Erdoğan proche de la rupture avec l’UE

La réforme proposée lors du référendum prévoit de faire du système de gouvernance parlementaire un système présidentiel. Une manœuvre qui permet à Recep Tayyip Erdoğan d’étendre encore sa mainmise sur le pays, selon l’opposition. EPA/TUMAY BERKIN

La courte victoire du président turc au référendum sur un renforcement de ses pouvoirs laisse augurer d’un nouveau durcissement des relations déjà très tendues entre la Turquie et l’UE.

Dès le 16 avril, Recep Tayyip Erdoğan, le président turc, a évoqué un référendum sur le rétablissement de la peine de mort, une ligne rouge pour l’UE qui exclurait de fait tout projet d’adhésion. Le 17, le chef d’Etat a enchaîné avec l’idée d’un troisième référendum, sur la poursuite ou non des négociations d’adhésion à l’UE.

« S’il pense que son discours anti-Européen peut lui faire gagner des votes, il peut poursuivre » dans cette voie, analysait lundi Esra Ozyurek spécialiste de la Turquie à la London School of Economics.

Recep Tayyip Erdoğan n’a en effet pas obtenu le plébiscite qu’il espérait, le oui l’ayant emporté avec 51,4% des suffrages, selon des résultats provisoires.

L’opposition turque et les observateurs occidentaux ont cependant émis de sérieux doute quant à la validité du référendum. En cause, la décision du Haut-Conseil électoral de considérer comme valides les bulletins non marqués du sceau officiel des autorités électorales. L’opposition y a vu une manœuvre rendant la fraude possible.

« Des modifications tardives dans la procédure de comptage [des voix] ont supprimé un important garde-fou » contre les fraudes, a confirmé le rapport des observateurs européens.

Les deux principaux partis d’opposition, le CHP (social-démocrate) et le HDP (prokurde), sont eux allés plus loin que les Européens dans leurs critiques, dénonçant des « manipulations » pendant le scrutin. Et ils ont annoncé leur intention de demander le recomptage des voix.

Les Européens sommés de « rester à leur place »

Coutumier des tensions avec les Européens, Recep Tayyip Erdoğan a cependant rejeté par avance tout rapport critique qui pourrait venir de leur part : « nous ne voyons et nous ne tenons pas compte de tout rapport que vous pourriez préparer », a-t-il lancé à ses supporters.

Le président turc a enjoint aux représentants de l’OSCE et du Conseil de l’Europe ayant observé le référendum constitutionnel de « rester à leur place », après la publication d’un rapport préliminaire critique jugeant que le référendum s’était déroulé dans des conditions inéquitables.

« Ils préparent un rapport à leur goût. […] Déjà, restez à votre place ! », a-t-il lancé lors d’un discours à son palais présidentiel à Ankara. « Nous ne voyons et nous ne tenons pas compte de tout rapport que vous pourriez préparer. »

Le chef de la diplomatie turque a de son côté jugé les conclusions des observateurs « biaisées » et « inacceptables ».

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Ibrahim Dogus, directeur du Ceftus, un think tank sur la Turquie basé à Londres, jugeait lui aussi que le président devait se montrer « de plus en plus dur sur certaines questions comme la peine de mort » afin de « galvaniser sa base ». Ce d’autant plus que la grande majorité des réformes ne s’appliqueront qu’après l’élection présidentielle de 2019.

La campagne en Turquie avait déjà été marquée par un discours très virulent de Recep Tayyip Erdoğan contre l’UE, dont il avait dénoncé des « pratiques nazies ».

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Avertissement sur la peine de mort

Paris et Berlin ont émis la même mise en garde sur la peine de mort : une telle mesure serait « synonyme de la fin du rêve d’Europe » pour la Turquie, a déclaré le chef de la diplomatie allemande, Sigmar Gabriel. La présidence française a vu dans l’organisation d’une consultation publique sur le sujet « une rupture » avec les valeurs et les engagements pris par Ankara.

« Il est d’autant plus important pour le pouvoir turc d’aller vite que la marge est étroite. La remise en place de la peine de mort a deux objectifs : casser encore un peu plus toute contestation interne et déclencher un arrêt formel par l’UE – et non par la Turquie – des négociations d’adhésion », expliquait Marc Pierini, du centre de réflexion Carnegie Europe.

Une hypothèse confirmée par les déclarations du président turc : « L’Union européenne menace de geler les négociations. À vrai dire, ce n’est pas très important pour nous. Qu’ils nous communiquent leur décision! »

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La relation difficile entre l’UE et la Turquie, partenaires économiques mais aussi engagés l’un envers l’autre dans la gestion de la crise migratoire, pourrait se refroidir encore davantage, selon Amanda Paul, analyste au European Policy Centre (EPC) basé à Bruxelles.

Néanmoins « il est clair que les presque 50% des Turcs qui ont voté +non+ attendent de l’Europe qu’elle continue à s’engager avec la Turquie », soulignai l’analyste. « Certes, on sait que le processus d’adhésion est mort depuis longtemps, mais y mettre un terme officiellement serait quelque chose d’encore différent qui aurait d’énormes conséquences. ».

À l’issue du référendum, l’UE a appelé au « consensus national le plus large possible » dans la mise en œuvre des amendements constitutionnels, qui seront en outre « évalués à la lumière des obligations de la Turquie » envers l’Europe.

« Une relation entre la Turquie et l’UE basée uniquement sur l’économie et le commerce serait un énorme coup dur pour les démocrates turcs et ceux qui soutiennent la modernisation du pays. Et si l’UE continue de fermer les yeux sur les déficits démocratiques en Turquie, qu’est-ce que cela dit de l’UE comme acteur qui repose sur des valeurs », s’interrogeait Amanda Paul.

Les Européens les plus intransigeants ont d’ores et déjà réitéré leur appel à arrêter les négociations d’adhésion, comme le ministre autrichien des Affaires étrangères, Sebastian Kurz, ou le chef de file des socialistes au Parlement européen, Gianni Pittella.

« Non seulement la réforme constitutionnelle proposée confère des pouvoirs autoritaires au Président Erdoğan, mais elle perturbe également l’équilibre démocratique des pouvoirs en Turquie », a regretté Guy Verhofstadt, chef de file de l’ALDE, qui dénonce également la répression et les arrestations de journalistes lors de la campagne. « La seule conclusion logique à tout cela est que l’UE cesse immédiatement les négociations d’adhésion et repense sa relation avec la Turquie. »

Les eurodéputés ont préconisé dès novembre le gel des négociations d’adhésion. Le rapporteur sur la Turquie Kati Piri (groupe socialiste) préfère retenir du référendum de dimanche « les millions de citoyens turcs qui partagent les mêmes valeurs européennes et qui ont choisi un avenir différent pour leur pays ».

« Il y a en vérité peu d’espoir que, sous un régime constitutionnel autocratique et avec un état d’urgence qui sera prolongé ce mercredi, la Turquie revienne à une atmosphère sociale et politique apaisée. L’Europe le souhaite. Il n’est pas certain que le leadership turc y voit son intérêt », notait Marc Pierini.

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