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11/12/2016

« La lâcheté de la France face à la crise migratoire est inqualifiable »

Politique

« La lâcheté de la France face à la crise migratoire est inqualifiable »

L'eurodéputé Philippe Lambert juge l'attitude de la fance honteuse dans la crise des réfugiés

Sebastien Bozon/EP

Le gouvernement français a abandonné son partenaire allemand sur le dossier des réfugiés, provoquant une faillite de la réponse européenne, selon le coprésident du groupe des Verts au Parlement européen, Philippe Lamberts.

Philippe Lamberts est eurodéputé écologiste belge. Il est également coprésident du groupe des Verts/ALE au Parlement européen.

Le Sommet UE/Turquie visant à organiser les flux de réfugiés entre Ankara et l’UE a abouti à des propositions très largement critiquées, notamment au Parlement. Quel regard portez-vous sur l’attitude des gouvernements européens lors de ces négociations ?

Tout d’abord, ce qui est sur la table est illégal. Le principe consistant à dire que l’Europe accueillera un réfugié par voie légale par réfugié refoulé en Grèce est à la fois illégal et immoral. Cela veut dire qu’un maximum de réfugiés devrait tenter de quitter illégalement la Turquie pour donner la chance à un maximum de réfugiés d’accéder à l’UE.

Ce qui tiendrait la route, c’est d’avoir un accord pour un programme de réinstallation de demandeurs d’asile depuis la Turquie vers l’Europe, sans passer par les cases dangereuses de la mer Égée et de la route des Balkans.

>>Lire : Echec des négociations pour le sommet UE-Turquie

Mais on ne peut pas limiter ce type d’accord aux réfugiés syriens, il y a d’autres zones de guerre comme l’Afghanistan, le Yémen, l’Irak, la Libye et des pays où l’on persécute joyeusement, je pense notamment à l’Érythrée.

Est- ce la Turquie qui pose problème ?

On ne peut pas limiter nos discussions avec les pays tiers à La Turquie. Proportionnellement, le Liban et la Jordanie accueillent beaucoup plus de réfugiés !  Je me fais énormément de souci sur la stabilité politique de ces deux pays, en particulier du Liban, qui accueille l’équivalent de 25 % de sa population en réfugiés. C’est un pays qui a besoin d’aide si l’on ne veut pas qu’il bascule dans le conflit syrien, et l’Europe a une responsabilité énorme.

Ce qui est évidemment choquant c’est que ces négociations se sont déroulées au moment où les derniers vestiges de presse libre et indépendante en Turquie se sont faits brutalement mettre sous contrôle par le pouvoir de Recep Tayyip Erdogan.

On ne peut quand même pas fermer les yeux sur ce pays qui est candidat à l’UE et qui met au pas la justice, la police, asservies au bon vouloir d’un seul homme qui ressemble de plus en plus à Vladimir Poutine.

>>Lire : Les pays des Balkans ferment leurs frontières

On a affaire à un régime autoritaire qui n’hésite pas à lancer une guerre civile pour gagner une élection. Car la relance de la guerre civile contre le PKK a été décidée par Erdogan pour favoriser ses chances d’une union sacrée et obtenir une majorité absolue à la chambre des députés.

Pensez-vous que les gouvernements européens ne devraient pas négocier avec la Turquie ?

Je n’ai pas dit ça, mais il faut quand même se rendre compte que ce que l’on met dans la balance ce n’est pas seulement de l’argent, mais aussi la libéralisation des visas et la relance du processus d’adhésion à un moment où la Turquie n’a jamais été aussi éloignée des valeurs européennes !

Au lieu de se présenter devant la Turquie en situation de dépendance, les Européens devraient affirmer fièrement leurs valeurs. Si les gouvernements européens avaient pris la décision collective d’accueillir un million de réfugiés par an pendant 5 ans, ce qui  ne représente que 1 % de la population européenne, nous aurions pu aborder la Turquie dans une autre position.

C’est parce que les gouvernements européens sont lâches qu’ils sont aujourd’hui à genoux devant Erdogan. C’est une véritable faillite morale de l’Union européenne, et pas seulement une faillite juridique ou politique.

J’appelle les gouvernements européens à réagir, mais je ne me fais pas d’illusions. Beaucoup se sont engagés dans la voie du « pas de ces barbares chez nous », du coup je les vois mal être subitement touchés par la grâce..

La chancelière allemande Angela Merkel tente pourtant depuis plusieurs mois de dégager un consensus européen.

Je reproche aux autres États membres d’avoir laissé Angela Merkel seule sur ce dossier. C’est la seule à avoir pris la mesure du défi, non seulement politique, mais aussi moral et humain. Je suis ravie qu’il reste au moins un leader en Europe qui se rappelle que la politique c’est avant tout l’intérêt général.

Là-dessus, la position de la France est d’ailleurs abjecte, car elle se drape toujours dans son titre de pays des droits de l’homme. Mais la lâcheté du gouvernement français dans cette crise migratoire est inqualifiable.

>>Lire : Juncker veut relocaliser d’urgence 160.000 réfugiés

Lorsque la Commission européenne a proposé un premier plan de répartition de 160 000 réfugiés, la réaction du Premier ministre Manuel Valls  a été de dire « pas question », avant d’être rappelé à l’ordre par le président Hollande.

La France a accepté d’accueillir 30 000 réfugiés sur deux ans, ce qui équivaut au nombre de réfugiés qui arrivait en deux jours et demi en Allemagne au plus fort de la crise.

Cette pseudo unanimité de façade entre François Hollande et Angela Merkel est scandaleuse tant la France ne lève pas le petit doigt.

Le couple franco-allemand a donc clairement échoué sur cette question ?

Si Hollande et Merkel s’étaient concertés et avaient expliqué aux 26 autres États membres qu’ils avaient une responsabilité historique et qu’il était possible de prendre à notre bord 1 million de réfugiés par an, la Belgique, le Luxembourg, les Pays-Bas, l’Espagne, l’Italie et le Portugal se seraient alignés sur cet axe franco-allemand fort.

Cette faillite morale de l’UE, si elle atteinte tous les pays,  touche la France de plein fouet. J’ai déjà espéré un sursaut du parti socialiste français depuis longtemps et sur des nombreux sujets. J’ai été systématiquement déçu. Je ne vois pas François Hollande, qui adopte non pas des positions sociales-libérales, mais de droite – voire d’extrême droite sur la déchéance de nationalité – faire marche arrière.