’une lettre ouverte à la Commission a déjà été signée par plus de 3 600 professionnels.

Informations gouvernementales

Les efforts de l’UE ne se limitent pas à parler des langues, mais comprennent des initiatives concrètes.

Marta Nagy-Rothengass, chef de l’unité « Chaîne de valeur des données » à la DG CONNECT de la Commission européenne, lance le service de traduction automatique de l’UE. Ce système est appelé CEF.AT (Connecting Europe Facility. Automated Translation), en référence au mécanisme pour l’interconnexion en Europe. Il puise dans les ressources internes existantes de traductions automatiques de la Commission, appelées MT@EC. Il s’agit d’utiliser les outils de traduction de l’UE en dehors de ses institutions, de se rendre à l’évidence : les traducteurs ne peuvent pas faire face au volume croissant de textes et à la multiplication des restrictions budgétaires.

En réponse aux questions d’EurActiv, la fonctionnaire explique le but de ce nouvel outil : « ce projet se concentre avant tout sur les services publics au niveau national et nous espérons qu’il sera largement adopté. Si cette initiative réussit, alors le projet pourrait être élargi au secteur privé. »

Joao Rodrigues Frade est chargé du projet CEF, le mécanisme pour l’interconnexion en Europe, et de l’architecture informatique au sein de la DG DIGIT, le département de la Commission dédié aux technologies de l’information. Il explique que le projet CEF.AT allie prestation de services, financement de projet, conseil aux responsables nationaux des États membres et collecte des commentaires des utilisateurs.

Spyridon Pilos est responsable des applications linguistiques à la DG TRAD, le département de traduction de la Commission. Il a expliqué comment les outils de traduction automatique internes de la Commission ont évolué depuis le projet de recherche Moses. Si Moses et l’outil actuel MT@EC traduisent des documents comme les propositions de loi, CET.AT sera en mesure de traduire des sites Internet, ce qui diffère du point de vue technique.

Jochen Hummel, président de LT-Innovate, l’association européenne de l’industrie des technologies linguistiques, a déclaré lors d’un entretien avec EurActiv qu’il n’imaginait pas que les services développés par l’UE puissent rivaliser avec les produits des entreprises privées. Il espère cependant la mise sur pied d’un partenariat privé-public qui permettrait d’ajouter de la valeur à une infrastructure publique de base.

Malgré l’enthousiasme de la communauté de la traduction, certains participants ont adopté un ton plus critique. Michelle Osella, de l’Institut de recherche informatique Mario Boella avertit ainsi que « les attentes découlant des projets liés aux technologies multilingues financés par l’UE sont à leur apogée, mais étant donné l’absence de modèle d’entreprise durable, leur existence est limitée à la période des financements. »

Secteur privé et médias

Le sommet de Riga pour le multilinguisme a également attiré un grand nombre d’organes de presse, dont The Economist, The Guardian, Deutsche Welle et EurActiv, qui ont comparé leur approche des langues, allant ainsi à l’encontre des préjugés selon lesquels les Anglo-Saxons négligeraient les langues étrangères.

Pour Lan Greene, de The Economist, le monolinguisme mène à la privation des droits politiques puisque l’anglais, la soi-disant lingua franca européenne, n’est pas compris par une majorité de citoyens de l’UE. Déjà au Moyen-Age, les élites qui parlaient latin s’isolaient des populations et de leurs langues vernaculaires, a-t-il rappelé, ajoutant que l’UE devrait tirer des leçons du passé.

Peggy van der Kreeft, responsable innovation au Deutsche Welle, est chargée des langues. Elle explique que le radiodiffuseur allemand n’offre pas seulement des chaines en plusieurs langues, comme le fait le BBC World Service : le Deutsche Welle se charge également de projets de traduction automatique afin d’aider le Parlement européen à interpréter les échanges de routine, comme des résultats de vote par exemple.

Christophe Leclercq, fondateur d’EurActiv, a quant à lui présenté la stratégie du réseau EurActiv en 12 langues, pionnier du secteur puisqu’il a allié dans le passé la traduction automatique et l’édition. Aujourd’hui, afin de soutenir le travail des traducteurs et le travail de localisation des journalistes, le réseau média utilise des mémoires de traduction et pourrait s’équiper de nouveaux outils. Des projets de média stratégiques ont été évoqués, tels que la proposition Innovation4Media, afin d’accompagner la transformation des médias européens, en s’appuyant notamment sur l’expérience du projet #Media4EU.

Holly Young, modératrice du débat à Riga, vient du Guardian, qui publie uniquement en anglais. Elle a rappelé que le journal avait une section « raisons d’apprendre les langues ».

Contexte

Le 16 décembre, Jean-Claude Juncker a annoncé que la mise en place du marché unique numérique serait l'une des priorités de son premier mandat en tant que président de la Commission.

La stratégie de Jean-Claude Juncker en matière de marché unique européen repose sur six principes : construire la confiance entre les acteurs, supprimer les entraves, garantir l'accès au numérique et la connexion dans l'UE, construire l'économie digitale, promouvoir l'e-société et investir dans la recherche dans le domaine des technologies de l'information.

En ce qui concerne les politiques, la stratégie européenne est coordonnée par Andrus Ansip, vice-président de la Commission, et sera mise en application par la DG CONNECT, le département de la Commission chargé des technologies, des contenus et des réseaux de communication.

Une partie du programme sera dédié aux technologies de traduction, qui pourraient recevoir des fonds européens.

En ce qui concerne les financements publics, le mécanisme pour l'interconnexion en Europe (MIE, ou CEF, en anglais) fait partie du plan d'investissement Juncker. Il inclut des projets d'infrastructure dans les domaines de l'énergie, du transport et des télécommunications. Ce dernier secteur est divisé en deux : Internet à large bande et infrastructures de services numériques. Les infrastructures de services numériques comprennent notamment Europeana (héritage culturel en ligne).

Dans le cadre des services multilingues, on trouve aussi la directive sur la réutilisation des informations du secteur public (qui ajoute de la valeur aux données collectées par les États) et les projets de recherche et développement d'Horizon 2020, le programme-cadre pour la recherche et l'innovation.

Prochaines étapes

  • 7 mai : La Commission présentera son projet de loi pour le marché unique numérique final.
  • 25-26 juin : Sommet LT-Innovate sur l'innovation dans la traduction à Bruxelles.
  • 29-30 octobre : Conférence Traduire l'Europe, spécialement centré sur les jeunes, à Bruxelles.
  • 16-17 novembre : European data forum, Luxembourg.
  • Décembre : Conférence CEF.AT pour traducteurs.
  • Fin 2015 : Le Parlement européen évaluera les premières directives du marché unique numérique

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