Angela Merkel change de stratégie face à la Turquie

Angela Merkel et le président turc Recep Tayyip Erdogan [Crédit : [360b / Shutterstock.com]

Pressée par la question des réfugiés, Angela Merkel semble plus ouverte à une adhésion de la Turquie à l’UE. Une volte-face qui n’est pas sans poser de problèmes. Un article de notre partenaire La Tribune.

Angela Merkel semble de plus en plus désemparée dans la gestion de la crise des réfugiés. Il est vrai que sa position intérieure s’est progressivement dégradée. Depuis quelques semaines, la population allemande commence à contester sa politique d’accueil des réfugiés. Du coup, la CSU bavaroise est entrée en rébellion ouverte contre la chancelière, la menaçant même d’un recours devant la Cour de Karlsruhe si elle ne parvenait pas à stopper l’arrivée des réfugiés.

L’extrême droite relève la tête en Allemagne

Parallèlement, l’extrême droite xénophobe redresse la tête outre-Rhin. L’attentat contre la candidate conservatrice à la mairie de Cologne samedi, perpétré par un homme proche de l’extrême droite, en a apporté la preuve. Et si les citoyens de la ville ont fait preuve d’une réaction salutaire en élisant la victime, Henriette Reker, à la mairie, le risque d’une montée de la violence xénophobe, déjà montrée par les nombreuses attaques cet été contre les foyers de réfugiés, pourrait fragiliser la position de la chancelière. Enfin, un dernier élément surveillé de près par Angela Merkel a son importance : le parti eurosceptique AfD, qui a pris cet été un tournant ouvertement hostile à l’immigration, est désormais donné dans les sondages à 7 % des intentions de vote, le double d’il y a un mois. Et, à la différence de 2013, ses gains se font sur la CDU/CSU qui a reculé de 42 % à 37 % d’intentions de vote. Une poussée qui renforce la mauvaise humeur de l’aile droite de la CDU et qui priverait ce parti de toute chance de gagner la majorité absolue des sièges en 2017.

La nouvelle priorité de Berlin : stopper les réfugiés

Face à cette situation, Angela Merkel semble vouloir faire flèche de tout bois, au risque de ne se montrer ni cohérente, ni prudente. Elle a accepté l’idée de « zones de transit » à la frontière comme l’exigeait la CSU et malgré l’opposition de la gauche, notamment des sociaux-démocrates de la SPD. Elle semble, si l’on en croit la presse allemande, prête à alléger le programme du mémorandum grec si Athènes retient davantage de réfugiés sur son sol. Bref, la priorité d’Angela Merkel semble avoir beaucoup changé depuis septembre. Désormais, elle semble surtout soucieuse de réduire le flux des arrivées, afin de stopper le mécontentement interne. Et elle entend le stopper non seulement aux frontières allemandes mais aussi, plus en amont, en Grèce et en Turquie.

Pour une Turquie « stable »… et coopérative

La chancelière est donc arrivée en Turquie ce week-end avec cette seule priorité. « Nous voulons créer les conditions pour que les réfugiés demeurent près de leurs foyers », a-t-elle indiqué dans la conférence de presse donnée à Istanbul. Cette visite a été menée dans cette seule optique : disposer d’un gouvernement turc « stable » et coopératif pour maintenir sur son sol le plus de réfugiés possible. Or, concernant la « stabilité », il n’y a en Turquie qu’une seule solution : le soutien au parti du Président de la République Recep Tayyip Erdo?an et du Premier ministre Ahmet Davuto?lu, l’AKP. Or, l’AKP n’est pas dans une position aisée. Le 7 juin dernier, le parti a enregistré son plus mauvais score depuis 2002, perdant la majorité absolue au parlement. Devant l’incapacité des partis représentés au parlement de trouver une entente, la Grande Assemblée nationale a été dissoute. L’AKP a pour ambition de retrouver sa majorité absolue et il n’hésite pas à présenter cette option comme le seul gage de stabilité pour le pays.

Un soutien à l’AKP en campagne ?

En se rendant en Turquie deux semaines avant les élections du 1er novembre pour y déclarer que l’Europe « a besoin d’une Turquie stable », Angela Merkel apporte un soutien prononcé au gouvernement turc et à l’AKP. Certes, en se rendant à Istanbul et non à Ankara, elle a évité de se rendre dans le très controversé palais de Recep Tayyip Erdo?an, le symbole de sa « folie des grandeurs. » Certes, elle a affirmé que le retour de la paix avec les Kurdes était un élément essentiel de l’intégration de la Turquie dans l’UE. Mais ces quelques concessions n’ont pu équilibrer une visite qui semble prouver que l’Allemagne et l’Europe ont besoin d’un pouvoir fort à Ankara. Et, du reste, la chancelière l’a laissé entendre en annulant une rencontre prévue avec des personnalités de l’opposition. L’heure est clairement à la Realpolitik à Berlin.

Les conditions turques

Angela Merkel n’était cependant pas en position de force à Istanbul. Ahmet Davuto?lu a, lors de la conférence de presse, dicté ses conditions à la chancelière pour que la Turquie puisse coopérer pleinement avec l’UE sur la crise des réfugiés. Outre les 3 milliards d’euros déjà prévus, il a aussi demandé que les visas vers l’UE pour les nationaux turcs soient facilités, que les six chapitres du processus d’adhésion de la Turquie à l’UE, actuellement bloqués par Chypre, soient rouverts et, enfin, que la Turquie revienne au Conseil européen avec le statut de candidat. Angela Merkel a assuré soutenir le gouvernement d’Ankara, sur ces quatre points. C’est une volte-face historique, car, pour ménager ses électeurs, la patronne de la CDU avait toujours affirmé que la place de la Turquie était « dans un partenariat privilégié » avec l’UE plutôt que dans une adhésion pleine et entière. On trouve encore ce terme dans le programme de la CDU. D’une certaine façon, le blocage du processus d’adhésion par Nicosie arrangeait parfaitement Berlin qui, de ce fait, n’avait pas à prendre parti. Mais les temps ont changé.

Une aubaine pour l’AKP

Angela Merkel est prête à modifier en profondeur sa politique turque pour obtenir une réduction du flux de réfugiés partant de Turquie. L’adhésion à l’Union européenne est désormais mise dans la balance. Ceci prouve que la chancelière n’est guère en position de dicter ses conditions à Ankara, c’est bien plutôt l’inverse. Or, là encore, elle offre un appui indirect inespéré à l’AKP. Désormais, le Premier ministre et le président turcs vont pouvoir se présenter comme les champions des intérêts turcs en Europe. Après des années où les autorités turques ont fustigé le « mépris » de l’UE à leur égard, ce revirement d’Angela Merkel va leur permettre de faire de l’AKP à la fois le parti de la défense de l’honneur national et de l’intégration européenne. Ce seront autant d’électeurs qui pourront finalement le 1er novembre choisir le parti présidentiel plutôt que les nationalistes du MHP ou les sociaux-démocrates europhiles du CHP.

Une bonne stratégie pour Angela Merkel ?

Quant à Angela Merkel, elle va devoir, à présent, convaincre sa droite qu’il vaut mieux s’ouvrir à la Turquie que de voir les réfugiés continuer à arriver. Mais ce choix, s’il est réaliste sur le plan géopolitique, risque de faire encore grincer des dents à sa droite. La CSU a toujours refusé toute adhésion de la Turquie à l’UE. AfD va pouvoir encore jouer de cette nouvelle volte-face de la chancelière pour glaner des voix à la droite du parti conservateur. Bref, la situation politique d’Angela Merkel est des plus critiques et il n’est pas certain qu’un contrat « moins de réfugiés contre relance du processus d’adhésion » lui soit profitable. D’autant qu’à sa gauche, on s’interroge sur son soutien à l’AKP, malgré les problèmes liés à la liberté d’expression et à la question kurde.

En tout cas, si Angela Merkel espère gagner du temps en jouant sur l’espoir d’une adhésion turque tout en sachant que les autres pays de l’UE, notamment à l’est, refuseront cette adhésion, elle joue un jeu particulièrement dangereux. Car elle risque, in fine, de confirmer l’impression turque que l’UE est un « club chrétien » inaccessible. Et dans ce cas, Ankara n’aura aucune raison de retenir les réfugiés. Autrement dit, la relance de l’adhésion turque pourrait être un aller simple. C’est sans doute ce qui lui sera reproché sur sa droite. D’autant que la Turquie a désormais tout intérêt à rester indispensable à l’Allemagne. Et donc à ne pas « éteindre » immédiatement la crise des réfugiés.

La question chypriote reste ouverte

Cette volte-face est aussi un défi pour Nicosie. Certes, Chypre pourrait en théorie envisager désormais de lever son blocage sur les chapitres concernés de la procédure d’adhésion dans la mesure où des négociations sérieuses sont actuellement menées avec les autorités de la République turque Chypre du Nord (RTCN), zone occupée par l’armée turque depuis 1974. Mais la situation est plus complexe qu’il n’y paraît.

Le président de la RTCN, Ahmet Ak?nc?, a en effet été élu contre la volonté de Recep Tayyip Erdo?an, et sur une ligne de plus grande autonomie face à Ankara. C’est cette ligne qui a permis de relancer les négociations et il n’est pas certain que la Turquie de l’AKP accepte l’issue de ces discussions. Or, la République de Chypre – seul pays de l’UE non reconnue par Ankara – disposait avec le blocage des chapitres d’un levier de pression sur Ankara. Désormais, ce levier est émoussé. Si Berlin fait pression sur Nicosie pour lever le blocage, Recep Tayyip Erdo?an pourra reprendre du poids dans les discussions chypriotes. Et le risque, c’est que, comme en 2004, avec le plan Annan, les Chypriotes grecs n’y trouvent pas leur compte et rejettent à nouveau le processus. Le gouvernement chypriote a, du reste, lundi, indiqué qu’il ne changerait pas de position sur la question de l’adhésion. La stratégie d’Angela Merkel ne pourra donc pas faire l’économie de se pencher sur Chypre.

Mais cela risque de ne pas être suffisant. Les oppositions à l’entrée de la Turquie dans l’UE en Europe de l’est et du nord, mais aussi ailleurs, pourraient gêner sa stratégie. Le plus délicat sera pour elle de devoir faire face à ses alliés traditionnels du centre et de droite.