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01/07/2016

Elections en Slovaquie : comment Bruxelles a favorisé l’euro-scepticisme

Politique

Elections en Slovaquie : comment Bruxelles a favorisé l’euro-scepticisme

Le premier ministre "socialiste" a mené une campagne anti-migrants

[Wikimedia]

Les élections slovaques ont favorisé les partis de droite eurosceptiques. Un résultat auquel les politiques européennes ne sont pas étrangères selon notre partenaire La Tribune.

Les élections parlementaires slovaques qui se sont tenues samedi 5 mars sont une nouvelle gifle pour l’Europe telle qu’elle fonctionne actuellement. En Slovaquie, comme en Irlande une semaine plus tôt, le système politique traditionnel a éclaté. Mais alors qu’en Irlande, on a connu un basculement vers la gauche, la Slovaquie a connu un fort basculement vers la droite eurosceptique.

La défaite du « centre-gauche »

Ainsi, le parti du Premier ministre sortant Robert Fico, le Smer, considéré comme « social-démocrate » (mais à la rhétorique très nationaliste) est passé de 44 % des voix en 2012 à 28 % des voix. Le grand vainqueur du scrutin est le parti Liberté et Solidarité (SaS) qui arrive deuxième en doublant son score avec 12,3 % des voix. SaS est un parti marqué par le libertarisme étatsunien, qui, en 2012, avait fait chuter le gouvernement en votant contre toute « aide » à la Grèce. Il est talonné par un parti assez proche, quoique plus conservateur, Oľano (« gens ordinaires ») qui obtient 11%.

La victoire des partis xénophobes

Viennent ensuite des partis ouvertement xénophobes. D’abord, le Parti national slovaque (SNS), à 8,5 % (+4,1 points), allié du Smer dans la coalition sortante et de l’UKIP britannique au parlement européen, ouvertement nationaliste. Ensuite, Kotleba-ĽSNS, un parti ouvertement fascisant, allié des néo-nazis allemands du NPD et grecs d’Aube Dorée, qui obtiennent – à la surprise générale – 8 % des voix, plus de 6 points de plus qu’en 2012. Enfin, le parti Sme Rodina, de l’homme d’affaires Boris Kollár, qui entre au parlement avec 6,6 % des voix et qui, lui aussi, a une rhétorique nationaliste.

La disparition de la droite pro-européenne

Cinq des huit partis du parlement – représentant 80 des 150 sièges du parlement – sont désormais clairement eurosceptiques, à des degrés différents et pour des raisons différentes. Mais la droite pro-européenne membre du Parti populaire européen de Jean-Claude Juncker ou à l’alliance des Libéraux (ALDE) subissent une cuisante défaite. Si le parti de la minorité hongroise, Most-HID, membre du PPE, maintient ses positions en tant que représentants des Magyars de Slovaquie, avec 6,4 % des voix, les Chrétiens-démocrates du KDH, membre du PPE et deuxième parti du pays en 2012, ont obtenu moins des 5 % des voix nécessaires à l’entrée au parlement. Celui qui devait prendre le relais de l’opposition de centre-droit, le parti Sieť (Réseau), membre de l’ALDE, n’a obtenu que 6 % des voix, moins de la moitié que ce que les sondages lui prédisaient.

La campagne anti-migrants de Robert Fico, raison première du désastre

Comment comprendre ces résultats ? D’abord, c’est le fruit de la campagne de Robert Fico, centrée sur la question des réfugiés et sur son refus de participer aux quotas de redéploiement des migrants en Slovaquie. En focalisant sa campagne sur ce terrain, le Smer a alimenté le nationalisme. Sauf qu’à ce petit jeu, Robert Fico s’est rapidement fait déborder sur sa droite et a clairement ouvert la voie à une extrême-droite qui a pu dénoncer la participation du gouvernement à la gestion de la crise des réfugiés en Europe. Mais la faute de Robert Fico est aussi la faute de l’Europe.

Les Européens ont permis la campagne de Fico

D’abord parce que les Européens ont laissé la rhétorique anti-migrants de Robert Fico se développer. Le Premier ministre slovaque a pu appuyer son discours sur des réalités : le refus partagé par les autres pays d’Europe centrale (Pologne, République tchèque, Hongrie) de respecter les quotas, mais aussi la décision de l’Autriche de limiter les entrées le 19 février dernier qui a singulièrement rapproché Bratislava et Vienne. Robert Fico a alors pu défendre l’idée d’une Angela Merkel isolée et d’un front « du refus » des quotas dominants en Europe. D’autant que certains pays d’Europe occidentale, à commencer par la France, se sont montrés fort peu pressés d’accepter des réfugiés. Pourquoi Robert Fico aurait-il alors accepté ces quotas et pourquoi n’aurait-il pas fait de ce refus son principal élément de bilan ? Mais, on l’a vu, cette stratégie s’est révélée très périlleuse.

L’absence de réaction des Sociaux-démocrates européens

En passant, on soulignera la responsabilité de la social-démocratie européenne. Malgré des appels répétés, malgré une alliance du Smer avec le SNS, malgré une rhétorique de plus en plus nationaliste, le parti socialiste européen (PSE) n’a jamais voulu sanctionner le parti de Robert Fico. En octobre dernier, le Smer s’était contenté d’assurer son « engagement avec les valeurs du PSE. » Mais ce manque de vigilance des socialistes européens a été un des éléments qui n’ont pas freiné le premier ministre slovaque. Et qui, partant, ont alimenté son discours anti-migrants. Moyennant quoi, le PSE a subi ce samedi une nouvelle défaite électorale cuisante, une semaine après l’effondrement du Labour irlandais.

Quelles « valeurs communes » ?

Evidemment, ce désastre électoral slovaque traduit également l’absence de vraie gestion de la crise migratoire. Lorsqu’Angela Merkel a accepté d’ouvrir les frontières en espérant une solidarité européenne, elle a clairement surestimé l’engagement européen des pays d’Europe centrale et sous-estimé leur nationalisme latent. Du coup, l’ouverture des frontières allemandes a conduit à une clôture des frontières de ses pays dont les populations se sont clairement renfermées sur eux-mêmes. Peu importe que ces pays, à la démographie déclinante, figurent parmi ceux qui ont le plus a gagné de l’immigration, peu importe aussi qu’ils sont ceux qui ont le moins d’immigrés sur leur sol : le fait est qu’ils ne semblent pas prêts à accepter des immigrés du Moyen-Orient. Pour les Slovaques, comme pour les Polonais ou les Hongrois, l’accueil des migrants ne fait pas partie des valeurs européennes. Ceci soulève donc une question assez brûlante : celle des « valeurs communes » à l’Europe. Angela Merkel a cru que l’accueil des migrants faisait partie de ces valeurs. Les électeurs slovaques se sont empressés de lui démontrer le contraire.

Le refus de la solidarité européenne

Avec le recul, il est donc sans doute temps de réfléchir au bilan de cette intégration. Au-delà des chiffres idylliques de croissance, ces élections slovaques, comme les élections polonaises l’automne dernier, viennent prouver que le bilan de l’élargissement de 2004 est en demi-teinte. Les transferts financiers et les délocalisations industrielles vers ces pays n’ont mis fin au nationalisme latent dans ces pays. La crise économique et celle des migrants l’a rapidement réveillé. Certes, l’Europe centrale n’est pas un cas unique : la xénophobie connaît une expansion à l’ouest et au nord du continent. Mais il y a dans cette région un vrai paradoxe : elle a considérablement profité de l’intégration européenne, mais elle recule devant tout acte de solidarité européenne. On peut se contenter de se lamenter sur cette version unilatérale de l’engagement européen de ces pays, qui seraient prêts à recevoir mais pas à donner. Mais il convient aussi de se souvenir de quelques réalités.

La croissance ne pourvoit pas à tout

D’abord, l’erreur de l’Europe qui a cru que la croissance pourvoirait à tout et assurerait le succès de l’esprit européen. Mais c’est oublier quelques éléments. Cette croissance de 4 % entre 2001 et 2011 a un revers : elle s’est faite aux prix de « réformes » qui ont détruit un peu partout l’Etat social. Ceux qui défendent ces politiques en faisaient d’ailleurs des modèles « d’adaptation » et « d’efforts » qui ont payé. Mais parmi les raisons du rejet du Smer ce 5 mars, les électeurs citaient, outre la question des migrants, le mauvais état des systèmes scolaires et médicaux et des infrastructures. La Slovaquie fière qui donnait des leçons budgétaires à la Grèce en 2015 souffre également d’un sous-investissement public constant. La défaite du Smer est aussi la défaite de la social-démocratie convertie à l’austérité.

D’autant que la croissance slovaque est très inégalitaire. Un seul chiffre permettra de le prouver. Au classement régional des PIB par habitant d’Eurostat, la région de Bratislava arrive en sixième position avec un PIB par habitant supérieur à 86 % de la moyenne de l’UE, soit plus que la Bavière et l’Île de France. Mais les trois autres régions slovaques se situent à un niveau inférieur de 28 % à 49 % à cette moyenne. Par ailleurs, malgré la croissance, le chômage reste élevé : 10,8 % de la population active, traduisant le fait qu’une part des actifs, souvent issus des industries traditionnelles « liquidées » par la modernisation, mais aussi des minorités, comme les Roms, ne profitent guère de la croissance.

Les dividendes de la crise grecque

Le modèle de croissance promu par l’Europe a donc son revers qui de plus en plus insupportable pour les citoyens slovaques qui, rejet logique du communisme oblige, se tourne vers l’extrême-droite pour tenter de trouver des solutions. Et là encore, la responsabilité de l’Europe n’est pas nulle. Lors de la crise de la zone euro, et particulièrement lors de la crise grecque de l’an passé, l’Allemagne, la France et les institutions européennes ont utilisé la Slovaquie comme contre-exemple de la lutte contre Alexis Tsipras. Il s’agissait de mettre en avant le modèle slovaque de réformes et de modernité contre l’archaïsme et la mauvaise volonté grecque, en oubliant l’apport de l’UE dans la croissance slovaque. Le gouvernement slovaque a pris ce rôle – qui le flattait fort – très au sérieux. Son ministre des Finances, Petr Kažimír, a été un des plus violents contre la Grèce. Mais c’était un jeu dangereux : on flattait ainsi le nationalisme slovaque et on encourageait son refus de solidarité.

Le jeu dangereux de Berlin en 2015

Berlin, qui avait allumé la mèche, vient, ce samedi, de constater les conséquences de ce jeu dangereux. Le deuxième parti du pays, le SaS est un parti qui s’oppose à toute forme de solidarité interne à la zone euro comme il l’a prouvé en 2012 en rejetant l’aide à la Grèce. C’est le parti qui assume pleinement le discours de Petr Kažimír. Les électeurs slovaques se sont montrés logiques : flattés l’an dernier dans leur « supériorité » supposée vis-à-vis du sud de l’Europe, ils ont choisi un parti qui assurera une politique de non solidarité avec cette région. Cet « égoïsme » ne tombe pas du ciel : en 2012, SaS, après son rejet de l’aide à la Grèce, avait perdu 7 points de pourcentage. Il en regagne 6 aujourd’hui.

Logiquement : le gouvernement de Robert Fico, avec l’appui de Wolfgang Schäuble, lui a donné raison l’an passé… Lorsque, lors de la crise grecque, on a encouragé le gouvernement slovaque à tenir un discours méprisant pour un autre peuple, égoïste et « supérieur », on ne doit pas s’étonner de voir ce même gouvernement refuser la solidarité sur les migrants (du reste, le gouvernement a continué à accuser la Grèce sur les migrants) et, in fine, l’extrême-droite investir le parlement de Bratislava.

Au final, le bilan de ces élections slovaques sont désastreuses. Elles rendent le pays ingouvernable et en font un partenaire très difficile pour les Européens de l’ouest. Mais il convient de ne pas oublier que plusieurs erreurs de l’Europe ont conduit à ce désastre. Angela Merkel va sans doute apprendre à ses dépens que s’appuyer en 2015 sur la Slovaquie contre la Grèce pourrait se révéler avoir été une erreur tactique lourde de conséquences.

La Tribune