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24/07/2016

Pierre Laurent : « L’Europe est un atout pour Syriza, pas un obstacle »

Politique

Pierre Laurent : « L’Europe est un atout pour Syriza, pas un obstacle »

Pierre Laurent est secrétaire général du Parti communiste français

© PCF

Le chef de file du parti communiste français voit dans le phénomène Syriza une chance pour réorienter le projet européen. Un chantier qu’il espère mener à bien avec les écologistes et l’aile gauche des socialistes en Europe.

Pierre Laurent est secrétaire national du Parti communiste français (PCF) et président du Parti de gauche européenne (PGE)

Le parti de gauche radical Syriza a remporté les dernières élections grecques. Quel changement le gouvernement d’Alexis Tsipras peut-il apporter au niveau européen ?

L’arrivée au pouvoir de Syriza est une chance pour l’Europe, qui enfin va pouvoir rouvrir le débat sur l’austérité et la réduction à marche forcée des déficits publics qui a été choisi comme la seule voie de traitement de la crise en Europe, avec des conséquences sociales dramatiques dans de nombreux pays européens dont la première est le chômage. Enfin un gouvernement à la table du Conseil pour rouvrir le débat !

La première décision du gouvernement grec a d’ailleurs été de renégocier l’accord entre la Grèce et ses créanciers européens. L’accord trouvé entre Alexis Tsipras et les ministres des Finances de la zone euro est-il un pas dans la bonne direction ?

L’accord signé est intéressant à double titre. D’abord, parce que c’est un accord qui marque la fin de la Troïka. On revient à une négociation directe entre un gouvernement élu et les instances européennes alors que depuis 5 ans nous faisions face à une Troïka qui dictait sa loi. Il s’agit d’un retour à la négociation politique. 

Deuxièmement, cet accord ne signe évidemment pas la fin des négociations entre la Grèce et l’Europe, mais pour l’heure Syriza n’a renoncé à aucune des mesures sociales auxquelles il s’était engagé auprès de ses électeurs. La Grèce est maintenant dans la position de négocier avec du temps.

On sort d’une période où la direction de l’Eurogroupe dictait ses conditions à des gouvernements qui n’avaient pas le droit de discuter ou qui avaient renoncé à toute velléité de discussion. Cet accord s’est négocié sur la base de la proposition de Varoufakis et cela est un point marqué par le nouveau gouvernement grec face à tous ceux qui le sommaient de se ranger sans discussion aux positions précédentes.

Alexis Tsipras est pour l’heure l’unique dirigeant au sein du Conseil européen issu de la gauche radicale. Seul, peut-il réellement changer les choses ?

Évidemment il s’agit d’un gouvernement parmi les 27 autres. Mais je pense qu’il le peut, car le gouvernement grec dispose d’une confiance populaire très forte. Et l’austérité ne fait pas partie des règles intangibles de l’Europe, la démocratie oui.

La volonté politique très forte du gouvernement Syriza de faire valoir la voix de son peuple est un argument fort. D’ailleurs je rappelle que le début de la descente aux enfers de la Grèce a coïncidé avec la décision de la Commission européenne d’interdire à l’ancien premier ministre grec Georges Papandréou de consulter le peuple grec.

Par ailleurs, je pense que le rapport de force en Europe en faveur des exigences de Syriza va bien au-delà de la position de tel ou tel gouvernement. Parce qu’il y a des forces populaires, sociales et syndicales extrêmement nombreuses en Europe qui ont les mêmes exigences que Syriza : on l’a vu avec la confédération syndicale du DGB en Allemagne, avec les mouvements populaires qui se forment en Espagne, en Italie ou en Belgique. Il y a une contestation des politiques d’austérité qui dépasse le cadre gouvernemental et qui est un point d’appui pour Syriza.

Dans cette affaire, Syriza ne porte pas seulement les revendications du peuple grec, mais aussi les exigences populaires européennes.

Enfin, le développement des mouvements des forces de la gauche radicale européenne est en train de se poursuivre. Et le fait qu’Alexis Tsipras ait été notre candidat commun à la présidence de la Commission européenne lors des dernières élections a participé à la diffusion de ces idées dans de nombreux pays européens.

Au niveau politique, sur quels partenaires Syriza, et plus largement la gauche européenne, peut-il s’appuyer en Europe ?

Il y a des forces nouvelles en Europe qui soutiennent ce mouvement. Une partie des forces écologiques dans plusieurs pays européens convergent sur un certain nombre de questions. On voit aussi quelques élus socialistes- notamment en France – manifester leur solidarité avec Syriza.

C’est avec les forces du Front de gauche, et celles d’Europe-Ecologie les Verts qu’il faut parvenir à constituer une coalition porteuse de projets alternatifs en Europe.

L’Union européenne est-elle véritablement un lieu ou Syriza peut faire changer les choses ?

Certains pensent que l’Europe est un obstacle pour Syriza alors qu’en vérité l’Europe est un atout, car tous les peuples européens sont concernés par les enjeux soulevés par la victoire de ce parti.

D’ailleurs on a bien vu que ce qui inquiétait certains gouvernements européens dans l’arrivée du nouveau gouvernement grec : le risque que cela donne des idées à d’autres en Europe !

Que faut-il changer à la gouvernance économique de l’Union européenne ?

La gouvernance économique actuelle de l’Europe ne convient pas du tout. Il faudrait modifier en profondeur le statut et le rôle de la Banque centrale européenne. Le maintien de l’interdiction qui est faite à la BCE de refinancer les États sans passer par le secteur bancaire alors que c’est ce dernier qui a joué un rôle décisif dans la crise économique est une aberration !

On voit bien d’ailleurs que les décisions récentes de la BCE de réinjecter massivement de l’argent dans la machine européenne mettent le doigt sur ce problème, sans aller jusqu’à remettre en cause ce qui ne fonctionne pas dans la gouvernance économique actuelle.

Par ailleurs, les organisations sociales et syndicales sont écartées de tout droit de regard sur les orientations économiques de l’Union. Le résultat c’est qu’on a une gouvernance européenne très largement confisquée par les autorités financières et bancaires. Une des choses qu’il faut absolument changer est le déficit démocratique qui devient une des causes de la crise structurelle que traverse l’Europe

Comment lutter contre ce déficit démocratique ?

Je suis favorable à ce que les pays européens aient le droit de ne pas participer à telle ou telle directive ou pouvoir européen si son peuple, consulté par référendum s’y oppose totalement. Il faut construire l‘Union européenne par l’adhésion des peuples européens et pas par la contrainte descendante qui est la logique de la majorité des directives européennes.

On pourrait utiliser ce type de procédure de consultation pour pousser à la concertation, alors qu’aujourd’hui l’édifice fonctionne de manière à ce que les plus puissants imposent leurs volontés aux États les plus faibles.

Aujourd’hui, nous qui avons souvent été taxés d’euroscepticisme, nous sommes les seuls à porter l’idée de l’Europe de la solidarité. Je pense que le choix à venir pour l’Europe sera soit de trouver une réponse européenne solidaire à la crise soit laisser les mouvements de destruction de l’Europe – qui souhaitent apporter soit une réponse ultra-nationaliste soit ultra-libérale – l’emporter.