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04/12/2016

Les partisans de Fethullah Gülen donnent leur version du coup d’État turc

Politique

Les partisans de Fethullah Gülen donnent leur version du coup d’État turc

Fethullah Gülen

Un rapport publié par une organisation proche de Fethullah Gülen, le théologien accusé par Ankara d’être l’instigateur du coup d’État échoué du 15 juillet, conteste l’histoire officielle et souligne les nombreux abus qui ont suivi le coup d’État.

Le rapport intitulé « tentative manquée de coup d’État militaire en Turquie et purges massives », est en ligne sur le site Dialogue Platform, une plateforme d’inspiration « Hizmet ». En turc, le Hizmet signifie « service » et était le nom officiel des gülenistes, du mouvement de Fethullah Gülen, jusqu’à ce qu’Ankara commence à renommer l’organisation FETO, c’est-à-dire organisation terroriste de Fethullah.

« Service » renvoie à ce que les croyants doivent à Dieu et aux Hommes. Ce mouvement, fondé par le prédicateur Fethullah Gülen, vise à promouvoir un islam modéré et le dialogue inter-religieux. Constitué par des millions de membres, Hizmet possède un réseau d’écoles essaimées dans des centaines de pays où des élites sont formées et intégrés aux systèmes tant policier que judiciaire et militaire. Ennemi juré de Recep Tayyip Erdoğan, les écoles sont menacées de fermeture et le journal proche de l’organisation « Zaman », a été placé sous tutelle de l’État suite à un raid policier contre la rédaction.

Les autorités turques ont reproché aux pays occidentaux d’avoir mis trop de temps à se rendre compte du danger que représentaient les gülenistes et d’être un refuge pour les terroristes.

L’eurodéputé allemand Elmar Brok a  déclaré que sa visite en Turquie du 23 au 25 août lui avait permis de changer son point de vue sur l’instigateur présumé du putsch en Turquie, Fethullah Gülen.

>> Lire : L’Occident ne comprend pas Gülen, selon Ankara

Le vice-président de la Commission, Frans Timmermans, a quant à lui déclaré à un magazine flamand que via les nombreux contacts qu’il avait à travers le monde, le mouvement Gülen devait être impliqué d’une manière ou une autre dans le coup d’État.

Alors que la confusion règne au sein des sociétés européennes, le rapport semble s’adresser à un public occidental exposé aux messages d’Ankara, et pas aux discours du mouvement.

« La version officielle racontée par le gouvernement sur le coup d’État avorté est la suivante : un groupe de militaires sympathisants de Gülen ont appris qu’ils allaient être destitués suite à la réunion en août du Haut Conseil de l’armée et ont donc fomenté un coup d’État pour se sauver et pour prendre le contrôle du gouvernement. L’histoire officielle n’est basée ni sur une enquête, ni sur des preuves, ni sur un verdict du tribunal et laisse de nombreuses questions en suspens », indique le rapport.

Le rapport rappelle également que la nuit du putsch, le président Recep Tayyip Erdoğan a déclaré : « Ce soulèvement est un cadeau de Dieu car cela nous donne une raison de nettoyer notre armée ».

Les gülenistes estiment donc que pour le président le coup d’État manqué est une occasion en or pour remanier la structure militaire, pour museler l’opposition, accélérer la persécution du mouvement Hizmet et confisquer toute priorité privée détenue par des sympathisants au mouvement. Le rapport cite aussi des experts qui affirment qu’objectivement il est très peu probable que les gülenistes aient été à l’origine du putsch.

Héritage d’Atatürk

« Un scénario plus plausible consiste à dire que la tentative avait un soutien beaucoup plus large, notamment dans les cercles kémalistes et chez les néonationalistes », peut-on lire dans le rapport. Les kémalistes, qui luttent pour conserver l’héritage laïc de Mustafa Kemal Atatürk, fondateur de l’État turc moderne, ont leur base de pouvoir dans l’armée.

Le rapport montre que le président a sapé des éléments clés de l’héritage d’Atatürk, tels que l’orientation occidentale du pays et la séparation des pouvoirs, mais que la politique la plus offensive est le mélange de la politique et de la religion. « On peut sans aucun doute affirmer que la grande majorité du corps d’officiers de l’armée n’aime pas ou déteste carrément Erdoğan. »

Selon le rapport, Recep Tayyip  Erdoğan n’a pas organisé le coup d’État, mais en était informé et l’attendait, et ses alliés l’ont transformé en une bonne occasion pour faire passer le président en héros.

Quant à Fethullah Gülen, le document souligne que l’imam exilé aux États-Unis a rapidement condamné le coup et quelques heures après le putsch, l’organisation qui parle en son nom, Alliance pour des valeurs partagées, l’a aussi condamné. Dans plusieurs interviews, Fethullah Gülen explique qu’il n’exclut pas que certains de ses partisans aient été impliqués, mais qu’il n’avait alors aucune autorité sur eux.

Svante Cornell, directeur de l’Institut d’Asie centrale et du Caucase et du programme d’études sur la route de la soie de l’Université Johns Hopkins, a assuré que personne ne croyait que des officiers gülenistes avaient gravi les échelons de l’armée pour finir généraux. Ainsi, s’il reconnait qu’il est très probable que des gülenistes soient impliqués, il est néanmoins peu probable qu’ils aient fomenté ça tout seuls, a-t-il expliqué. Les généraux les plus hauts placés impliqués dans le coup d’État ne semblent avoir aucun lien avec des gülenistes. Selon Svante Cornell, « le coup d’État a surement été préparé par une alliance entre des factions kémalistes et des officiers gülenistes ».

Outre les purges qui ont suivi le putsch en Turquie, le muselage des médias et des universitaires, la torture et l’expropriation, le rapport liste également de nombreux cas d’abus, de harcèlement, d’incendie criminel, de biens endommagés contre des présumés gülenistes dans des pays occidentaux comme la France, les Pays-Bas, la Belgique, etc.

De fait, dans de nombreux pays d’Europe occidentale, les gülenistes sont bien intégrés et ont une bonne réputation. Le rapport souligne néanmoins que ces personnes s’inquiètent pour leur sécurité et leur vie.

De tous les pays de l’UE, seule la Bulgarie considère les gülenistes comme une organisation terroriste. En effet, au moins sept gülenistes ont été renvoyés en Turquie depuis la Bulgarie, sans pouvoir demander l’asile ou la protection internationale.

« Si les dirigeants mondiaux et les organisations internationales n’agissent pas, le Président Erdoğan éliminera complètement le mouvement pacifique de la société civile pour ensuite établie un contrôle totalitaire rendant toute opposition impossible via des moyens démocratiques », conclut le rapport.