La France envisage des contrôles aux frontières alors que la droite fustige Schengen

Manuel Valls a ouvert le débat parlementaire sur les réfugiés le 16/09

Le gouvernement a donné des gages à la droite qui ne cesse de critiquer l’espace Schengen en évoquant le contrôle des frontières.

Manuel Valls a annoncé le déblocage de plusieurs centaines de millions d’euros pour l’accueil des réfugiés et ouvert la voie à un rétablissement temporaire des contrôles aux frontières, lors d’un débat sans vote, mercredi à l’Assemblée.

Dans un hémicycle qui n’a pas fait le plein de députés, le Premier ministre a défendu, d’un ton solennel, des « choix» du gouvernement, guidés par un « coeur intelligent, un coeur ferme» , avant de laisser les groupes politiques s’exprimer. Le Sénat s’est ensuite emparé du sujet.

Manuel Valls a dit refuser le discours de ceux qui « nous disent : il faut tout fermer» , comme celui de ceux qui disent, à l’inverse : « il faut tout ouvrir»

Il a annoncé d’un côté plusieurs centaines de millions d’euros supplémentaires pour l’accueil des réfugiés, mais aussi pour les sans domicile fixe, et de l’autre 900 créations de postes dans les forces de l’ordre dans le cadre de la lutte contre l’immigration irrégulière.

Et il a affirmé que la France n’« hésitera pas» à rétablir temporairement le contrôle aux frontières, comme elle l’a déjà fait à la frontière franco-italienne et comme vient de le faire l’Allemagne, « si nécessaire dans les prochains jours ou prochaines semaines» .

Prise compte de l’opinion

80% des Français sont favorables à de tels contrôles, selon un sondage Elabe pour BFM TV.

Dans la soirée, c’est le ministre de l’Intérieur Bernard Cazeneuve qui s’est adressé au nom du gouvernement, aux sénateurs. Parlant sans notes, il a annoncé qu’au cours de l’année écoulée le nombre de déboutés du droit d’asile qui ont été reconduits a augmenté de 20%, et « nous entendons poursuivre sur cette tendance» .

Dans les rangs des députés, une fois n’est pas coutume, les différents groupes de gauche se sont rejoints sur la nécessité « morale» d’accueillir ceux qui fuient la guerre en Syrie et en Irak et sur la conviction que la France pouvait surmonter ce défi, comme dans le passé avec les Espagnols fuyant le franquisme ou avec les boat-people vietnamiens et cambodgiens.

Ils ont aussi déploré la désunion européenne sur le sujet. « On ne s’exonère pas en Europe du devoir de solidarité» , a lancé le chef de file des députés PS Bruno Le Roux, disant avoir eu « honte des propos et décisions des autorités hongroises» .

Faisant entendre des bémols, certains ont néanmoins glissé que la décision de François Hollande d’accueillir 24.000 réfugiés en deux ans était « modeste»  (Sergio Coronado, écologistes), voire « dérisoire»  (André Chassaigne, Front de Gauche).

La droite fustige Schengen

Du côté de l’UDI, Philippe Vigier a soutenu la décision « tardive mais courageuse» de François Hollande, tout en souhaitant des mécanismes pour « distinguer les réfugiés des clandestins» ou « une politique d’asile et une politique d’asile commune» en Europe alors que « l’espace Schengen est mort» .

Selon l’élue parisienne Valérie Pécresse a de son côté estimé que Schengen était «  à bout de souffle », ajoutant qu’il fallait « renvoyer les immigrés illégaux chez eux pour pouvoir accueillir les réfugiés ».

Les Républicains, qui avaient été dans un premier temps pris de court par la décision d’Angela Merkel d’accueillir largement les réfugiés en Allemagne et laissé apparaître leurs divergences, ont cherché à se ressouder autour de la « refondation» de Schengen, l’espace de libre circulation des biens et des personnes de l’Union européenne, dans un « Schengen 2» .

Dans le sillage de la proposition de Nicolas Sarkozy, le principal parti d’opposition a plaidé aussi pour un statut de « réfugié de guerre» , qui prendrait fin avec le retour à la paix.

Coïncidence de calendrier, le parti Les Républicains a organisé ce mercredi une « journée de travail» sur l’immigration et va soumettre à ses adhérents onze questions par internet, par exemple pour savoir s’ils sont ou non « d’accord pour la suspension de Schengen» ou pour une diminution de « l’attractivité sociale de l’Europe» .

De quoi alimenter des attaques socialistes contre l’ancien président de la République, accusé de faire des « pas en direction de l’extrême droite» . Manuel Valls a rejeté devant les députés l’idée d’un statut de réfugié de guerre, qui « existe déjà» , et « ceux qui pensent faire, par ce biais, échec au droit d’asile, se trompent» .

Les positions de l’extrême droite, dont l’abolition de Schengen voulue par le FN, ont aussi suscité les critiques d’une gauche décidée à ne pas laisser « les démagogues» l’emporter sur des sujets « trop graves» .

>>Lire : Juncker veut relocaliser d’urgence 160.000 réfugiés

Contexte

Depuis 1999, l'UE œuvre à la création d'un régime d'asile européen commun et à l'amélioration de son cadre législatif actuel en matière d'immigration.

De nouvelles règles européennes ont été approuvées. Elles définissent des normes communes et des critères de coopération afin de garantir le traitement équitable des demandeurs d'asile dans le cadre d'un système ouvert et juste, et ce peu importe le pays dans lequel ils formulent leur demande.

Les États membres de l'UE ont toutefois rejeté en mai 2015 une proposition de la Commission européenne, qui souhaitait appliquer le principe de solidarité, pour que les demandeurs d'asile des pays les plus touchés par l'arrivée de migrants soient redirigés vers d'autres États membres.

Le nombre d'immigrants clandestins entrant en Europe a presque triplé en 2014, atteignant 276 000 personnes, selon Frontex, l'agence européenne de contrôle des frontières. L'écrasante majorité d'entre eux, près de 220 000, arrivent via la Méditerranée, un passage extrêmement dangereux.

La situation chaotique en Libye a entrainé une hausse des bateaux quittant les ports libyens sans surveillance à destination de l'Europe. Ces bateaux transportent des réfugiés fuyant les conflits et la pauvreté des pays du Moyen-Orient et d'Afrique.

En 2013, après des centaines de noyés lors d'un accident au large de l'île de Lampedusa, le gouvernement italien a lancé l'opération de recherche et de sauvetage Mare Nostrum.

L'Italie n'est toutefois pas parvenue à convaincre des partenaires européens de l'aider à financer l'opération, qui coûtait jusqu'à 9 millions d'euros par mois. Certains pays estiment en effet que Mare Nostrum avait pour conséquence involontaire d'encourager les immigrants à tenter la traversée de la Méditerranée. Rome a donc été contrainte de réduire l'ampleur de l'opération.

L'Union européenne a donc mis en place la mission de contrôle des frontières Triton, aujourd'hui associée à Frontex. Jusqu'au sommet du 23 avril, Triton bénéficiait cependant d'un budget et d'un mandat réduit, et a été vivement critiqué, notamment par des groupes humanitaires et l'Italie, qui le juge inadapté à l'ampleur de la crise.