La « méthode Merkel » mise à mal par la crise des réfugiés

Angela Merkel [EBS]

La grande coalition est plus que jamais divisée sur la question des réfugiés. Angela Merkel semble incapable de trouver un terrain d’entente entre ses deux partenaires. Un défi nouveau pour la chancelière. Un article de notre partenaire La Tribune.

La crise des réfugiés place désormais la « grande coalition » allemande dans l’impasse. Dimanche 1er novembre, après deux heures de discussions en forme d’impasse, les leaders des trois partis de la coalition au pouvoir à Berlin – la CDU d’Angela Merkel, sa « sœur » bavaroise, la CSU et les Sociaux-démocrates du SPD – se sont quittés sans trouver de point d’entente. Un communiqué laconique de cinq lignes a conclu la réunion en renvoyant les discussions à jeudi, date d’un sommet avec les autorités locales sur la question de l’accueil des réfugiés.

La méthode Merkel mise à mal

Alors que le flux de réfugiés ne se tarit pas aux frontières du pays et que beaucoup de communes sont débordées, les partis semblent incapables de prendre la mesure de la situation. Pour la première fois depuis son arrivée au pouvoir en Allemagne en 2005, Angela Merkel semble clairement peiner à maîtriser sa coalition. Jusqu’ici, la chancelière est toujours parvenue à imposer ses choix à ses troupes à force de compromis et de promesses. En 2009, elle avait fait accepter à la CSU le plan de relance voulu par le SPD en imposant à cette dernière la « règle d’or » budgétaire. En 2010, elle avait fait accepter l’abandon des cadeaux fiscaux promis en 2009 aux Libéraux en faisant miroiter le retour à l’équilibre budgétaire et la baisse de l’endettement. En 2011, elle avait imposé la sortie du nucléaire en s’appuyant sur l’opinion publique. En 2012-2013, elle avait fait accepter à sa droite les « aides » à la Grèce en renforçant au niveau européen la surveillance budgétaire. Mais cette fois, elle semble avoir perdu la martingale.

La proposition de la CSU

Le nœud de son problème est la CSU, le parti bavarois du chef du gouvernement régional Horst Seehofer. Ce parti a souvent été le « parent pauvre » des compromis d’Angela Merkel. Mais, avec la crise des réfugiés, où la Bavière est en première ligne, il a repris une importance nationale. La CSU réclame l’établissement de « zones de transit » aux frontières et l’établissement d’un nombre maximal de réfugiés à accueillir par l’Allemagne. Les « zones de transit » seraient concrètement des camps où les réfugiés seraient accueillis et où leur cas serait étudié. Si les autorités estiment qu’un réfugié n’a pas de chance d’obtenir l’asile politique, il ne pourrait alors pas pénétrer en Allemagne. Et s’il le fait tout de même, il n’aura pas droit aux avantages normaux liés au statut de réfugiés. L’idée de la CSU est donc de « filtrer » l’entrée des réfugiés sur le territoire allemand.

Le refus du SPD

Le SPD, de son côté, refuse l’établissement de ces zones. Les Sociaux-démocrates y voient des « zones de détention » et proposent plutôt l’établissement de zones « d’entrée sur le territoire » réparties un peu partout en Allemagne. La différence peut paraître mince, mais elle est considérable, car dans la proposition sociale-démocrate, il n’y a pas de goulots d’étranglement aux frontières avec le rejet sur le pays de transit précédent d’une partie du flux de réfugiés. Ce refus du SPD, qui a été catégorique, a été la raison de l’échec de la réunion du 1er novembre. Et c’est un échec cuisant pour Angela Merkel qui pensait pouvoir arracher un compromis en faisant accepter à la CDU une partie des propositions de la CSU. Le parti de la chancelière accepte donc désormais les « zones de transit », mais pas la limitation de l’accueil. Mais la stratégie a échoué, cette fois.

Mauvaise tournure des événements

Le SPD craint en effet un glissement vers la droite d’Angela Merkel. Tout le personnel politique berlinois est désormais terrorisé par la tournure que prennent les événements. La violence de l’extrême-droite ne faiblit pas, en effet. Les actes deviennent quotidiens. Vendredi, un journaliste du Tagesspiegel a été tabassé par un groupe xénophobe. Dans l’ex-RDA, le week-end a encore été marqué par des attaques contre des étrangers et des réfugiés. Politiquement, une partie de plus en plus importante des électeurs de la CDU et de la CSU semble se tourner vers l’extrême-droite de l’AfD. Le dernier sondage Emnid, paru samedi, donne 36 % des intentions de vote à la CSU/CDU et 8 % à AfD. Voici un mois, ces partis avaient encore respectivement 40 % et 6 % des intentions de vote. Angela Merkel, sur ce terrain, doit faire face à une opinion publique de plus en plus sceptique sur sa politique (sa cote de popularité a chuté de 53 % à 45 % en un mois en octobre).

Crainte d’un glissement à droite de la coalition

Angela Merkel a, malgré une longue résistance, donné de plus en plus de gages à la droite en tentant de stopper le flux des réfugiés en Grèce ou en Turquie et en acceptant l’idée très controversée des « zones de transit. » Logiquement, en se rangeant aussi à cette idée, le SPD craint de signer un chèque en blanc aux tentations de la CDU et de la CSU de courir derrière les électeurs conservateurs tentés par AfD. L’accord entre la CDU et la CSU sur les « zones de transit » est déjà une victoire pour Horst Seehofer. Un ralliement du SPD en ferait un triomphe du ministre président bavarois. On comprend donc l’impasse où se trouve la chancelière : céder au SPD laisserait le champ libre à la rébellion de la CSU et mettrait en danger davantage sa popularité, mais imposer son choix au SPD est très risqué, car cette dernière pourrait dénoncer le durcissement de la politique de la chancelière et sa volte-face. À plus ou moins long terme, la « grande coalition » serait en danger, car les Sociaux-démocrates disposeraient alors de ce qu’ils ont perdu depuis 2005 : un angle d’attaque contre la CDU susceptible de ramener dans leur camp une partie de la classe moyenne modérée.

Rancœurs accumulées

La marge de manœuvre est donc très étroite pour la chancelière. Elle va devoir pourtant rapidement trouver une voie, car la situation actuelle devient fort chaotique et les divisions internes de la coalition profitent à l’opposition. Sur le terrain et dans la presse, on appelle à mettre fin aux « querelles de partis » pour se préoccuper des urgences de la crise. Mais à Berlin, Angela Merkel semble de plus en plus incapable de réussir le « grand écart » entre la droite et la gauche où elle avait excellé depuis 2005. Et cet échec résume aussi les rancœurs accumulées par les uns et les autres en raison de la « méthode Merkel » : la CSU fait payer à la chancelière son sentiment d’être le « parent pauvre » des coalitions et le SPD son sentiment d’avoir été trop souvent le soutien d’une politique européenne et budgétaire qui étaient d’abord celles de la chancelière. Tout ceci remonte aujourd’hui à la surface et rend la situation plus difficile, car désormais, céder pour la CSU ou le SPD, c’est accepter une humiliation de plus. Du coup, la question se pose désormais de savoir si la « grande coalition » est encore capable de prendre des décisions.