«Le rejet des migrants en Europe centrale s’appuie sur une idée d’unité culturelle fausse»

En instaurant des politiques restrictives, certains pays européens créent une atmosphère hostile pour décourager migrants et demandeurs d’asile. Une attitude en flagrante infraction au droit européen et international. Une interview d’Euractiv Slovaquie.

Selon un groupe d’ONG, le gouvernement hongrois adopte une attitude de plus en plus sévère à l’égard des réfugiés. Or les pays d’Europe centrale et orientale ont l’expérience de l’intégration des minorités, et devraient donc utiliser cette expérience pour intégrer les migrants.

Catherine Woollard est secrétaire générale du Conseil européen sur les réfugiés et les exilés (CERE), une alliance d’ONG assistant les réfugiés. L’association compte 96 membres actifs dans 40 pays européens et promeut depuis plus de 40 ans une politique d’asile européenne généreuse.

Quel est le rôle du CERE en Europe et quels sont les projets que vous supervisez actuellement ?

Nous travaillons sur les procédures juridiques, la recherche, la sensibilisation et la  communication. Nous sommes intervenus dans cinq dossiers d’asile devant la Cour européenne des droits de l’Homme (CEDH), à Strasbourg. Il s’agit de cas stratégiques, donc si nous obtenons une décision positive de la CEDH, cela a des conséquences pour les systèmes juridiques en Europe.

Toujours du côté juridique, nous gérons aussi un réseau de plus de 100 avocats spécialisés dans les questions d’asile. Ils peuvent nous demander des conseils sur des questions légales quand ils suivent des demandeurs d’asile ou réfugiés individuels.

Nous gérons aussi le projet AIDA, une base de données en matière d’asile, qui évalue la situation réelle du droit d’asile en pratique dans 23 pays européens. Et ce projet nous mène à notre conclusion générale : le problème clé est le non-respect de la loi. Il n’est pas besoin de mettre en place de nouvelles réformes du droit, à l’exception notable du système de Dublin.

Il doit cependant y avoir des pays qui respectent mieux le droit que d’autres. Quels sont-ils ?

Il y a des bonnes et mauvaises pratiques dans la plupart des États membres. Du côté des mauvaises pratiques, il y a des exemples de non-respect de longue date. La Grèce est un exemple classique. En 2011, la Grèce a été jugée non sûre pour les demandeurs d’asile et réfugiés, parce que les conditions y sont mauvaises. Il y a un non-respect du droit, principalement en termes de conditions à l’arrivée, mais aussi de procédures d’asile.

Ces problèmes sont partiellement causés par le système de Dublin. Si la Grèce ou l’Italie suivent les règles, ces pays seraient, conformément au règlement de Dublin, responsables de la grande majorité des personnes qui arrivent en Europe, parce qu’ils sont les pays d’arrivée dans l’UE. Ils n’ont donc aucun intérêt à respecter ces règles.

Le renvoi de réfugiés d’Allemagne vers la Grèce est «inacceptable»

Le ministère de l’Intérieur allemand veut recommencer à envoyer les réfugiés vers la Grèce dès l’année prochaine, un projet qui a déjà été refusé par Athènes. Un article de notre partenaire Der Tagesspiegel.

La nouvelle tendance ne se limite cependant plus à un non-respect stratégique ou à des problèmes institutionnels à long terme. Nous assistons aujourd’hui à des tentatives délibérées de mettre en place des politiques restrictives. Certaines politiques sont en contradiction flagrante avec le droit européen et international. C’est le cas par exemple de la situation à la frontière hongroise ou de l’utilisation de la détention et d’autres mesures similaires.

Vous mentionnez la Hongrie. Les pays du groupe de Visegrád (Hongrie, Pologne, République tchèque, Slovaquie) ont gagné une mauvaise réputation en Europe à cause de la manière dont ils ont géré la crise migratoire. Quelles sont selon vous leurs motivations ?

Il est intéressant de se pencher sur les différences entre pays. Il faut être prudent de ne pas jouer le jeu des gouvernements et présenter tous ces pays comme un bloc homogène. Nous nous inquiétons énormément de la situation à la frontière hongroise.

Je peux comprendre pourquoi il était dans l’intérêt des gouvernements de renforcer cette idée du groupe de Visegrád, surtout en ce qui concerne les mesures de relocalisation.

L'ONU exhorte l'UE à suspendre le transfert de migrants vers la Hongrie

Le Haut Commissariat de l’ONU pour les réfugiés (HCR) a « exhorté » lundi l’Union européenne à suspendre les transferts de demandeurs d’asile vers la Hongrie, où une loi prévoyant la mise en détention systématique des migrants est entrée en vigueur fin mars.

Les gouvernements de ces quatre pays semblent cependant présenter exactement la même opinion.

Il y a une grande diversité d’opinions publiques dans cette région. Pour nous, il est aussi essentiel de savoir si les gouvernements acceptent de promouvoir une image positive des réfugiés et migrants et de défendre l’idée des droits de l’Homme et de maintenir les normes internationales.

Promouvoir une image positive des réfugiés n’est vraiment la norme nulle part en Europe ces temps-ci.

Je ne suis pas d’accord. Ce qui fait la plus grande différence, ce n’est pas la présence ou l’absence d’un parti d’extrême droite, mais l’adoption ou non de rhétoriques extrêmes par les grands partis. Dans le cas où les extrémistes acquièrent du pouvoir, il s’agit également de savoir si les autres partis sont disposés à collaborer avec eux. C’est donc plus compliqué que de dire que le public est opposé à l’accueil et que les responsables politiques doivent suivre.

Dans d’autres pays, le public représente tout l’éventail des opinions possibles. Ce qui convainc l’opinion publique de s’opposer complètement aux réfugiés et aux migrants, mais aussi aux principes démocratiques, c’est le genre de situation que l’on voit en Hongrie. Le gouvernement hongrois est devenu extrémiste. Ce qui nous alarme, ce n’est pas qu’un pays d’extrême droite arrive au pouvoir, mais qu’un parti au pouvoir devienne extrémiste. Ce genre d’extrémisme doit être rejeté.

Les pays de Visegrád ne bougent pas d'un iota sur l’accueil des réfugiés

En l’absence de nouveau système d’asile européen, le bloc de l’Est n’a aucune raison de changer d’avis sur la relocalisation des réfugiés. Un article des bureaux d’EURACTIV en République tchèque, en Slovaquie et en Pologne, ainsi que  du think tank hongrois Political Capital.

Nous assistons à présent à l’émergence et à la circulation de nombreux discours. Certains estiment par exemple que les réfugiés ne veulent même pas venir dans les pays d’Europe centrale, donc pourquoi faudrait-il les y obliger ?

Tous les pays d’Europe devraient pouvoir offrir une protection. Cela veut dire avoir un système d’asile fonctionnel et accepter un certain nombre de réfugiés. Pour inclure ces réfugiés dans nos sociétés, il faut aussi qu’ils aient accès à des droits de base, à l’emploi, à l’éducation, à l’occasion d’apprendre la langue, etc.

Les gouvernements sont un peu hypocrites. Ils disent « Oh, mais ils ne veulent pas rester ici ». C’est sûr que si l’on crée un environnement hostile, évidemment, ils ne veulent pas venir. Alors que si on assure un certain nombre de droits, petit à petit, les gens voudront rester.

Tout gouvernement qui décide – comme il le devrait – d’accueillir un certain nombre de réfugiés peut facilement mettre en place une stratégie d’intégration et recevoir des financements de l’UE pour les concrétiser.

Ce qui attire les demandeurs d’asile, ce n’est pas la présence d’autres personnes de la même origine ou parlant la même langue. Ils ne veulent pas réellement vivre dans des ghettos, ils veulent seulement sentir une connexion. Il faut donc une stratégie pour construire une petite communauté. Pour certains gouvernements de la région, c’est évidemment très problématique, politiquement parlant.

Ni les responsables politiques ni les sociétés ne semblent réellement vouloir créer de telles communautés. Les sociétés des pays d’Europe centrale et orientale se sentent culturellement très homogènes.

Mais le sont-elles vraiment ? Certains dirigeants mettent en avant le fait qu’il s’agit de pays monoethniques ou homogènes, mais ce n’est pas vrai. Même si on prend la Pologne, qui peut être considérée comme le pays le plus visible, on y compte un million d’Ukrainiens, par exemple.

Je suis contente que vous abordiez la question des minorités. Certains estiment que dans la région nous parvenons à peine à gérer et à intégrer pleinement nos propres minorités. Comment pourrions-nous donc intégrer des minorités de réfugiés ?

La question de la relocalisation a été perçue comme une imposition de plus de la part de Bruxelles, ou de l’Occident, un sujet sensible, qui n’a peut-être pas été bien géré. D’un autre côté, je suis désolée, mais faire partie de l’UE signifie avoir des obligations. Si vous ne voulez pas de ces obligations, suivez l’exemple du Royaume-Uni et quittez l’Union.

Nous ne parlons pas de nouveautés, il s’agit de respecter les lois qui existent et de réagir ensemble. Il s’agit du concept de solidarité, qui est aussi un pilier de l’UE. Ces principes ne sont pas négociables, on ne peut pas faire le tri et choisir ce qui nous convient sans le cadre juridique, sinon quel est l’intérêt d’avoir un cadre juridique ?

Les questions des minorités et des réfugiés ne sont pas incompatibles, les pays doivent respecter à la fois leurs minorités et les migrants. Et il est tout à fait possible d’y gagner sur tous les points.

Pensez-vous que nous pourrions considérer la crise terminée ?

La crise n’est pas finie. Elle s’est déplacée. La crise systémique, brûlante de la fin de  2015 et du début de 2016, pendant laquelle tout le système politique européen a semblé vaciller, est heureusement terminée. Cela ne veut pas dire qu’elle ne réapparaitra pas. Cette crise était perçue comme existentielle pour l’UE.

Aujourd’hui, la crise est sous contrôle dans certains endroits. Mais si vous êtes en Grèce, dans certaines parties de l’Italie, dans certaines enclaves espagnoles ou dans ces endroits où les migrants sont coincés, hors d’Europe, la crise n’est certainement pas terminée. Elle est juste contenue.

Qu’attendre pour les mois à venir ?

Nous devrions cesser de dire qu’il y a eu une bonne réaction. L’accord UE-Turquie et les autres mesures prises n’ont pas fonctionné, il ne faut donc pas crier victoire et les reproduire partout.

En fait, nous nous rendons compte que certaines rustines ont permis de contenir la crise dans des poches circonscrites, en Europe et ailleurs, où l’Europe est complice de violations des droits de l’Homme. Nous proposons donc des alternatives fondées sur une réforme du système d’asile, sur la protection réelle que l’Europe doit offrir.

Les mesures qui fermeraient l’accès à l’Europe, physiquement ou juridiquement, et qui ont été décidées, pourraient se concrétiser. Cela dépend en grande partie de l’Allemagne. Si certains acteurs du système politique allemand qui appellent à des mesures très problématiques parviennent à gagner ou à maintenir leur influence, c’est une vraie possibilité.

Par contre, si Angela Merkel réaffirme ses principes, comme elle l’a fait durant la crise, et qu’un gouvernement est formé, ce sera l’héritage qu’elle laissera.

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Le ministre allemand du Développement a proposé d’allouer 10 % du budget européen à la crise des réfugiés et de désigner un responsable unique du dossier au niveau européen. Un article de notre partenaire The Guardian.

Il y a-t-il d’autres choses que vous voudriez voir au niveau européen ?

Nous aimerions voir le rôle de la Commission et des Traités réaffirmé, plutôt que de voir mis en avant ce qui ressemble beaucoup aux priorités des États membres.

Il est malheureux que la Commission soit parfois réduite à faire ce que veulent les États membres, plutôt que le rôle qui lui a été assigné par les Traités : défendre les Traités et les droits de l’Homme qu’ils contiennent.

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