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04/12/2016

Allemagne : un nouveau mandat d’Angela Merkel, pour quoi faire ?

Politique

Allemagne : un nouveau mandat d’Angela Merkel, pour quoi faire ?

Angela Merkel veut égaler Helmut Kohl. (Crédits : Statista*)

La chancelière allemande veut égaler le record de Helmut Kohl. Pour cela, elle mise principalement sur sa propre personnalité comme garantie du maintien de la stabilité. Un article de notre partenaire La Tribune.

Angela Merkel a donc décidé de se porter candidate à sa propre succession après les élections fédérales de septembre 2017 et de briguer ainsi un quatrième mandat qui la portera à la même hauteur historique, du moins en termes d’années, que son ancien parrain à la CDU, Helmut Kohl. Ce dernier avait dirigé l’Allemagne pendant seize années (1982-1998) et détient ainsi le record de durée à la chancellerie depuis la fondation de la République fédérale puisqu’il a dépassé les quatorze ans de pouvoir de Konrad Adenauer (1949-1963). Pour Angela Merkel, cette élection est l’occasion d’entrer dans l’histoire. Et c’est le type d’occasion à laquelle l’ancienne physicienne de l’ex-RDA ne renonce pas.

Angela Merkel, l’attrait du pouvoir

Car, et c’est un élément de sa personnalité qui est méconnu à l’étranger et particulièrement en France où l’on a une tendance à idéaliser Angela Merkel, la chancelière est avant tout un animal politique. Ses manières discrètes et faussement modestes n’y changent rien : Angela Merkel aime le pouvoir. Un psychanalyste de Halle, Hans-Joachim Maaz, l’assurait ce dimanche soir sur la première chaîne allemande, ARD, en évoquant une « problématique de base narcissique » et une « image de soi artificiellement gonflée ».

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La chancelière a éliminé les uns après les autres tous ses opposants à droite, au point que, durant la pire crise qu’elle a traversée, durant l’hiver dernier, aucun dirigeant de la CDU n’a osé la critiquer ouvertement. Même Wolfgang Schäuble, le très populaire ministre des Finances, qui avait émis des doutes sur sa politique migratoire, s’était empressé d’afficher sa fidélité. Même la CSU bavaroise, qui n’est d’accord pratiquement sur rien avec Angela Merkel, lui a apporté son soutien. Débarrassée de tout adversaire, Angela Merkel est « sans alternative ». Et cette absence d’alternative est, à elle seule, tout son programme.

Modestie et flou de ses ambitions pour l’après-2017

Car, sinon, pourquoi diable Angela Merkel veut-elle se représenter à la chancellerie ? Quel est son projet pour l’Allemagne ? On chercherait en vain une pensée d’avenir. La chancelière, certes, assure vouloir assurer « la cohésion » du pays contre le « populisme » et la « haine », elle veut se pencher sur les « perdants de la mondialisation ». De belles paroles, certes, qui visent avant tout à contenir la poussée du parti xénophobe et eurosceptique Alternative für Deustchland (AfD). Mais vouloir combattre une formation qui est donnée dans les sondages entre 10 % et 15 % des voix et qui est rejetée par la quasi-totalité de la classe politique allemande, de Die Linke à la CSU, ne constitue pas réellement un projet en soi.

Angela Merkel, dans sa déclaration de candidature, n’a guère parlé des grands sujets : l’intégration des migrants, bien sûr, mais aussi le défi démographique, et notamment celui du financement du système des retraites, le problème de la dégradation des infrastructures, la situation préoccupante de la zone euro, toujours plombée par l’excédent courant gigantesque de l’Allemagne, le défi de la sécurité européenne. Mieux encore, la « femme la plus puissante du monde » s’est bien même gardée d’apparaître comme une solution. « Personne ne peut seul changer les choses en bien », a-t-elle déclaré en réponse à une question sur sa capacité à résister à Donald Trump, le futur président des États-Unis. Celle qui prétend continuer à gouverner l’Allemagne ne prétend pas pouvoir faire usage de son pouvoir. Cette modestie peut séduire, mais elle ne doit pas tromper. Elle est une stratégie politique.

Incarner la stabilité

Car Angela Merkel entend rejouer cette campagne de 2017 sur la même corde que celle de 2013 qui lui avait tant réussi : ne rien promettre, ne pas se compromettre. C’est la différence avec la campagne de 2009 où la chancelière, confrontée à la forte concurrence des Libéraux de la FDP avait dû se lancer dans la surenchère de promesses fiscales peu crédibles. En 2013, comme désormais, Angela Merkel ne va faire campagne que sur un point : elle-même. Elle-même non pas comme « wonder woman » capable de gouverner le monde, mais comme « Mutti » (« maman ») capable d’incarner l’Allemagne et de la protéger. Le mot d’ordre de la campagne devrait donc se résumer par le mot le plus adoré d’Allemagne : la « stabilité ». « Dans un monde toujours moins sûr, la chancelière est garante de stabilité », a martelé le ministre-président CDU du Land de Hesse, Volker Bouffier. Ceci pourrait sans doute résumer la prochaine campagne d’Angela Merkel.

Aussi la « modestie » de la chancelière n’est qu’apparente, elle correspond à sa stratégie politique qui cherche en permanence l’accord avec l’opinion – c’est, d’ailleurs la principale boussole et la principale force de la chancelière. Or, les Allemands, historiquement vaccinés contre toute tentation de « grandeur externe » ne cherchent finalement qu’à jouir de leur prospérité en toute tranquillité. Ils ne veulent en aucun cas jouer un rôle moteur, ni en Europe ni dans le monde. Angela Merkel l’a parfaitement compris, elle joue donc la distance sur le terrain international et la stabilité sur le terrain intérieur.

Clore la crise des réfugiés et poursuivre l’immobilisme

La première urgence d’Angela Merkel consistera donc à montrer que la seule véritable politique d’envergure qu’elle n’a jamais tentée, l’accueil de près d’un million de réfugiés, est close. C’est pour cela que l’accord avec la Turquie est essentiel à sa réélection. Les Allemands ont accepté les réfugiés, la plupart croient en leur intégration, mais ils souhaitent désormais en terminer avec cette séquence.  Ils veulent un retour à la « stabilité » et Angela Merkel devra prouver qu’elle peut la leur donner. Contrairement à ce que l’on dit souvent à l’étranger, Angela Merkel en a fini avec une politique migratoire ouverte. Les frontières allemandes sont de facto fermées, même si c’est indirectement. C’est à ce prix qu’elle maintiendra l’union délicate avec la CSU bavaroise.

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Pour le reste, Angela Merkel évitera soigneusement tous les sujets, comme en 2013. L’Europe ? Elle s’efforcera de préserver l’existant, autrement dit le système actuel, celui qui est le plus favorable à l’économie allemande et qui étend son excédent courant, pendant que les « partenaires » de l’Allemagne doivent « s’ajuster » avec toujours plus de difficulté. Le refus, même après le Brexit et la crise grecque, d’envisager toute vraie réforme de la zone euro devrait donc se poursuivre. Cette position a, de plus, cet avantage qu’il flatte les électeurs allemands en leur faisant croire qu’ils ont « fait leurs devoirs » à la différence des autres et qu’il permet de trouver quelques boucs émissaires faciles au dysfonctionnement européen : la BCE, la France ou l’Italie. Pendant ce temps, le gouvernement allemand, lui, reste assis sans rien faire et récolte les bénéfices de l’organisation imparfaite de l’Europe.

Sur les autres sujets, la situation est résumée par le rédacteur en chef du Handelsblatt, quotidien des affaires allemand, peu susceptible de sympathie vis-à-vis de l’opposition à la CDU. Gabor Steingart, dans son mail du matin (« morning briefing ») a estimé qu’« en cas de réélection d’Angela Merkel, le blocage des réformes en Allemagne n’en sera que plus fort ». Et de poursuivre : « Merkel a, jusqu’ici, déjà délégué toutes les décisions : aux générations futures pour le système social, au portier Erdoğan pour la sécurité intérieure, à Mario Draghi pour le sauvetage de l’euro… » On pourrait ajouter le dossier Deutsche Bank, que le gouvernement fédéral allemand évite soigneusement d’ouvrir. Bref, en Allemagne même, on ne se fait guère d’illusion sur la politique d’un quatrième mandat d’Angela Merkel. Mais les Allemands ne demandent rien d’autre : la stabilité. Le maintien de ce présent qu’ils voient comme un aboutissement.

Le programme d’Angela Merkel, c’est Angela Merkel

C’est pourquoi la chancelière n’a pas eu besoin de parler du fond lors de sa déclaration de candidature. Les Allemands savent qu’elle agira comme ils le veulent parce qu’elle dispose de cette capacité à capter leur volonté. Aussi a-t-elle principalement parlé d’elle et de sa difficulté à prendre la décision (« j’y ai pensé pendant un temps infini »), mais aussi de son dévouement. Car il y avait un geste presque sacrificiel dans cette candidature. « Cette décision d’une quatrième candidature après onze ans d’exercice est tout sauf anodin, ni pour le pays ni pour le parti, et je dis cela dans un ordre très réfléchi, ni pour moi personnellement », a-t-elle proclamé. Angela Merkel fait tout comme si les circonstances l’obligeaient à rester au pouvoir, comme si elle y était contrainte pour sauver la stabilité et la tranquillité des Allemands. Ceci n’a qu’une fonction : montrer que, encore une fois, le programme d’Angela Merkel, c’est Angela Merkel et rien de plus.

Cette stratégie fonctionnera-t-elle en 2017 comme en 2013 ? C’est probable, mais loin d’être certain. La crise des réfugiés a brisé cette confiance a priori dans certains milieux conservateurs. Et cette fois, la gauche semble envisager sérieusement la construction d’une alternative qui l’exclurait du pouvoir. Mais Angela Merkel dispose encore d’un pouvoir d’attraction formidable, sa compréhension des vœux des Allemands et l’absence de concurrents alternatifs crédibles semblent lui assurer la capacité à conserver son poste jusqu’en 2021. Au moins.

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