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19/01/2017

La mise à l’épreuve commence pour l’extrême droite au Parlement européen

Politique

La mise à l’épreuve commence pour l’extrême droite au Parlement européen

Marine Le Pen et Geert Wilders célèbrent la formation du groupe parlementaire europe des Nations et des Libertés. [Wilders/Twitter]

Le Front national a sanctionné Jean-Marie Le Pen pour sa sortie de route sur le « détail » de l’histoire. Mais la condamnation de tels dérapages chez ses alliés au Parlement européen pourrait s’avérer dommageable pour le maintien de son groupe politique.

Le maintien de l’ordre dans les rangs du nouveau groupe politique du Front national au Parlement européen s’annonce complexe pour Marine Le Pen, la présidente du parti d’extrême droite français.

Fondé en juin 2015, soit un an après la tenue des élections européennes sous la houlette du Front national, le groupe Europe des Nations et des Libertés rassemble les élus des partis d’extrême droite et antieuropéens.

Coprésidé par Marine Le Pen et Marcel de Graaff, du PVV néerlandais, le groupe parlementaire est composé de 38 eurodéputés issus de 8 pays européens (France, Royaume-Uni, Italie, Pologne, Belgique, Pays-Bas, Autriche et Roumanie).

Dérapage du PVV

Quelques semaines après sa constitution, et en pleine saga politico-juridique au sein du Front national, des propos tenus par le président du PVV, Geert Wilders, pourraient marquer le début d’un dilemme de taille pour le FN.

Le 28 juillet, la justice autrichienne a ouvert une enquête sur le dirigeant du parti néerlandais, dont les trois élus au Parlement européen siègent au sein d’ENL.

L’enquête ouverte par le parquet viennois vise des propos incitant à la haine que l’homme politique aurait prononcés lors d’un discours à Vienne en mars dernier, à l’occasion d’une invitation de la part de son homologue autrichien, le chef de file du FPÖ, Heinz-Christian Strache, également membre d’ENL.

Un dérapage sur lequel le Front national, contacté par EurActiv, n’a pas souhaité réagir.

Ligne rouge

« Ces partis flirtent toujours avec la ligne rouge et ça va être cela la difficulté du groupe ENL : comment ne pas se désolidariser au sein du groupe parlementaire tout en ne tolérant pas des propos similaires au niveau national » analyse Charles de Marcilly, responsable du bureau de Bruxelles de la Fondation Robert Schuman.

En effet, si les propos de Jean-Marie Le Pen ont rapidement été condamnés par une majorité du Front national, les sorties de route des partis politiques associés au Front national sont souvent passées sous silence.

« Le Front national qualifie les propos de Jean-Marie Le Pen d’inadmissibles, mais ne dit rien sur des propos parfois similaires tenus par d’autres partis politiques alliés en Europe », poursuit Charles de Marcilly.

Le Front national en rupture interne

Ces déclarations interviennent alors que le Front national est embourbé depuis plusieurs mois dans des luttes politiques et juridiques entre la présidente du parti Marine Le Pen et le président d’honneur Jean-Marie Le Pen.

Le président d’honneur du parti, également eurodéputé, avait déclaré une nouvelle fois le 2 avril que « les chambres à gaz étaient un détail de l’histoire » de la Seconde Guerre mondiale. Des propos qui ont précipité la rupture au sein de la famille frontiste et qui ont valu à Jean-Marie Le Pen un nouveau procès en correctionnelle, à une date encore indéterminée.

>>Lire : Les divergences s’accentuent au Front national

À la suite de ce conflit interne, le fondateur du Front national, ainsi que Bruno Gollnish, un de ses proches au Parlement européen, n’ont pas participé à la formation du groupe parlementaire ENL.

Plusieurs échecs

La formation d’un groupe par l’extrême droite au Parlement européen n’est pas une première, mais ne s’est jamais inscrite dans la durée.

Entre 1984 et 1989 déjà, le groupe des droites européennes avait notamment rassemblé des élus du Front national sous la houlette de Jean-Marie Le Pen. Dissous en 1989 à la suite de la défection d’un des membres, le groupe technique des droites européennes lui a succédé entre 1989 et 1994, toujours sous la présidence de l’eurodéputé français.

En janvier 2007, le groupe Identité, tradition, souveraineté n’avait quant à lui vécu que quelques mois, se séparant à la suite de dissensions entre les membres italiens et roumains et le Parti de la grande Roumanie (PRM).

>>Lire : Dissolution du groupe d’extrême droite au Parlement européen

« Pour l’heure, il est un peu tôt pour faire le bilan, car le groupe n’existe que depuis un mois et demi » explique Charles de Marcilly de la fondation Robert Schuman.

Mais avec ses quelques semaines d’existence, le groupe ENL a déjà réussi a attiré une nouvelle recrue, transfuge roumain du groupe des socialistes et démocrates. Une annonce qui rend la formation moins vulnérable à la perte d’un élu.

>>Lire : Le groupe du FN vole un élu social-démocrate au Parlement européen

Unité à l’épreuve

Au-delà de l’unité et de la solidité du groupe parlementaire, la question de la convergence des votes des eurodéputés d’ENL sera également un indicateur de la cohérence du groupe.

« ENL va devoir montrer que ses élus votent de la même façon, ce qui ne devrait pas être trop difficile, puisque les partis antieuropéens s’alignent généralement sur un vote de rejet » explique Charles de Marcilly.

Mais sur un certain nombre de questions, l’homogénéité des partis qui constituent le groupe ENL ne coule pas de source. « Sur la question du poids de l’État, de la dette, ou de l’investissement, les divergences sont importantes » souligne Charles de Marcilly.

Pour l’heure, la convergence des votes ne semble d’ailleurs pas aller de soi entre le Front national et ses partenaires. Sur la législature précédente (2009-2014), le Front national n’a voté qu’à 51% en accord avec les positions du PVV néerlandais, et à 54% avec celle de la Ligue du Nord italienne. La convergence des votes avec le Vlaams Belang atteint 64% et seul le FPO atteint un score de 86%, selon les données de Votewatch compilées par The Economist.

Contexte

Né dans les années 1970 à partir d'une myriade de courants d'extrême droite rassemblés autour de Jean-Marie Le Pen, le Front national a toujours connu des courants très distincts en son sein. La stratégie de normalisation entreprise par Marine Le Pen depuis qu'elle a pris la présidence du parti s'inscrit dans celle des autres partis européens d'extrême droite, qui plaident pour un "welfare chauvin", soit un État protecteur, mais seulement pour une partie de la population. Marine Le Pen tente de s'éloigner des thèses ou propos racistes émis par d'autres partis européens ou à l'intérieur de son propre parti, notamment dans la perspective des élections présidentielles de 2017 en France.

Pour former un groupe parlementaire, et ainsi recevoir des fonds et accroître son influence au sein du Parlement européen, il faut réunir au moins 25 eurodéputés de sept pays différents.

Marine Le Pen n'est pas parvenue à former un groupe après les élections européennes de l'année dernière, malgré la hausse de popularité des partis d'extrême droite. En France, son parti a ainsi remporté un franc succès, avec 24 eurodéputés élus.

Le soir du 15 juin, elle a annoncé avoir enfin réussi à remplir les conditions pour former un groupe au Parlement.