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25/09/2016

Hubert Védrine : « Le Brexit serait une catastrophe »

Politique

Hubert Védrine : « Le Brexit serait une catastrophe »

Hubert Védrine

[PS/flickr]

Brexit, crise des réfugiés, affaiblissement de Schengen : Hubert Védrine tente d’apporter des solutions aux maux dont souffre l’UE. Une interview réalisée par EurActiv Roumanie.

Hubert Védrine est un diplomate et homme politique français membre du Parti socialiste (PS). Après avoir travaillé avec le président François Mitterrand, il a été nommé au Conseil d’État. Hubert Védrine est ensuite devenu ministre des Affaires étrangères sous le gouvernement Jospin, de 1997 à 2002. Il est consultant depuis 2003.

Pourquoi selon vous l’Europe passe-t-elle de crise en crise depuis 2008 : crise bancaire, crise financière, crise économique, crise de la confiance, crise des réfugiés ?

Je pense que les crises sont de natures différentes. Il y a des crises internes au système européen, et des événements extérieurs. Dont la guerre civile en Syrie. Qu’elles soient internes ou externes, ces crises arrivent à un moment ou l’Europe est affaiblie par un désaccord important entre une toute petite minorité voulant poursuivre l’intégration européenne et les populations. Ces dernières sont assez contentes de ce qui a été fait, mais ne veulent pas forcément aller plus loin. Une partie des élites dirigeantes répète qu’il faut plus d’Europe. Mais pour les peuples, plus d’Europe signifie moins de France, moins d’Allemagne, moins de Suède, etc. Donc le discours classique européen, positif, idéaliste, qui a fonctionné pendant des décennies ne marche plus. Il y a maintenant de vrais anti-européens, une énorme masse d’eurosceptiques, c’est-à-dire des gens découragés, déçus.

Pourquoi les gens ont-ils perdu confiance en l’Europe ?

Peut-être avons-nous fait trop de promesses, donnant l’impression que l’Europe allait régler tous les problèmes. C’est faux, l’Europe n’a jamais eu pour mission de tout régler. Quand on regarde les traités, tout n’est pas de la compétence européenne. On a créé des aspirations énormes. Si on avait tenu depuis 20 ans des propos européens plus réalistes, plus modérés, les gens seraient moins déçues. En France on condamne toujours les « égoïsmes nationaux », alors que c’est normal que les États nations défendent leurs intérêts.

>> Lire : Les Français font davantage confiance à l’Union européenne

Pensez-vous que la Grande-Bretagne va sortir de l’EU ?

Il me semble qu’on commence à travailler sur un compromis possible, pas sur les 4 points de M. Cameron, mais sur plusieurs. David Cameron va obtenir un compromis qui lui permettra d’organiser un référendum en juin soit en septembre. Mais si le Royaume-Uni sortait, ce serait une catastrophe.

Pourquoi ?

D’abord, ce serait une vraie perte pour la Grande-Bretagne. C’est très avantageux pour eux d’être dans l’UE avec de nombreux arrangements sur mesure. Deuxièmement, ça déclencherait une crise énorme avec l’Écosse, qui ne veut pas sortir : ça relancerait la question de l’indépendance. Enfin les grandes puissances se diraient que l’Europe est entrée dans un processus de dislocation.

Si le Royaume-Uni ne reste pas, il faudra trouver un arrangement particulier, en travaillant à partir de cas comme la Norvège, la Suisse.

>> Lire : Première victoire de Cameron sur le Brexit

Vous avez parlé de l’espace Schengen, est-il en train de disparaitre ?

On a pas assez travaillé les contrôles externes, alors que c’est la base de Schengen. En ce qui concerne la Grèce, le problème géographique est insoluble, c’est impossible d’avoir un contrôle efficace de Schengen à cause des îles.

Ça veut dire que la Grèce doit sortir de Schengen ?

Schengen est quasiment mort, presque tous les pays concernés par l’arrivée de migrants ont rétabli les frontières. De facto Schengen ne fonctionne plus. La question n’est pas de savoir si on garde Schengen, mais si on reconstruit Schengen. Je pense qu’il faut reconstruire Schengen sur une base géographique plus cohérente.

C’est-à-dire ?

Que la Grèce ne peut pas être dedans. C’est ingérable. Ce n’est pas contre eux, c’est une remarque géographique. Il faut rebâtir une coopération intergouvernementale et européenne pour le contrôle externe. Ça aurait dû être fait avant, mais comme ce n’est pas le cas, tout a sauté.

>> Lire : L’espace Schengen attire toujours la Roumanie

Vous avez parlé de crise interne et de crise externes à l’UE. L’UE n’aurait-elle pas pu faire quelque chose depuis les printemps arabes et le début de la guerre en Syrie pour empêcher cette crise des réfugiés ?

La crise des réfugiés a montré que Schengen pouvait marcher en temps paisible, mais pas en période de tempête. Elle a aussi mis en évidence une vraie divergence entre pays d’Europe de l’Ouest et de l’Est. Les premiers acceptent les sociétés multiculturelles, ils s’y sont adaptés. Et quand je dis multiculturelle je parle d’une société avec beaucoup de musulmans. Une grande partie de l’Europe de l’Est n’en veut pas, car ce sont des modes de vie trop différents. Ce clivage ressurgit et est la conséquence des printemps arabes. Mais si on prend les printemps arabes eux-mêmes, ce n’est pas l’UE qui a mis en place des systèmes despotiques. L’Europe traitait avec Ben Ali, Moubarak car on est plus à l’époque coloniale, ce n’est pas nous qui changeons les dirigeants, les relations internationales sont foncièrement réalistes. Ils ont été renversés, ce qui n’était pas prévisible, même les islamistes ne s’y attendaient pas.

Renversés avec l’aide des Européens…

Non pas du tout, les Européens n’ont pas joué de rôle particulier ni dans un sens ni dans l’autre et en Syrie, les Européens n’ont pas déclenché la contestation ni la guerre civile, ils ont simplement eu des positions. Les positions anglaise et française étaient de dire « Assad doit partir ». Et puis tout le monde est intervenu, les Saoudiens, les Iraniens, les Russes. Il n’y a pas de responsabilité directe. On ne peut pas accuser l’Europe d’avoir eu une mauvaise politique car elle n’en a pas eu. Elle est plus victime des conséquences que responsable des causes.

Si l’Europe avait eu une politique, aurait-elle été responsable des conséquences ?

Ce n’est pas le cas. Les Européens ont beaucoup de mal à avoir une politique commune car ce sont des pays très différents, avec des histoires différentes. Les États membres s’accordent sur les grands principes : la démocratie, les droits de l’homme, pour le développement, pour la paix, etc. Si on prend la Russie par exemple, pour certains en Europe, la Russie est une menace, pour la Pologne, les Pays Baltes, pour d’autres pays comme l’Italie c’est un fournisseur de gaz. On aura une politique étrangère européenne le jour où on aura accepté de dire qu’on a des positions très différentes et que c’est normal.

Qu’est-ce que l’Europe peut faire maintenant avec ces millions de réfugiés ? Est-ce un problème que la majorité des réfugiés soit des musulmans ?

Dans la tête des gens il y a un mélange entre Islam, islamisme, terrorisme. Les Européens doivent distinguer deux phénomènes : les demandes d’asile et les demandes économiques de migration. L’Europe ne peut pas renoncer aux demandes d’asile, c’est une question philosophique. On fait affaire à des gens qui sont vraiment en danger, on ne peut pas dire non, il faut que ce soit organiser, harmoniser. Il faut supprimer la convention de Dublin II, et sur ce point Merkel a raison. On met la Grèce et l’Italie dans des situations intenables. Il faut que ça concerne tout le monde. Certes le système de quotas est peut-être trop rigide, mais il faut mettre en place un système énorme pour voir dans les populations ceux qui relèvent de l’asile. On leur donne l’asile, certains veulent faire leur vie en Europe, mais lorsque la guerre sera terminée, beaucoup d’entre eux voudront repartir chez eux. Il ne s’agit pas de les intégrer de force, mais de les mettre en sécurité un certain temps. Ça c’est la politique de l’asile, je ne comprends pas qu’on n’ait pas encore réussi à harmoniser ça en Europe, c’est absurde.

>> Lire : MSF: L’Europe n’est pas à la hauteur dans la crise des réfugiés

Quid des migrants économiques ?

Quant aux demandes économiques, il faut les gérer tout à fait différemment, ce n’est pas trop tard. Il faut mettre en place une cogestion avec les pays de départ, comme ceux Afrique de l’Ouest, les pays de transit, c’est-à-dire les pays du Maghreb, et les pays d’arrivée, Schengen. Il faut dire les choses franchement, il faut dire « la situation économique de l’Europe fait que cette année on a besoin de personne, désolé ». 

C’est aussi une question de pédagogie, il faut parler aux opinions européennes pour qu’elles ne deviennent pas hystériques, il faut leur expliquer la situation. On a l’impression dans le tintamarre des bruits européens qu’on n’entend rien, que les dirigeants se réunissent dans des sommets toutes les semaines et qu’il n’y a rien à la sortie.

>> Lire : Paris et Moscou se coordonnent a minima en Syrie

Que faire par rapport à la Syrie ? La Russie veut garder Assad et les Européens veulent qu’il parte.

La Russie veut-elle absolument garder Assad ? Pour le moment, oui. Chaque fois que les Américains demandent son départ, la Russie refuse. Les négociations pourraient cependant aboutir à une solution où la Russie obtient des garanties sur l’avenir de sa base, d’un régime qui ne soit pas ennemi de la Russie et dans lequel les djihadistes russes ne puissent pas trouver refuge. C’est fondamental, car il y en a plusieurs milliers. Si on arrive à des engagements de ce type, si on arrive à reconstruire une Syrie forcément confédérale après les horreurs de la guerre, la Russie verra qu’elle n’a plus besoin d’Assad.

Je suis un réaliste en matière de politique étrangère. Dire qu’Assad doit partir, cinquante fois, puis accepter de négocier alors qu’il est toujours là est une preuve de faiblesse. Il faut trouver une solution avec les Russes, avec toutes ces précautions, et le départ d’Assad doit être un objectif.

>> Lire : Les pays donateurs promettent 9 milliards d’euros pour la Syrie

Propos recueillis par Laurentiu Colintineanu