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28/07/2016

Jean-Michel De Waele : «Il faut refonder le projet européen à 6»

Politique

Jean-Michel De Waele : «Il faut refonder le projet européen à 6»

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Le modèle européen actuel est mort, assure le professeur de sciences politiques Jean-Michel De Waele à EurActiv.  Il prêche pour un noyau dur de six ou sept pays capables d’entrer dans une union politique.

Professeur en sciences politiques et actuel Doyen de la Faculté des Sciences sociales et politiques de l’Université libre de Bruxelles, Jean-Michel De Waele est souvent consulté par les médias sur des questions touchant à l’évolution politique de l’Europe centrale et orientale, à la Social-démocratie et à la gauche européenne.

Le candidat républicain à la présidence des États-Unis d’Amérique est quelque peu inquiétant, nous sommes confrontés à de nombreux actes terroristes et à une crise des réfugiés qui risque de faire chavirer le navire européen. Où allons-nous ?

Nous sommes dans l’une des périodes les plus instables que l’Histoire contemporaine nous a données. En tout cas, depuis la Seconde Guerre mondiale, il n’y a pas eu autant de doutes au niveau planétaire. Que se passe-t-il aux États-Unis, comment Donald Trump peut-il bénéficier d’un tel soutien ? L’Europe est paralysée par de multiples crises, le Moyen-Orient est à feu et à sang, et sans espoir d’une sortie politique. En Chine l’économie est en train de se gripper et on ne sait pas très bien comment les choses vont évoluer. Et les fameux BRICS n’émergent pas.

Le monde est donc plongé dans une très grande incertitude, dans une crise comme on en a peu connu, et ce qui est très marquant, c’est qu’il n’y a pas d’espoir politique, comme il en a eu dans le passé, comme il y en a eu pendant la Guerre froide. C’est donc une situation explosive. Et nous n’avons pas de leaders politiques à la hauteur des évènements. Où sont les de Gaulle, où sont les Churchill, où sont les Roosevelt ?

Et c’est aussi une crise des idées. Où sont les grands livres des cinq dernières années ? Le débat intellectuel me semble partout d’une pauvreté remarquable.

Quand je pense aux dix dernières années, il y avait au départ un certain projet, en tout cas l’élargissement de l’UE était un projet et un chantier gigantesque.  On avait dit que c’était le plus gros succès de l’UE, mais ne commence-t-on pas à avoir des doutes ?

Comme vous dites, il y a toujours eu dans l’histoire contemporaine des espoirs. On a cru que la paix au Moyen-Orient aller se passer, on voyait que la mondialisation changeait beaucoup de choses, mais on se disait que le monde sortait d’une espèce de Moyen Âge, et on pouvait être optimiste. On se souvient de l’époque euphorique de 1989 qui faisait croire qu’on en avait fini avec l’histoire.

Mais on ne peut plus dire aujourd’hui que l’élargissement est un grand succès. On voit bien que des pays comme la Roumanie et la Bulgarie n’avancent plus, que les problèmes de modernisation de l’état restent tels qu’ils sont. On voit que les pays de l’Europe centrale adhèrent très peu à la vision d’une Europe politique. On peut avoir des avis différents sur les réfugiés, mais la façon dont les dirigeants tchèques ou slovaques ou hongrois parlent des réfugiés est tellement teintée d’une xénophobie viscérale, d’un rejet de l’autre, d’une méconnaissance du monde et d’un tel repli nationaliste, que je ne pense pas que cette vision puisse contribuer à la construction d’une Europe politique.

J’ai toujours défendu l’idée que l’Europe, c’est la solidarité. Le système de répartition par impôt se base sur l’idée de solidarité. Les riches payent plus d’impôt pour permettre une redistribution. Les États riches payent pour les États pauvres. C’est un modèle unique dans le monde, cette idée qui est aussi basée sur l’État providence, qui est basée sur notre histoire profonde.

Mais il est bien clair que l’Europe centrale ne partage pas cette vision, ni d’État providence, ni de solidarité, ni que les riches devraient payer pour les pauvres…

Je vais essayer d’être l’avocat du diable. L’Europe de l’Est n’est pas responsable du passé colonial. Ne peut-on pas accréditer la thèse que si nous avons tous ces ressortissants d’anciennes colonies sur le dos, c’est le résultat de politiques antérieures dont l’Est européen n’est pas responsable ? Qui a encouragé le printemps arabe ? Qui a bombardé la Libye ? Ce n’étaient pas les pays de l’Est. Pourquoi devraient-ils payer les pots cassés ?

On pourrait répondre aux pays de l’Europe Centrale qu’ils payent aussi les pots cassés, parce que ce sont eux qui ont soutenu les États-Unis en Irak, et que c’est leur politique géniale et la politique géniale de Monsieur Bush qui ont aussi créé la situation. Dire qu’elle est la responsabilité des uns ou des autres est très difficile. Se tourner en permanence vers l’Histoire est typique pour le débat en Europe Centrale, mais alors en quoi les Suédois sont-ils responsables ? Ils n’ont pas eu de colonies en Afrique. L’Allemagne elle-même avait très peu de colonies…

Et le deuxième argument, c’est « nous n’avons aucune expérience dans ce domaine ». En Occident il y a toujours eu une mixité avec des gens venus d’ailleurs, alors qu’en Europe de l’Est, il y a des pays qui sont restés ethniquement purs…

Ils sont devenus purs à cause des accords de 1914-18, parce qu’avant cela, ces sociétés étaient multiculturelles aussi. La Pologne avait beaucoup de minorités et toute l’Europe centrale était multiethnique.

Je n’ai pas de mal à expliquer à l’opinion publique occidentale la difficulté majeure qu’ont les populations d’Europe centrale à accepter l’immigration musulmane. Quand on n’a aucune expérience, quand on n’a jamais cohabité avec quelqu’un d’une autre culture, ça fait peur. Cette attitude découle d’une situation évidente. Mais entre expliquer et accepter des déclarations dégoulinantes de racisme que font ces dirigeants – car ce n’est pas l’homme de la rue, ce n’est pas le chauffeur de taxi de Prague ou de Bratislava qui s’exprime – il y a une grosse différence.

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Pour moi ces déclarations sont très choquantes, tous de même, les leaders ont le rôle d’exemple. On peut discuter. Moi, je ne suis pas pessimiste avec ce qui c’est passé en Allemagne, à Cologne, c’est un incident odieux, mais dire que c’est la preuve qu’[Angela] Merkel s’est trompée n’est pas juste. Attendons. On avait dit que Kohl c’était trompé avec la réunification. Les Français et les Anglais disaient beaucoup cela à l’époque. Faisons confiance aux Allemands pour régler ce genre de questions et en leurs capacités d’intégration, qui sont extraordinaires.

Je ne partage pas du tout les vues de M. Orban. Mais il y a une phrase avec laquelle je suis d’accord. Il a dit qu’aucun de ces migrants ne veut être à Budapest, ou à Sofia. Raison de plus pour que les leaders de ces pays accueillent ces personnes dignement, leur permettent de se réchauffer, au lieu de faire fonctionner le racisme à l’intérieur de leurs États. De toute façon, ils auraient continué vers la Suède et l’Allemagne. Qui veut rester dans la Bulgarie de Boyko Borissov ? Personne. Même les Bulgares s’en vont, il n’y a pas de raison que les Syriens et les Irakiens restent dans un pays que leurs propres citoyens quittent par ailleurs.

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Et expliquons-nous sur les populations roms. Je ne fais pas d’angélisme, je ne dis pas que c’est simple d’intégrer les Roms. Mais je dis que les résultats des politiques d’intégration rom ces 15 ou 20 dernières années sont catastrophiques.

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Mais toute l’Europe a fermé les yeux sur les Roms.

Oui. L’Europe, l’Union européenne aurait être beaucoup plus exigeante. On a fermé les yeux. Prenons la Bulgarie et la Roumanie, mais c’est vrai aussi pour d’autres pays. On ferme les yeux sur la corruption. On ferme les yeux sur la non-réforme de la justice. Et on ferme les yeux sur la situation des Roms. Alors, comment s’étonner, si on laisse faire des gouvernements qui n’intègrent pas leurs propres citoyens ?  Comment pourrait-on croire qu’ils puissent intégrer des Irakiens et de Syriens ?

De toute façon, avec la crise des réfugiés, l’Europe est un bateau qui prend l’eau. Une idée circule, celle du sauve-qui-peut. On parle de créer un « petit Schengen » avec des pays riches, mais aussi de la consolidation d’une Europe centrale qui serait contestataire de ce qui est politiquement correct pour l’Occident riche…

D’abord je ne pense pas à l’émergence d’une Europe centrale unie. Les économies de ces pays ne sont pas du tout complémentaires et sans les injections de l’Europe occidentale, ces économies s’écrasent. On parle beaucoup d’Orban et de la Pologne. Mais Orban n’a pas du tout un discours social, là où PiS [le parti au pouvoir en Pologne] a un discours social. Et M. Orban a pour meilleur ami M. Poutine, qui est très mal vu en Pologne. Les contradictions en Europe centrale sont telles que son unité est impossible.

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Depuis quelque temps je pense que le modèle qui a été fondamental dans l’Histoire, le modèle de l’Europe de Schuman, de Monnet, de Gasperi, de Spaak, il a joué son rôle. C’est un modèle qui voulait faire vivre en paix l’Europe et augmenter le niveau de vie pour éviter la tentation du communisme. Ce modèle a été une réussite extraordinaire.

Mais cette Europe a été créée pour ça. Je pense que 1989 a été la victoire de cette Europe-là, mais ça a aussi été sa fin. On n’a pas redéfini en 1989 un nouvel objectif. On s’est complètement focalisé sur l’euro et sur l’élargissement, mais ce ne sont pas des objectifs.  On ne fait pas l’euro pour faire l’euro et on n’élargit pas pour élargir.

Je pense donc qu’il faut refonder le projet européen. Je pense qu’un certain nombre d’États veulent faire ensemble. Je pense qu’un modèle européen est mort, il faut lui rendre hommage, et ce n’est pas une critique de dire qu’il est mort. Il a joué son rôle historique, qui est merveilleux, mais il faut refonder un projet européen, avec sans doute un noyau dur qui partage un certain nombre d’éléments économiques, d’éléments de valeurs, d’éléments historiques en commun. Peut-être les six États fondateurs, peut-être sept ou huit, mais je pense qu’il faut refonder le projet européen.

Et je ne pense pas que ce nouveau projet européen se limitera à être un grand marché. Le marché on l’a, il va rester en place. Ce n’est pas vrai que l’Union européenne va disparaitre. On a besoin d’une certaine régulation au niveau du continent. Mais ce ne sera pas une union politique. Le nouveau projet par contre le sera.

Pendant la crise de l’euro nous avons constaté les divisions nord-sud. La crise des immigrés a exacerbé les divisions est-ouest. Si on crée un noyau dur, est-ce que les pays fondateurs en feront partie ? Est-ce que l’Italie en fera partie ? J’en doute.

Je suis entièrement d’accord. Mais il sera très difficile de se passer de l’Italie en termes de symbole.

Mais dans ce plan la Grèce a été sacrifiée…

La Grèce est sacrifiée, mais de toute façon, refonder un projet européen, c’est pour la prochaine génération. Nous n’avons pas de leaders capables de prendre de telles décisions. C’est dont une question de génération, et on verra comment évolue l’Espagne dans le 10 à 15 qui viennent, on verra si l’Italie résorbe sa dette dans les dix ans qui viennent ou pas. Je n’exclus pas qu’un pays comme la Pologne se modernise au point d’adhérer à un nouveau projet européen d’ici là.

Et entre temps, qu’est-ce qu’on fait ? On se déteste en cohabitant ?

Tant que la Commission européenne n’offrira pas de perspective sociale aux populations, rien ne sera possible. Tant qu’on reste dans un discours d’austérité , ou n’existe que le seul modèle néolibéral… Moi je pense que néolibéralisme est en train de tuer l’Europe. Voilà pourquoi les personnes expriment leur colère en votant pour des populismes de plus en plus de droite.

Vous êtes un intellectuel de gauche…

Je ne m’en cache pas.

Mais qu’est-ce qu’elle fait, la gauche, dans tout ça ?

Elle est dans une crise comme elle n’en a jamais connu dans son histoire. Où est la gauche au niveau européen ? En Allemagne elle est obligée de suivre Mme Merkel, en France il n’y aura aucune réforme sociale pendant le quinquennat du président Hollande, pas même une réforme fiscale, rien.  Je pense que les choses les plus intéressantes pour la gauche se passent dans le sud de l’Europe.  Ce ne sont pas les sociaux-démocrates scandinaves, qui demandent qu’on retire les bijoux des réfugiés, qui vont rénover la gauche. Mais cette gauche qui court après la droite et l’extrême droite, elle est morte.

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L’Europe est donc un marché de dupes ?

Oui. Delors a dit : on fait le grand marché d’abord, et l’on fera l’Europe sociale après. On a fait le grand marché, et le social n’est jamais venu. Juncker dit « c’est la Commission de la dernière chance » et on n’arrête pas de nous dire que c’est la dernière chance, mais y a-t-il une rupture entre Barroso et Juncker ? Est-ce que le citoyen a une prise de conscience que c’est la dernière chance ? Je n’ai malheureusement pas cette impression.