EurActiv.fr

Actualités & débats européens dans votre langue

29/07/2016

La gauche espagnole s’oppose à un nouveau mandat pour Rajoy

Politique

La gauche espagnole s’oppose à un nouveau mandat pour Rajoy

Le Parti socialiste espagnol détient la clé pour la formation d’un prochain gouvernement après les élections législatives, mais qu’il pactise avec la droite ou avec Podemos, il risque d’encore perdre des électeurs, estiment jeudi les analystes.

Aucun parti espagnol n’est en mesure de former seul un gouvernement avec une chambre des députés fragmentée. Les négociations s’annoncent longues et ardues pour trouver un terrain d’entente et former un cabinet.

Les conservateurs espagnols ont beau avoir remporté une mince majorité lors des élections législatives du 20 décembre, leur chef de file, Mariano Rajoy n’est pas au bout de ses peines. En effet, après l’avoir rencontré mardi à Madrid, Pedro Sanchez, chef du Parti socialiste, deuxième force politique du pays, a annoncé qu’il voterait contre sa reconduction à la tête du gouvernement.

>> Lire : Les conservateurs espagnols remportent les élections législatives

Le Premier ministre sortant, dont le Parti Populaire (PP) a perdu dimanche la majorité absolue aux élections, ne pourra rester à son poste que si 90 députés du Parti socialiste s’abstiennent lors du vote d’investiture à la chambre, en plus de l’abstention des 40 députés du parti libéral Ciudadanos, qui lui est déjà acquise.

Le chef des socialistes, Pedro Sanchez, a lui a donc refusé son appui. « Nous allons voter contre la continuité du Parti populaire à la tête du gouvernement, avec Mariano Rajoy en tant que président du gouvernement », a annoncé Pedro Sanchez, après une entrevue avec le dirigeant conservateur.

En excluant explicitement que Mariano Rajoy reste à la tête de l’exécutif, le socialiste ne ferme toutefois pas la porte à la formation d’un gouvernement par le parti conservateur, vainqueur des élections avec 123 députés.

« Il est de la responsabilité de la première force politique de tenter de former un gouvernement », a-t-il expliqué. Mais s’il n’y arrive pas, « nous allons explorer toutes les possibilités pour qu’il y ait un gouvernement du changement » qui réponde aux vœux des électeurs et éviter la tenue de nouvelles élections, qui devrait être « la dernière des options ».

Des négociations qui risquent de s’éterniser

« Ce n’est qu’un premier round. Nous ne sommes qu’au début du processus », a commenté le numéro 3 du PP, Fernando Martinez Maillo, après les déclarations de Pedro Sanchez. Pour le PP, « il est incontestable que c’est Mariano Rajoy qui a la légitimité pour mener à son terme le dialogue », a-t-il insisté.

Il a annoncé que M. Rajoy recevrait lundi Pablo Iglesias, chef du parti de gauche radicale Podemos, et Albert Rivera, à la tête de Ciudadanos. Ce dernier a proposé des négociations à trois, avec les conservateurs et les socialistes, pour convenir « d’une feuille de route de réformes pour la régénération de l’Espagne ».

Le PSOE devrait selon lui laisser les conservateurs gouverner en minorité pour éviter un blocage des institutions et « qu’il y ait des élections tous les trois mois ».

Une option souhaitée par moins d’un tiers des Espagnols, malgré le blocage résultant du scrutin de dimanche dernier, alors que deux tiers sont favorables à un accord de gouvernement entre plusieurs partis, selon un sondage publié le 24 décembre.

Sept pour cent seulement des personnes interrogées ont déclaré qu’elle changerait de bulletin de vote si un nouveau scrutin était organisé, tandis que 87,1 % ont dit qu’elles maintiendrait leur choix initial.

Faute d’accord sur le prochain chef de gouvernement dans les deux mois qui suivront la première tentative d’investiture, de nouvelles élections devront toutefois être convoquées.

« Je crois que finalement le PSOE permettra au Parti Populaire de gouverner pour éviter de nouvelles élections dont le PP sortirait renforcé parce qu’il récupèrerait les voix de Ciudadanos et des abstentionnistes », a estimé Nacho Martin Blanco, un analyste proche des conservateurs.

L’alternative pour le PSOE serait de former un front de gauche avec le parti radical Podemos et les partis nationalistes, comme à Valence et en Galice, et indépendantistes, comme en Catalogne et au Pays Basque.

« Podemos s’est exclu de lui-même de la défense de l’unité de l’Espagne » en s’alliant aux indépendantistes, a estimé M. Rivera en défendant son idée de négociations à trois. Podemos, devenu le troisième parti d’Espagne après le scrutin de dimanche, est en effet le seul à proposer un référendum sur l’indépendance de la Catalogne. L’idée est inacceptable pour les autres qui craignent pour l’unité de l’Espagne.

Les clés du prochain gouvernement entre les mains du Parti socialiste

Le parti dirigé par Pedro Sanchez recule à chaque élection depuis 2008. Emmené par un nouveau secrétaire général Pedro Sanchez, il a réalisé dimanche le pire résultat de son histoire, avec 22,01 % des voix et 90 sièges sur 350.

Le parti opposé à l’austérité Podemos, né il y a deux ans à peine, l’a débordé sur la gauche, obtenant 20,66 % des voix et 69 sièges.

Le Parti socialiste (PSOE) a pourtant entre ses mains le destin du chef du gouvernement sortant, le conservateur Mariano Rajoy arrivé en tête sans majorité absolue, et a d’ores et déjà exclu la reconduction du Premier ministre sortant, sans toutefois fermer la porte à un autre candidat conservateur.

Des options risquées

Le cas contraire, « serait un suicide politique », juge Anton Losada, professeur de sciences politiques à l’université de Saint-Jacques-de-Compostelle, le PSOE s’étant positionné pendant sa campagne électorale en premier adversaire du PP, pour que « Rajoy rentre chez lui ».

« S’il pactisait avec le PP, ce serait très compliqué » pour Pedro Sanchez, explique Narciso Michavila, sociologue et directeur de l’institut de sondage GAD3, il se couperait de son électorat « parce que la base militante des partis est toujours plus radicale » que leur direction.

Pedro Sanchez a annoncé qu’il chercherait à former lui-même un gouvernement de gauche, ce qui suppose une alliance avec Podemos, et des formations indépendantistes basques et catalanes. Une option tout aussi risquée pour lui.

Pablo Iglesias, le leader de Podemos, a en effet lié une telle alliance à un « indispensable » référendum sur l’autodétermination de la Catalogne, riche région du nord-est où les indépendantistes ont la majorité absolue au parlement régional.

S’il acceptait cette condition, Pedro Sanchez devrait faire face aux barons de son parti opposés aux revendications séparatistes, comme Susana Diaz, présidente de l’Andalousie (sud), région la plus peuplée d’Espagne et fief socialiste. « Nous ne pouvons pas négocier avec des forces politiques qui proposent la rupture du pays », a-t-elle déclaré jeudi.

Le revendication de Podemos est exprimée « spécialement pour enfoncer Pedro Sanchez », selon Narciso Michavila, car « c’est là qu’il peut lui faire le plus mal électoralement ». Lui céder « supposerait l’effondrement du PSOE en Andalousie ».

Si aucun gouvernement n’était investi, des élections anticipées auraient lieu au printemps et feraient courir au PSOE « le risque que Podemos le dépasse et devienne le premier parti de gauche », affirme Josep Ramoneda.

Du reste, Podemos ne montre aucun empressement à discuter avec Pedro Sanchez d’une éventuelle coalition. « Si Podemos voit une victoire à portée de main, il va résister autant que possible pour aller à de nouvelles élections », estime Josep Ramoneda.

Pablo Iglesias ne cesse d’ailleurs de mettre en doute la capacité de Pedro Sanchez à tenir ses troupes et à plus forte raison à former une coalition. « Il semble qu’au Parti socialiste il n’y a personne qui commande », a-t-il ironisé jeudi devant les journalistes.

Si au sein du PSOE personne n’est capable de réunir les appuis nécessaires pour diriger un gouvernement, « nous proposons [de le confier] à une personnalité indépendante connue pour sa défense des droits de l’Homme et des droits sociaux », a encore déclaré Pablo Iglesias.

Le roi appelle à l’unité

Dans son traditionnel message de Noël, le roi Felipe VI a appelé jeudi à la tolérance envers la diversité des opinions politiques. Dans un message enregistré pour la première fois dans la salle du trône du Palais Royal, pour rappeler aux Espagnols « la grandeur » de leur histoire et de leur nation, Felipe VI leur a demandé de faire preuve d’une « volonté d’entente ».

Le souverain, plus populaire dans l’opinion publique espagnole que les principaux responsables politiques du pays, a mis en garde contre les risques qu’engendrerait une situation dans laquelle un groupe imposerait ses idées aux autres.

« [Cela] ne nous a menés dans l’histoire qu’à la décadence, à l’appauvrissement et à l’isolement. C’est une erreur de notre passé que nous ne devons plus jamais commettre », a-t-il dit, en faisant apparemment référence au régime franquiste qui a dirigé l’Espagne de 1939 à 1975.

« Le pluralisme politique, qui s’est exprimé dans les urnes, apporte des sensibilités, des visions et des perspectives différentes ; il exige une façon de faire de la politique basée sur le dialogue, la concertation et le compromis », a déclaré le monarque de 47 ans.