Emmanuel Macron : «L’Europe est d’ores et déjà à plusieurs vitesses »

Emmanuel Macron [EPA/IAN LANGSDON]

Le président français a accordé un entretien exclusif à notre partenaire Ouest-France et aux douze quotidiens allemands du groupe Funke. Il explique sa volonté de renforcer les liens avec Berlin et  la nécessité, à terme, d’un changement de traités

Quelle est votre conception de l’Europe ?

L’Europe est d’ores et déjà à plusieurs vitesses. Le statu quo ce serait d’accepter une Europe de plus en plus bureaucratique, qui n’explique plus aux citoyens où elle veut les emmener et qui fonctionne, telle une machine, plus qu’elle n’unit. Mon obsession est de revenir à la racine : l’Europe a été fondée sur une promesse de paix, de progrès, de prospérité.

Il faut aujourd’hui un projet qui puisse renouer cette promesse : une Europe qui inspire davantage, un processus de conventions démocratiques que je veux lancer dès l’hiver prochain, que l’on bâtisse sur des sujets de culture et d’éducation, une Europe qui protège face à la mondialisation et qui prépare un nouveau modèle de société et de croissance. Il faudra à un moment des changements de traités, parce que cette Europe est incomplète ; la question n’est pas de savoir si ces changements seront nécessaires, mais quand et comment.

Vous êtes pour un président de la zone euro. Qui aurait un droit de regard sur nos choix budgétaires nationaux ?

Je veux que la zone euro ait plus de cohérence, de convergence. Elle ne fonctionne pas bien parce qu’elle a nourri les divergences. Ceux qui étaient déjà endettés se sont retrouvés plus endettés. Ceux qui étaient compétitifs se sont retrouvés plus compétitifs.

Il y a des gagnants : l’Allemagne en fait partie parce qu’elle a su faire les réformes et je salue les efforts qu’elle a faits. Mais l’Allemagne bénéficie aussi des dysfonctionnements de la zone euro. Cette situation n’est pas saine parce qu’elle n’est pas durable.

C’est-à-dire les distorsions de concurrence…

Non pour mutualiser les dettes passées, mais il s’agit plutôt de marier la convergence et les solidarités au sein de l’Union européenne et de la zone euro pour mettre en place des mécanismes de solidarité plus puissants pour l’avenir. C’est la clé d’une union durable.

En France, s’il n’y avait aucun transfert entre l’Ile-de-France et les départements ruraux, l’unité nationale ne tiendrait pas longtemps. Pour cela, il faut un budget, un gouvernement qui décide de l’allocation de ce budget et un contrôle démocratique qui n’existe pas aujourd’hui.

Faut-il reprocher à l’Allemagne d’être performante ou créer les conditions pour que le reste de l’Europe gagne en compétitivité ?

Jamais je n’ai reproché à l’Allemagne d’être compétitive. Mais une partie de la compétitivité allemande est due aux dysfonctionnements de la zone euro, à la faiblesse d’autres économies. Car la compétitivité est un concept relatif : on est compétitif par rapport à ses voisins.

L’Allemagne a formidablement réformé, elle dispose d’une économie solide, mais qui a des fragilités démographiques, des déséquilibres économiques et commerciaux avec ses voisins et des responsabilités partagées pour donner à la zone euro le destin qu’elle mérite. Elle doit bouger, comme la France doit bouger.

L’Allemagne doit faire quoi ?

Elle doit accompagner une relance de l’investissement public et privé en Europe. Je n’ai pas de leçons à donner ; mais nous devons trouver quel est le bon scénario sur le plan macroéconomique. Je suis d’ailleurs frappé de voir combien la Chancelière a conscience que la réussite allemande passe par la réussite européenne.

L’Allemagne ne prendra la France au sérieux qu’au prix de réformes importantes. Quelles preuves de confiance est-vous en mesure de lui donner aujourd’hui ?

Je ne raisonne pas en termes de gages à donner à tel ou tel. Mais je raisonne en termes d’efficacité et de crédibilité pour notre pays. En mettant en œuvre sans attendre les promesses de campagne, je pense que nous sommes au rendez-vous de nos obligations. La France doit réformer son économie pour lui donner plus de vigueur. Nous avons le double défi de la compétitivité et de l’égalité.

« Il faut donner des signaux clairs dès le début »

C’est le sens de la loi Travail ?

La réforme du marché du travail, qui sera achevée avant la fin de l’été – jamais un gouvernement n’a mené une réforme du travail aussi ambitieuse aussi rapidement – va permettre de donner de la flexibilité à notre économie, et une vraie vitalité au dialogue social. C’est une réforme pragmatique qui ne rogne pas sur des droits mais qui donne, au bon niveau, une portée réelle au dialogue social.

La réforme de l’assurance-chômage et de la formation professionnelle va ensuite nous permettre de sortir d’une logique assurantielle, qui ne répond plus aux changements de notre économie, qui indemnise de façon trop passive celles et ceux qui se retrouvent au chômage, et qui laisse beaucoup de personnes en dehors du système. Cette réforme apportera de nouvelles sécurités individuelles qui vont avec les changements de carrière et qui permettent de se requalifier tout au long de la vie.

Quand ?

Ce deuxième pilier de réformes sera négocié à l’automne-hiver, avec une loi d’ici début 2018. Et le troisième pilier, c’est la réforme des retraites, dont les orientations seront présentées au Parlement au premier semestre 2018 et qui là aussi va nous sortir d’une logique corporatiste – on a 37 régimes de retraite ! – pour passer à un régime beaucoup plus fort et stable.

J’y ajoute la réforme de l’éducation, que nous devons mieux adapter aux besoins, en donnant plus de moyens à ceux qui en ont le plus besoin. C’est cette combinaison de réformes qui permettra de faire entrer la France dans une société et une économie de l’innovation, de la connaissance et des compétences.

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