EurActiv.fr

Actualités & débats européens dans votre langue

23/01/2017

Ciudadanos, la nouvelle vedette politique espagnole

Politique

Ciudadanos, la nouvelle vedette politique espagnole

Albert Rivera

[Reuters]

Le « parti des citoyens » est l’étoile montante de la politique espagnole à un peu plus de deux mois des élections générales du 20 décembre. Mais d’où vient ce parti ? Et que veut-il ? Un article de notre partenaire La Tribune.

C’est la formation politique qui, à deux mois et demi des élections générales espagnoles, a le vent en poupe. Le parti des citoyens, Ciudadanos, connu sous son abréviation C’s, est désormais donné troisième dans les sondages, alors même que l’ancienne force montante de la politique espagnole, Podemos, montre des signes de faiblesse. Dans la denière enquête Metroscopia pour El Pais, paru le 8 octobre, C’s est donné à 21,5 % des intentions de vote, soit 5,4 points de plus qu’en septembre, alors que Podemos n’obtient plus que 14,1 % d’intentions de vote, contre 18,6 % voici un mois.

Albert Rivera à la Moncloa ?

Désormais, le parti dirigé par Albert Rivera talonne les grands partis traditionnels qui sont au coude-à-coude : le PSOE socialiste qui se situe à 23,5 % et le PP à 23,4 %. Du reste, dans une interview à El Pais, Albert Rivera estime que son parti n’a pas atteint son point haut et qu’il « luttera pour la victoire », autrement dit pour la première place. Et certains, de l’autre côté des Pyrénées voient déjà le leader de Ciudadanos entrer au Palais de la Moncloa, le siège de la présidence du gouvernement espagnol après le scrutin du 20 décembre prochain. L’idée fait son chemin depuis le succès de C’s aux élections catalanes du 27 septembre dernier, où il est arrivé deuxième, derrière la liste indépendantiste commune Junts Pel Sí, et avec 17,93 %, devant tous les autres partis « espagnols », notamment les Socialistes et le PP de Mariano Rajoy.

>> Lire : Mariano Rajoy en position difficile avant les élections en Espagne

Un arbitre, mais où se situe-t-il ?

Si Ciudadanos est loin d’être assuré d’arriver en tête le 20 décembre, il semble cependant que, sans vrai redressement de Podemos d’ici là, ce parti pourra se présenter comme l’arbitre politique de l’après scrutin. D’autant qu’il aime à se positionner au centre du paysage politique. Après les élections régionales du 22 mars dernier, le parti d’Albert Rivera s’est allié, selon les circonstances, avec le PP ou le PSOE en faisant monter les enchères et en posant ses conditions. Du coup, les analystes politiques s’y perdent. La gauche y voit un parti de droite classique, la droite, une formation de centre-gauche. Beaucoup de médias internationaux s’en sortent en le siglant « parti centriste » ou « libéral. » Tout ceci ne permet pas d’y voir très clair.

Une naissance catalane

Il faut donc s’interroger sur ce qu’est réellement Ciudadanos. On trouve une ébauche de réponse dans ses origines. Comme Podemos, C’s n’est pas un parti issu de la tradition politique de l’après-franquisme espagnol. Sa fondation remonte à 2006 et c’est alors un parti catalan qui se donne deux but : sauvegarder l’unité de l’Espagne en combattant le souverainisme catalan et combattre la corruption des élites politiques. Ces deux thèmes restent au centre du discours d’Albert Rivera, un juriste à la Caixa (caisse d’épargne catalane) qui dirige ce parti depuis sa fondation. Il les a utilisés pour acquérir une dimension nationale à partir de l’an dernier en profitant de la tension croissante entre Madrid et Barcelone et des nombreuses affaires qui ont touché le monde politique espagnol. On notera cependant qu’Albert Rivera a été membre des jeunesses de PP. Il vient donc, personnellement du moins, du camp conservateur.

L’héritage et l’ambiguïté du « krausisme »

Pour autant, Ciudadanos ne vient pas du néant, il semble s’inscrire dans un mouvement de pensée peu connu en dehors du monde hispanique, mais qui a marqué le mouvement libéral espagnol depuis le milieu du 19ème siècle : le « krausisme » (krausismo). Cette pensée est inspirée de celle d’un philosophe allemand, Karl Christian Friedrich Krause qui a été largement oublié outre-Rhin, mais qui est devenu une référence en Espagne. L’idée – brièvement esquissée – des krausistes est que l’homme doit retrouver l’harmonie de l’organisation naturelle du monde par la raison. Politiquement, ceci débouche sur l’idée d’une société qui doit être réformée conformément à la science et qui doit éviter pour cela les oppositions frontales. Krause rejetait l’idée dialectique de Hegel pour prôner un progrès harmonieux et rationnel, donc un progrès dans l’ordre. Sur le plan moral, ce rationalisme suppose une éthique sévère et un désir d’ordre.

Dans l’Espagne des pronunciamentos et des guerres civiles du 19ème siècle, le krausisme a été perçu comme une pensée salvatrice par plusieurs hommes politiques libéraux, comme Nicolas Salmeron (1838-1908), un des protagonistes de la courte première république (1873-74). On retrouve là des idées importantes du programme de Ciudadanos : l’importance des « réformes », le refus de choisir entre droite et gauche, la volonté de créer une société éthique et apaisée. Et comme dans les années troubles du 19ème siècle, les effets sociaux et politiques de la crise depuis 2010 profitent à ce parti.

Le krausisme va donner naissance, peu après, au « régénérationnisme », El Regenacionismo, porté par l’historien et économiste Joaquín Costa (1846-1911). Ce mouvement intègre le krausisme au nationalisme espagnol. Il porte l’idée, notamment après la lourde défaite de 1898 devant les États-Unis, d’un déclin de la nation espagnole qu’il faut redresser par la modernisation économique et sociale, mais aussi par le retour à un intérêt commun à l’ensemble des Espagnols, ce qui suppose un certain respect des traditions, le retour au patriotisme et à une centralisation garante de l’unité espagnole. Ce mouvement « régénérateur » est clairement une inspiration pour Albert Rivera qui ne se prive pas de parler de « régénération », c’est d’ailleurs un des points de son programme, la « régénération démocratique. »

Or, ce mouvement de pensée est beaucoup plus à droite que le krausisme initial de Nicolas Salmeron. Le premier gouvernement après la défaite de 1899, ouvertement régénérationniste, était conservateur. Cette ambiguïté du krausisme se retrouve chez Ciudadanos, mais son désir d’ordre constitutionnel, son unitarisme et son « modernisme » réformateur le rapproche davantage de la seconde tradition, la plus conservatrice.

Un programme économique libéral

Ciudadanos s’inscrit donc dans une tradition politique espagnole. Et ceci éclaire mieux certains aspects de son programme. Ainsi, C’s est très « pro-européen », l’Union européenne étant finalement conçue comme une structure garante de l’harmonie continentale et le premier embryon du rêve de Krause, d’État universel harmonieux. Sur le plan économique, Ciudadanos défend des positions assez libérales et une vision « entrepreneuriale » de l’économie et prône des baisses d’impôts massives financées par un État plus léger, mais le parti avance aussi une volonté de « construire un équilibre » qui, là encore, rappelle le krausisme.

C’s veut ainsi poursuivre les « réformes structurelles », notamment sur le droit du travail en supprimant les contrats temporaires pour créer un « contrat unique » qui, cependant, serait plus souple que l’actuel CDI et s’accompagnerait d’une indemnité chômage plus progressive. Sur ce point, Ciudadanos n’est pas très éloignée des positions du PP et de Bruxelles.

Parallèlement, il propose une « seconde chance » pour les personnes et les entreprises endettées par l’effacement partielle des dettes « sans peser sur le bilan des banques. » Autre proposition : un « complément de revenus » pour les « bas salaires » qui, cependant exclut les chômeurs et les pensionnés et dont le financement (estimé à 1 % du PIB) reste à définir. Mais Albert Rivera n’est pas un défenseur de la répartition des richesses et ce complément salarial pourrait être une subvention aux bas salaires. Dans une phrase devenue célèbre, il a affirmé que « nous apprendrons aux Andalous à pêcher des poissons, pas à les partager. » Économiquement, Ciudadanos s’ancre donc nettement à droite.

Un conservatisme social affiché

Sur le plan de la société, Ciudadanos insiste beaucoup sur la lutte contre la corruption, le népotisme et le « capitalisme des amis. » Il prône un État plus transparent et plus efficace et des investissements majeurs dans l’éducation et la recherche, ce qui est là encore un trait dominant du krausisme espagnol qui, au début du 20ème siècle, est devenue une pensée éducative. Il demande aussi une justice plus indépendante. En revanche, Ciudadanos est très discret concernant les questions plus « sociétales », sur lequel il montre des positions franchement conservatrices. Opposé au mariage homosexuel, C’s n’a pas voté au parlement catalan la motion demandant le retrait de la loi restrictives sur l’IVG du gouvernement Rajoy (qui a finalement été largement amendée). Dans son programme, il propose d’autoriser l’IVG dans les 12 premières semaines de grossesses contre 14 semaines aujourd’hui.

La défense de l’unitarisme espagnol

Reste un dernier point : celui de l’unitarisme espagnol. C’est sur ce thèmes que Ciudadanos réussit le plus ces derniers temps. Son succès en Catalogne en fait mécaniquement le premier défenseur du maintien de la région dans l’Espagne et même l’ancien premier ministre PP José Maria Aznar a déploré que le PP n’incarne plus la défense de « l’ordre constitutionnel. » Car, sur ce plan, le parti d’Albert Rivera est très centralisateur. Il s’oppose évidemment, comme le PP et le PSOE, au droit à l’autodétermination des Catalans et a salué la convocation d’Artur Mas devant la justice pour l’organisation de la consultation sur l’indépendance catalane du 9 novembre 2014, mais il va plus loin.

Ciudadanos était, en 2006, opposé au nouveau statut catalan qui prévoyait plus de compétences pour la région. Il prévoit à présent une réforme constitutionnelle qui « clarifierait » les compétences des régions en supprimant l’article 150.2 de la constitution qui autorise les Cortès, le parlement espagnol, à transférer des compétences aux régions. Albert Rivera, lui, veut graver dans le marbre constitutionnel les compétences régionales et centrales, sans doute pour en rapatrier davantage à Madrid et, surtout, pour empêcher toute nouvelle dévolution de pouvoir aux régions. Ce serait ainsi couper l’herbe sous le pied de tous les partis régionalistes espagnols, non seulement en Catalogne et au Pays Basques, mais aussi là où ils ont un poids politique : en Pays Valencien, en Aragon, aux Baléares, en Galice ou aux Canaries.

Un parti nationaliste ?

Le caractère unitariste de C’s, dans la tradition « régénérationniste », n’est pas, du reste, exempte de franc nationalisme espagnol. Albert Rivera est un adversaire acharné de l’usage du drapeau catalan et il défend une « hispanité » culturelle intrinsèque de la Catalogne contre une population, y compris non indépendantisme, qui défend son particularisme. Or, en Catalogne, l’unionisme « culturel » est souvent très marqué à droite, voire à l’extrême-droite. La manifestation unioniste du 12 octobre à Barcelone était ainsi menée par les Falanges, l’ancien parti franquiste.

C’s n’est, du reste, pas exempt de liens coupables avec des mouvements nationalistes. En 2009, Albert Rivera avait ainsi rejoint l’alliance Libertas qui défendait une vision traditionnelle de la société et un nationalisme ardent. Il plaide aujourd’hui une « erreur de jeunesse », mais Ciudadanos, qui, en octobre 2013, a quitté le parlement catalan pour ne pas se prononcer sur une motion condamnant les « déclarations ou activités qui banalisent le franquisme », compte ou a compté dans ses rangs de nombreux anciens membres de l’extrême-droite, ce qui est souvent mis en avant par ses adversaires.

« L’espagnolisme » de Ciudadanos se traduit également par un monarchisme assumé. Albert Rivera aime à poster sur Twitter les photos de ses rencontres avec Philippe VI et la reine. C’s a voté contre la motion du parlement catalan de juin 2014 qui réclamait un référendum sur la république. Pour Albert Rivera, la monarchie est le garant de l’unité nationale espagnole et la république serait le premier pas vers le démembrement de l’État. En cela, il se distingue de la tradition du krausisme, plutôt républicaine.

Enfin, Ciudadanos prône une politique de fermeté vis-à-vis de l’immigration, demandant, là encore au nom de l’harmonie hispanique, une intégration active des migrants. Il accepte cependant le vote des immigrés aux élections municipales lorsqu’il « existe une réciprocité », autrement dit dans fort peu de cas. Dans les faits, cependant, le parti d’Albert Rivera a voté avec le PP au parlement catalan, une motion (rejetée) privant d’accès à la santé les migrants en situation irrégulière.

Un parti conservateur qui pourrait s’allier au PSOE

Le « krausisme » de Ciudadanos n’en fait guère, en réalité, un parti progressiste. Cette pensée s’était, du reste, dirigée vers la droite dans le courant du 20ème siècle. Et le centrisme espagnol qui avait bâti la transition démocratique avec Adolfo Suarez à la fin des années 1970 a conflué vers la droite vers le milieu des 1980. Logiquement, Ciudadanos est donc moins en réalité un parti centriste, qu’un parti conservateur sur le plan social et libéral sur le plan économique. C’est donc un parti de droite. Son allié naturel sur le plan programmatique est le PP, sauf que ce dernier est trop marqué par la corruption. C’s pourrait donc choisir de s’allier avec le PSOE sur un programme de « regénération » en s’imposant comme la composante de droite de cette coalition, ce qui lui permettrait de marginaliser le PP et de venir contester son électorat traditionnel. Autrement dit, le fait que Ciudadanos soit au centre du jeu politique espagnol n’en fait pas un parti « centriste. »

Le contexte porteur

En attendant, le succès de Ciudadanos s’explique donc moins par le détail de son programme que par sa volonté de « régénérer » un pays traumatisé par la crise et la politique d’austérité. Ce parti propose un renouvellement et un nouveau départ au pays. Il est donc celui vers lequel les déçus et les inquiets se dirigent. Ciudadanos est, comme Podemos, clairement un symptôme des effets désastreux de la politique menée depuis 2010 en Espagne. C’est un parti « anti-système » qui rejette clairement l’ordre de l’après-franquisme pour en construire un nouveau plus « harmonieux. »

A cela s’ajoute un contexte politique porteur avec le recul de Podemos. Comme l’a souligné Yanis Varoufakis, l’échec de Syriza en Grèce « a fait beaucoup de mal à Podemos » et, depuis le printemps, la cote de ce parti s’effrite. Son ambiguïté face à Izquierda Unida, son incapacité à trancher sur la question catalane et à construire un programme clair ont accéléré ce mouvement, incarné par l’échec de la liste catalane entre Podemos et IU qui a fait moins que IU seule en 2011, alors que la CUP indépendantiste et franchement hostile à l’UE doublait son score. Parallèlement, la montée de la question catalane avec les élections du 27 septembre a profité au parti le plus unioniste et « espagnoliste », Ciudadanos.

Un « chouchou » de Bruxelles

A Bruxelles, cette poussée de C’s est très appréciée, comme elle l’est de la grande presse espagnole et internationale. C’est la garantie de disposer d’un gouvernement « pro-européen » après les élections du 20 décembre. Mais cette joie devrait être plus mesurée. Si Albert Rivera entre au gouvernement, certaines de ses mesures sociales ou fiscales ne sont pas finançables, encore moins dans le cadre qu’a tracé la Commission, qui vient de rejeter le projet de budget espagnol.

Surtout, Albert Rivera va avancer une vision très agressive de l’unité espagnole face à la majorité parlementaire indépendantiste catalane. Or, l’histoire prouve que le nationalisme espagnol attise le souverainisme catalan. Les positions de Ciudadanos risquent de jeter de l’huile sur le feu, alors qu’il faudrait d’urgence ouvrir des discussions. En septembre 2012, Albert Rivera avait soutenu les propos d’un colonel qui avait défendu l’idée d’une action militaire en cas d’indépendance de la Catalogne. Le parti d’Albert Rivera est la garantie d’une dégradation de la crise catalane. Il n’est pas sûr que l’UE en sorte gagnante.

>> Lire aussi : Ciudadanos et Podemos, les deux trublions de la politique espagnole

Plus d'information