Les ONG contraintes de quitter la Méditerranée

Les ONG qui ont affrété l'Aquarius (photo) s'inquiètent de la disparition des migrants. [Doctors of the World/Flickr]

À bord de l’Aquarius, seul navire d’ONG resté au large de la Libye, secouristes et humanitaires poursuivent leur veille et s’inquiètent de l’intervention de l’armée libyenne. De son côté, Rome se félicite du changement.

Le 10 août, la marine libyenne a annoncé la création d’une zone de recherche et de secours (SAR) allant bien au-delà des 12 milles nautiques de ses eaux territoriales, et en a banni les ONG, que Tripoli accuse de collusion avec les passeurs.

Quelques jours plus tôt, des garde-côtes libyens avaient tiré en l’air en face d’un navire humanitaire, promettant de le viser directement la prochaine fois. Une à une, les ONG ont suspendu leurs opérations.

L’Aquarius, affrété par SOS Méditerranée avec le concours de Médecins sans frontières (MSF), est resté seul au large de la Libye, où le Golfo Azzurro de l’ONG espagnole Proactiva Open Arms, actuellement en ravitaillement à Malte, devrait prendre le relais mardi.

À bord, les deux ONG comptent chacune une douzaine de personnes, venues de divers pays d’Europe, mais aussi des États-Unis ou d’Australie. Pour SOS Méditerranée, des gens de la mer désireux de donner de leur temps. Pour MSF, des médecins, logisticiens ou techniciens baroudeurs de l’humanitaire, de l’épidémie d’Ebola à la bataille de Mossoul, mais n’ayant pas forcément le pied marin.

À cela s’ajoutent un capitaine biélorusse et une petite dizaine de membres d’équipage, essentiellement slaves, des professionnels loués avec le bateau, mais dont la plupart ont choisi cette mission singulière.

Un calme trompeur

Les secouristes de SOS Méditerranée continuent de se relayer toutes les deux heures pour scruter les flots jour et nuit, les membres de MSF vérifient le stock de médicaments, l’équipage repeint le pont… sans oublier l’exercice physique.

La nuit, le navire s’éloigne à 30 milles des côtes, essentiellement pour éviter les filets des pêcheurs, et par mesure de précaution en vigueur depuis l’année dernière, les portes menant sur le pont sont fermées à clé.

Le jour, l’Aquarius croisait d’habitude à 20 milles – une distance à laquelle on peut apercevoir le relief libyen -, mais restera désormais à 24 milles, sauf si les garde-côtes italiens coordonnant les opérations de secours dans la zone lui demandent d’intervenir plus près des côtes libyennes.

Bilan mitigé pour l'opération de lutte contre les passeurs en Méditerranée

Depuis son lancement en juin 2015, la mission de l’UE visant à prévenir l’immigration illégale en Méditerranée, a permis d’arrêter 101 passeurs, de neutraliser 387 bateaux et de porter secours à 33 296 migrants en mer. Un article d’Euractiv Espagne.

Un plan d’urgence est en place pour permettre à tout le monde de s’enfermer si le navire est abordé. Mais pour l’instant, seul le C-Star, navire affrété par des militants d’extrême droite européens, les a approchés.

Et ce qui inquiète vraiment les humanitaires, c’est avant tout le calme plat de leurs journées.

Alors que la mer est calme et les vents favorables aux départs, l’Aquarius n’a plus aperçu d’embarcation de migrants depuis une semaine. Même au cœur de l’hiver, la saison la moins favorable aux départs, il n’avait pas connu de rotation de trois semaines sans ramener des centaines de migrants.

En Italie, les arrivées de migrants ont diminué de moitié en juillet par rapport à l’année dernière, et les autorités en ont compté 1 700 depuis début août, encore loin des 21 300 enregistrés sur tout le mois d’août 2016.

« Il est très difficile de savoir ce qui se passe en Libye. Mais ici on voit qu’il y a moins de canots qui partent et que ceux qui partent sont interceptés par les garde-côtes libyens », explique Marcella Kraay, responsable de projet de MSF à bord.

Elle qui a constaté les traces de mauvais traitements, de violences et de tortures subis en Libye sur les corps de tant de migrants secourus par l’Aquarius, s’inquiète du sort de ces migrants interceptés et ramenés dans des centres de détention en Libye, à la merci d’un nouveau cycle d’abus. À la suite de cette interdiction perçue comme une menace et quelques jours après des tirs de sommation des garde-côtes libyens face à un navire humanitaire à 13 milles des côtes, MSF a annoncé samedi la suspension temporaire des activités du Prudence, le plus gros navire de secours aux migrants en Méditerranée.

Le 13 août, deux autres organisations non gouvernementales, l’allemande Sea Eye et la britannique Save the children, ont également décidé de garder leurs navires à quai.

« Nous laissons un vide mortel en Méditerranée », a regretté le fondateur de Sea Eye, Michael Buschheuer, en calculant que son organisation avait participé au sauvetage d’environ 12 000 personnes en Méditerranée depuis avril 2016.

« Les embarcations de migrants vont être obligées de retourner en Libye et beaucoup d’enfants et d’adolescents vont mourir en mer », remarquait pour sa part le directeur des opérations de Save the children, Rob MacGillivray.

Seule l’ONG espagnole Proactiva Open Arms, dont les deux bateaux se trouvaient dimanche à Malte, a assuré vouloir reprendre ses opérations. À ses distances habituelles: 15 à 18 milles des côtes le jour, 30 à 35 milles la nuit pour éviter les filets des pêcheurs.

Le discours du gouvernement sur les migrants inquiète les ONG

«Humanité» ou «fermeté»: sur les migrants, Emmanuel Macron et Gérard Collomb ont tenu des discours contrastés ces derniers jours, suscitant l’inquiétude des associations qui redoutent un durcissement à venir.

Un « rééquilibrage » pour Rome

Dimanche, le gouvernement italien s’est pour sa part félicité du contrôle maritime accru de la Libye.

« Le gouvernement libyen de Fayez al-Sarraj a demandé l’aide de l’Italie et il est prêt à mettre en place la zone SAR dans ses eaux, collaborer avec l’Europe et investir dans les garde-côtes: tout ceci est signe d’un rééquilibrage en cours en Méditerranée » a estimé le ministre italien des Affaires étrangères, Angelino Alfano, dans un long entretien au quotidien La Stampa.

Pour lui, la moindre présence des ONG, accusées par leurs détracteurs d’être devenues des « taxis » de migrants, est plutôt positive. « La décision de MSF rentre aussi dans le cadre d’un réajustement des équilibres: ces eaux ne sont plus à personne, mais sont celles de la Libye », a-t-il lancé.

Et selon lui, « les enquêtes de quelques procureurs siciliens ont créé le contexte culturel approprié pour obtenir le code des ONG ». Rome, soutenue par l’UE, vient de négocier avec les ONG un code de conduite exigeant transparence et coopération avec les autorités, signé désormais par la quasi-totalité des organisations.

Parallèlement, une enquête du parquet de Trapani (Sicile) a mené au début du mois à la saisie du bateau de l’ONG allemande Jugend Rettet, sur des soupçons de liens directs avec des trafiquants.

Quatre personnes ont été citées nommément dans cette enquête: deux commandants, un membre d’équipage, et un prêtre érythréen devenu une référence pour les migrants en détresse. Elle porte aussi sur des opérations de secours menées par Médecins sans frontières et Save the children.

« Nous avons fait deux choix: celui de soustraire des gains criminels aux trafiquants – parce que moins il y a de personnes qui partent, moins cela rapporte aux trafiquants – et celui de financer les agences de l’Onu – l’UNHCR et l’OIM – pour assurer des normes respectueuses des droits humains dans les camps libyens », a insisté Angelino Alfano.

«Les États traitent les migrants comme des cargaisons de patates»

Les États de l’Union européenne cherchent des solutions à l’arrivée des migrants sur les côtes italiennes. Parmi elles, l’instauration d’un code de conduite pour les ONG. La réaction de MSF, recueillie par notre partenaire, Ouest-France.