En Roumanie, la mainmise du politique sur les médias s’aggrave

Le bâtiment stalinien 'Casa Scanteii' abrite de nombreux médias roumain, dont l'AGREPRES. [Unknown Bucharest]

Une nouvelle loi roumaine devrait permettre au parti au pouvoir de démettre la direction de la principale agence de presse sans aucun motif.

Alexandru Giboi, directeur général par intérim d’AGERPRES, l’agence de presse roumaine, s’alarme de la « subordination politique » de l’agence. Le sénat a voté la loi après un « soi-disant débat » auquel il a été invité. La décision finale revient à la Chambre des députés.

Cette nouvelle loi prévoit que la majorité politique puisse décider de démettre de ses fonctions le directeur général de l’AGERPRES n’importe quand, sans motif. Sous la législation actuelle, le directeur général a un mandat de cinq ans et ne peut promouvoir le programme, les idées ou les activités d’aucun parti politique.

La liberté de la presse se dégrade sous l'effet de dirigeants « médiasceptiques »

La montée du populisme et de l’autoritarisme dans de nombreux pays impacte fortement la liberté de la presse dans le monde. Celle-ci a atteint son niveau le plus bas depuis 13 ans, d’après une recherche financée par les États-Unis.

Si elle est adoptée, cette nouvelle loi permettra donc au parti au pouvoir d’user de la même influence sur l’agence de presse que sur la radio (SRR) et la télévision (SRTV) nationales, dont les conseils d’administration peuvent être – et sont généralement – dissouts après chaque élection. Cette mesure est critiquée par de nombreuses organisations internationales, dont la Fédération européenne de journalistes (EFJ), comme un instrument de politisation des médias du service public.

Alexandru Giboi et MediaSind, le syndicat des journalistes roumains ont adressé une lettre au parlement, dans laquelle ils indiquent : « nous estimons que les modifications proposées ouvrent la voie à la subordination politique de la direction de l’AGERPRES […] Toute force politique pourrait en effet décider que le directeur général n’est pas ‘assez loyal’ au gouvernement, quelle que soit la qualité du travail, pour des raisons purement politiques. [La proposition de loi] doit être abandonnée. »

« Je m’attendais à une discussion constructive et ouverte, fondée sur des arguments durables et réalistes, qui mène à la consolidation de l’indépendance de l’Agence de presse nationale vis-à-vis du contrôle politique », a expliqué Alexandru Giboi après une rencontre avec les sénateurs de la commission « culture ». « Malheureusement, la discussion a été très courte et a été suivie par l’approbation du projet de loi. J’ai donc compris que nous n’avions en réalité pas été appelés pour débattre, Cristi Godinac, le président de MediaSind, et moi-même, ce n’était qu’une formalité. »

L’Alliance européenne des agences de presse a également exprimé des inquiétudes quant à la situation. Le cas a été classé comme une menace de « catégorie 2 » sur la plateforme du Conseil de l’Europe pour la protection et la sécurité des journalistes. Selon la procédure normale, le Conseil notifiera le gouvernement roumain et le ministère des Affaires étrangères devra demander des détails sur l’affaire au parlement national et en référer au Conseil, qui prendra alors les décisions qui s’imposent.

Une mesure qui ne semble pour l’instant pas avoir fait de différence. « Même l’alerte publiée par le Conseil de l’Europe sur sa plateforme pour la liberté de la presse n’a pu entraver la volonté d’augmenter le contrôle politique des initiateurs du projet de loi », a regretté Alexandru Giboi après sa rencontre avec les sénateurs. « Les politiques ont clairement l’intention de modifier davantage la loi sur l’AGERPRES. Si cette première étape qui revient à faire un grand pas en arrière est présentée comme une ‘modernisation’, j’ai peur de ce qui va suivre. »