La Pologne tourne le dos à l’Europe, pour l’opposant Adam Michnik

Adam Michnik, en 2012. [Heinrich-Böll-Stiftung/Flickr]

L’opposant au régime communiste, Adam Michnik, fondateur du journal Gazeta Wyborcza, dénonce la dérive autoritaire du PiS, au pouvoir depuis 2015 en Pologne. Le parti conservateur agite « les démons de l’Histoire ». Un entretien de notre partenaire, Ouest-France.

Adam Michnik dirige Gazeta Wyborcza, principal quotidien d’opposition, fondé par Solidarnosc.

Pourquoi la réforme judiciaire, qui renforce le contrôle politique, mobilise-t-elle surtout les jeunes ?

Elle marque un moment crucial pour la Pologne, un pas vers la liquidation de la démocratie constitutionnelle. C’est un duel entre Jaroslaw Kaczynski (le leader du PiS) et Montesquieu, entre Kaczynski et la séparation des pouvoirs. Peut-être les jeunes ont-ils compris que c’était une bataille pour leur avenir, mais je suis assez vieux moi-même pour être prudent dans mes conclusions ! Mais une ligne rouge a été franchie. C’est peut-être une réforme plus claire et compréhensible pour les jeunes.

Les Polonais se rassemblent pour défendre les tribunaux

Bougies allumées à la main, des milliers de Polonais se sont rassemblés dimanche soir devant les tribunaux de leur pays pour défendre leur indépendance, menacée selon eux par trois lois, dont l’une sur la Cour suprême.

Que pensez-vous des manifestations interdites aux partis politiques ?

C’est une maladie infantile ! Les changements réels sans partis politiques, c’est impossible. Le mécanisme est le même que dans d’autres pays, comme en France : les dernières élections ont été une catastrophe pour les partis politiques traditionnels. Pour la Pologne, je suis plus optimiste. Il est clair qu’un nouveau contrat social entre les mouvements de masse dans les rues et les partis politiques est nécessaire pour préparer et organiser les changements politiques. L’opposition doit se rassembler et donner un carton rouge à Kaczynski aux prochaines élections.

Le PiS, au pouvoir depuis 2015, reste populaire avec 35 % d’opinions favorables…

C’est un problème très sérieux, c’est un défi pour nous les démocrates. C’est une leçon pour l’opposition, qui doit comprendre que le rêve de la société ce n’est pas seulement la liberté, mais aussi la sécurité. Le PiS n’a pas les moyens de sa politique sociale, mais les nouvelles allocations familiales versées par le gouvernement ont plus de poids, pour certains Polonais, que les analyses sur la situation budgétaire. C’est la philosophie de notre gouvernement : après nous, le déluge.

Quel avenir pour le président Andrzej Duda, qui s’est opposé au PiS en mettant son veto à une partie de la réforme de la justice, fin juillet ?

Sur l’avenir de Duda, je suis assez pessimiste. C’est un homme assez faible, sans idées propres, sans conséquences. Ce veto résulte de l’influence de l’épiscopat polonais, qui critiquait durement le projet de réforme. Juste après, Duda s’est montré aux côtés du président de l’épiscopat, l’archevêque Gadecki. Le message est assez clair… Comme l’Église, il a pris là ses premières distances avec le PiS. Les manifestations ont aussi joué sur la décision de Duda : la foule ne s’est pas élevée contre le Parlement, mais contre lui, le poussant à mettre son veto !

Après deux vetos, le président polonais approuve une autre loi controversée sur la justice

Poland’s president on Monday (24 July) vetoed controversial judicial reforms that had prompted huge street protests and threats of unprecedented EU sanctions.

Le leader du PiS, Jaroslaw Kaczynski, perd-il le soutien de l’Église au profit du président Andrzej Duda ?

Ce n’est pas si simple ! C’est une petite bataille, mais c’est un signe. Jusqu’alors, Duda était une marionnette. Et là, pour la première fois, il n’en était plus une. Peut-être qu’il est vivant, finalement !

Les Polonais sont très divisés, mais attachés à l’Europe…

Malheureusement, la politique du leader du PiS, Jaroslaw Kaczynski, est ouvertement anti-européenne. On observe une hystérie anti-allemande, qui est presque de l’hystérie anti-européenne. Cette rhétorique est nouvelle : traditionnellement, Kaczynski est anti-Russes. Ce changement des alliances serait un plan B très dangereux. Pour les Polonais, ce serait un choc. L’Union européenne, ce n’est pas que de l’argent, c’est aussi une communauté de valeurs démocratiques auxquelles cet homme n’adhère pas.

Il préfère une autocratie en dehors de l’Europe qu’une démocratie dans l’Europe ?

Absolument ! L’indépendance et la Pologne d’abord. Certains Polonais sont d’accord avec lui car Kaczynski a compris qu’il devait donner de l’argent aux populations pauvres et rurales. Et il a été l’homme qui a trouvé le chemin pour réveiller tous les démons de l’histoire polonaise : xénophobie, chauvinisme, jalousie, populisme… Et une rhétorique de la haine. Jusqu’au dernier véto, c’était accepté par la majorité des prêtres catholiques. Pas tous, mais la majorité.

Bruxelles lance une procédure d'infraction contre la réforme de la justice polonaise

Le bras de fer s’intensifie entre Bruxelles et Varsovie après que la Commission européenne a lancé une procédure d’infraction contre une des réformes controversées de la justice mises en place par le pouvoir conservateur polonais. Varsovie soutient pour sa part que Bruxelles n’est pas « compétente » sur le sujet.

C’est en train de changer ?

Je ne sais pas. C’est le deuxième conflit. Le premier, sur les réfugiés, c’est Kaczynski qui l’a remporté avec sa rhétorique nazie. Cette fois, l’épiscopat est du côté du président, ce qui fut un choc pour le PiS.Les méthodes du PiS rappellent celles du régime communiste alors qu’il se dit lui-même très anti-communiste.

Comment l’expliquez-vous ?

Ce sont des anti-communistes à visage bolchevique. C’est une question d’éducation. Les slogans sont différents, mais la mentalité reste la même.

Est-ce que le PiS, avec la réforme de l’éducation prévue pour la rentrée, prépare une nouvelle génération avec cette mentalité-là ?

C’est possible, et je suis convaincu que ça sera une catastrophe. Pas seulement la réforme de l’éducation, toutes les réformes. Parce que ce sont des idées complètement anachroniques, archaïques.

Quelles ont été les erreurs des libéraux de la Plateforme Civique (PO), au pouvoir de 2007 à 2015 ?

Ce n’est pas huit ans de catastrophe, comme le dit la Première ministre Beata Szydlo. Mais huit ans pour un même parti, c’est beaucoup. Il y a eu plusieurs scandales. Et le débat, les discours politiques ont changé, avec Internet notamment. Avant, il fallait intégrer l’Otan et l’Europe. Maintenant que nous y sommes, on voit que l’agriculture est le secteur qui a le plus bénéficié de l’UE. Pourtant, dans les campagnes, le PiS est largement majoritaire. La Pologne rurale a été absente des discours de la Plateforme Civique : le parti est resté focalisé sur la modernisation des grandes villes. L’Église catholique a aussi pesé, en déclarant toutes les semaines que la PO représente l’UE. Et en laissant entendre que l’UE, ce sont les drogues, l’avortement, la contraception, le divorce, les homosexuels, tous les péchés ! La victoire du PiS fut celle de la Pologne conservatrice, rurale, peu éduquée…

Les défenseurs de la forêt de Białowieża comparaissent devant la justice

Le procès de sept écologistes ayant tenté d’empêcher les abattages massifs d’arbres dans la forêt de Białowieża, s’est ouvert devant le tribunal de Hajnowka, dans le nord-est de la Pologne.

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