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03/12/2016

Les déboires des homologues européens d’Emmanuel Macron

Politique

Les déboires des homologues européens d’Emmanuel Macron

Emmanuel Macron fera-t-il mieux que ceux qu'il suit, ailleurs en Europe ?

[MINEF/Flickr]

Emmanuel Macron doit annoncer ce matin (16 novembre) sa candidature à l’élection présidentielle. L’occasion d’examiner l’évolution des expériences comparables qui ont été menées ailleurs en Europe… sans grand succès. Un article de notre partenaire La Tribune.

Alors qu’Emmanuel Macron est sur le point d’annoncer officiellement sa candidature à l’élection présidentielle française, il peut être utile de se pencher sur les expériences politiques comparables en Europe. Ce sera l’occasion pour l’ancien ministre de l’Économie français de rappeler le cœur de son discours : un « réformisme » entendu comme une libéralisation de l’économie et de la société qui transcenderait les divisions politiques traditionnelles au nom de la « modernisation » du pays. L’idée n’est pas tant de s’intégrer dans le système politique que de le transformer radicalement en faisant du mouvement de ce candidat un pôle central de la politique nationale capable d’attirer les « réformistes » de tous bords.

>> Lire : Macron veut refonder la représentativité, y compris européenne

Si cette position a déjà été maintes fois tentée – en vain – en France, de Jean Lecanuet à François Bayrou, comme les observateurs politiques le soulignent souvent, on ignore généralement les expériences comparables en Europe. Dans au moins trois pays, en Grèce, en Italie et en Espagne, on a vu surgir des partis nouveaux soucieux de dépasser les clivages au nom d’un réformisme perçu comme positif. Ont-ils été plus heureux que les prédécesseurs français de l’ancien ministre de l’Économie ?

En Grèce, To Potami n’a pas su émerger

En mai 2014, un nouveau parti est lancé en Grèce par un journaliste qui a alors 51 ans, Stavros Theodorakis. Baptisé To Potami, « La Rivière », ce parti s’oppose à la politique d’austérité de la « grande coalition » des sociaux-démocrates du Pasok et des conservateurs de Nouvelle Démocratie (ND) dirigée par Antonis Samaras. Il souhaite aussi combattre la corruption de ces partis traditionnels. Mais il rejette aussi les positions de la gauche alors défendue par Syriza. Sa principale idée est de mener une politique de réformes plus efficaces de la société et de l’économie, en demeurant dans l’UE, et en accord avec les créanciers par le renouvellement des élites et des pratiques. Ce « souffle nouveau » n’est pas sans rappeler la volonté de « mouvement » d’Emmanuel Macron. Comme ce dernier aujourd’hui, Stavros Theodorakis joue sur sa notoriété et sur sa personnalité pour tenter de faire de Potami un parti central de la politique hellénique autour de laquelle les « vrais réformistes » effrayés par Syriza et déçus par les pratiques de ND et du Pasok viendront se retrouver.

L’expérience de To Potami commence bien. Lors des élections européennes de mai 2014, il obtient 6,6 %, devient le cinquième parti du pays et, pour une première participation, emporte deux eurodéputés qui iront, alors, dans le groupe socialiste au parlement de Strasbourg. Potami penche alors au centre-gauche pour une raison simple : en Grèce, la place du Pasok est à prendre et la tradition « libérale » limitée. Mais le programme de Potami repose sur une libéralisation accrue de l’économie grecque qui permettrait de freiner les politiques d’austérité à terme. En janvier 2015, lors de l’élection parlementaire remportée par Syriza, Potami finit quatrième avec 6,1 % des voix et 17 députés. Ce résultat n’est qu’un demi-succès. Son discours réformiste n’a pas su mobiliser la masse de l’électorat déçu par le Pasok et ND. C’est Syriza qui incarne alors le renouvellement politique, avec un discours de gauche. Mais l’échec n’est pas complet car ce score permet à Potami de se placer au centre du jeu politique et d’imposer son agenda dans le cadre d’une coalition qu’il se dit prêt à négocier avec Syriza.

Mais Stavros Theodorakis refuse tout rapport de force avec les Européens, ce qui, alors, conduirait inévitablement à accepter les conditions des créanciers. Pour Syriza, cette position est alors impossible et Alexis Tsipras préfère s’allier avec la droite alors eurosceptique des Grecs indépendants. To Potami, rejeté dans l’opposition où il rejoint le Pasok et ND, devient un des principaux critiques du Premier ministre. Le parti y gagne la sympathie des dirigeants européens qui, en juin, reçoivent à Bruxelles avec les honneurs Stavros Theodorakis dans une provocation envers Alexis Tsipras. Mais cette identification avec les intérêts des créanciers va lui nuire, alors que les Grecs, malgré la capitulation de Syriza le 13 juillet 2015, cherchent un mouvement de « résistance » aux volontés de la troïka. De plus, en se retrouvant avec ND et le Pasok dans l’opposition à Syriza, Potami n’a pas pu développer son discours de régénération politique qui a perdu de sa pertinence. Aux élections de septembre 2015, le parti recule en sixième position avec seulement 4,1 % des voix et 11 députés.

Depuis, la cote de ce parti est encore en chute libre et le dernier sondage ne lui attribue que 1,9 % des voix, ce qui l’exclurait de la Vouli, le parlement grec, et signerait sa mort. Potami ne profite pas de la chute de popularité de Syriza, à la différence de Nouvelle Démocratie, portée par son nouveau dirigeant, Kyriakos Mitsotakis qui a repris le discours « réformiste ». Stavros Theodorakis, qui rêvait de changer la politique grecque en se plaçant en son centre grâce à un discours de renouvellement, a échoué.

En Italie, la grande défaite de Mario Monti

Mario Monti est, a priori, assez éloigné d’Emmanuel Macron dont il est l’aîné de plus de 34 ans. Lorsqu’il devient président du Conseil italien en novembre 2011, le Milanais a déjà une brillante carrière d’universitaire et de commissaire européen derrière lui. Pourtant, politiquement, son expérience ressemble assez à ce que cherche à faire le jeune énarque d’Amiens.

Mario Monti a pris les rênes du gouvernement après la démission de Silvio Berlusconi, démission fortement « souhaitée » par les dirigeants européens pour « rassurer les marchés » et éviter une offensive contre une des principales dettes souveraines d’Europe. Sa tâche est donc simple : « réformer » pour rassurer les marchés et l’Europe en s’appuyant sur une large coalition regroupant centre-gauche et centre-droite. Cette politique de réformes doit conduire à un renouvellement politique incarné par Mario Monti, le « technocrate » au-dessus des combinazioni et des jeux politiciens qui déstabilisent la politique italienne, du moins dans l’esprit de ses partenaires européens.

Mario Monti loge au palais Chigi pendant 18 mois et y mène une politique d’austérité classique saupoudrée de quelques réformes, dont celle de la réduction du nombre et de l’importance des provinces ou encore celle du marché du travail. À l’approche des élections législatives de février 2013, il se laisse tenter sous la pression de ses amis par la création d’un mouvement, le « Choix Citoyen » (« Scelta Civica »). Là encore, les similitudes avec celui d’Emmanuel Macron sont frappantes : il s’agit de poursuivre les réformes en en finissant avec l’ancien système bipartisan, tenu responsable du « blocage du pays ». Comme Stavros Theodorakis et Emmanuel Macron, Mario Monti bénéficie alors d’une immense sympathie dans les cercles médiatiques et dirigeants européens.

Mais le chef du gouvernement subit le contrecoup de sa politique, fortement rejetée par une grande partie des Italiens. Mario Monti peine par ailleurs à incarner le renouvellement de la politique alors qu’il s’est allié avec les partis centristes traditionnels et qu’il dirige une « grande coalition ». La « régénération » est mieux représentée alors par le Mouvement 5 Étoiles de Beppe Grillo, qui lutte contre la corruption, l’ancien système politique et l’austérité. Aux élections, il obtient 25 % des voix contre à peine 10 % au parti de Mario Monti. Un échec cinglant qui a montré que les espoirs des « réformistes » avaient peu d’échos dans l’opinion italienne.

À l’issue de ces élections, le parti de Mario Monti décide logiquement de soutenir le gouvernement « réformiste » d’Enrico Letta, puis celui de Matteo Renzi. Il est rejoint par la minorité du parti de Silvio Berlusconi qui choisit de soutenir ces gouvernements. Finalement, il devient une force d’appoint parlementaire pour le Parti démocrate. L’arrivée de Matteo Renzi au palais Chigi ôte toute « raison d’être » à ce parti centriste puisque l’ancien maire de Florence reprend – avec un succès incertain – le discours réformiste  et le replace dans le cadre de l’opposition droite-gauche classique. Dans les sondages, le centre italien n’est plus guère crédité que de 3 % à 3,5 % des voix. Mario Monti a abandonné la politique et Choix citoyen, désormais simple composante fantôme de ce centre, réduit à peau de chagrin.

En Espagne, l’expérience Ciudadanos

Ciudadanos est peut-être le parti qui se rapproche le plus de la tentative d’Emmanuel Macron. Son fondateur, Albert Rivera, est de deux ans le cadet du fondateur d’En Marche. Son parcours est cependant assez différent : ancien juriste travaillant pour la banque La Caixa, il a participé à la fondation de Ciudadanos (Citoyens) un parti alors purement catalan qui veut combattre la politique visant à répandre l’usage du catalan dans les écoles de la région. Le parti parvient à entrer en 2006 au parlement catalan, mais reste un phénomène local. En 2009, lors des élections européennes, il entre dans la coalition de droite eurosceptique Libertas.

Albert Rivera modifie cependant sa position avec la crise. Progressivement, le parti adopte des positions libérales et « réformistes » ainsi qu’une conviction européenne fédéraliste. La nouvelle doctrine de Ciudadanos n’est pas sans rappeler celle de Potami en Grèce et d’Emmanuel Macron : il s’agit d’en finir avec la vieille politique pour vraiment « réformer » l’Espagne. Ceci le conduit à rejeter le bipartisme et la politique d’austérité menée par les deux partis traditionnels, le PSOE et le PP. Albert Rivera reprend à son compte un vieux thème de la politique espagnole, la « régénération », considérant que l’austérité budgétaire est stérile si elle est réalisée par des partis qui profitent de la dépense publique sans avoir une réelle volonté de réformer. Là aussi, on est assez proche des positions d’Emmanuel Macron : il faut vraiment libéraliser en « cassant les carcans » de l’État entretenus par les vieilles forces politiques. Mais, parallèlement, Ciudadanos rejette fortement Podemos à gauche qui est accusé de refuser les « réformes nécessaires ».

Ciudadanos émerge dans le paysage politique espagnol dans le courant de l’année 2015, alors que Podemos est au plus haut dans les sondages. Albert Rivera propose une alternative centriste au bipartisme. Suite à une forte exposition médiatique, son parti commence à progresser, obtient de nombreux élus régionaux et, selon certains sondages, frôle même les 20 %. Albert Rivera peut donc, comme Stavros Theodorakis et Mario Monti, penser devenir le pôle central de la politique espagnole, regroupant les « réformistes » et imposant son agenda aux deux grands partis avec pour objectif de les évincer.

Lors des élections du 20 décembre 2015, le parti réunit 13,95 % des voix et finit quatrième. Ce bon score place Albert Rivera en position de « faiseur de roi ». Ce dernier passe, du reste, un accord avec le leader socialiste Pedro Sánchez fin février en imposant plusieurs de ses « réformes » dans l’agenda du futur gouvernement. Cette option permettrait à Ciudadanos d’attirer les socialistes vers le réformisme tout en se démarquant du PP jugé trop corrompu. Mais il se heurte au refus de Podemos de s’abstenir pour laisser s’installer un tel gouvernement. Podemos rejette le refus de Ciudadanos de laisser organiser un référendum d’autodétermination en Catalogne et ses réformes d’inspiration libérale, notamment sur le marché du travail où Albert Rivera milite pour des contrats plus flexibles.

Cet échec conduit à de deuxièmes élections, le 26 juin dernier. Ciudadanos perd 10,6 % de son électorat et obtient 13,2 % des voix. C’est un coup dur, car il semble que le parti atteigne un palier dans l’électorat espagnol. Albert Rivera, devant la montée du PP, adopte une nouvelle stratégie : il passe un pacte avec Mariano Rajoy en espérant l’abstention des socialistes. Cette stratégie est risquée. Certes, Ciudadanos semble, comme c’est le cas au niveau régional, faire bon marché de son exigence de régénération qui est pourtant la base de sa stratégie « réformiste » en recherchant à tout prix l’alliance des partis établis. Il prend le risque d’apparaître comme « opportuniste », même si Albert Rivera défend l’idée qu’il est capable d’imposer des réformes essentielles à ses partenaires.

L’histoire de Ciudadanos n’est pas terminée, il peut encore profiter de la décomposition du PSOE à condition qu’il prouve qu’il peut changer la politique espagnole et pas seulement s’y glisser. Son alliance avec le PP est donc un défi : devenu partenaire « junior » du parti conservateur pourra-t-il véritablement infléchir la politique de Mariano Rajoy et les pratiques des Populares ? Rien n’est moins sûr. En réalité, à 13 % ou 14 % des voix, le parti aura bien du mal à renouveler la politique espagnole et à imposer des réformes propres. Le risque serait pour le parti d’Albert Rivera de n’être qu’un parti anti-indépendantiste, centré sur la Catalogne. En Galice et au Pays Basque le 25 septembre, Ciudadanos n’a pas obtenu un seul élu. Et dans les sondages, le parti est annoncé en déclin, entre 11 % et 12 %. Le rêve d’Albert Rivera pourrait avoir fait long feu.

Le défi d’Emmanuel Macron

Emmanuel Macron peut-il faire mieux que ces trois expériences européennes ? Rien n’est sans doute impossible. Mais ces trois exemples montrent que le défi de ces mouvements « réformistes » est immense. Il leur semble impossible, même lorsque les systèmes politiques sont en pleine décomposition, même lorsque leur leader est populaire et jeune, de percer suffisamment pour imposer leur agenda au reste du monde politique. Leur discours de « réformes » peine régulièrement à convaincre des populations qui préfèrent accorder leur confiance aux partis conservateurs pour les réaliser. Progressivement, ces partis sont alors contraints de « choisir leur camp », officiellement pour imposer leurs idées. Mais, ce faisant, ils entrent dans le jeu politique et perdent leur caractère « rénovateur ». La chance d’Emmanuel Macron est peut-être la très forte personnalisation du pouvoir en France. Mais c’est aussi sa limite : s’il n’est pas élu président de la République, il lui faudra obtenir assez d’élus à l’assemblée pour participer à une majorité et rester visible pendant 5 ans, ce qui suppose des ancrages locaux qui sont encore à réaliser. Sinon, son avenir après la présidentielle risque de ressembler à celui de François Bayrou après 2007 ou de ses homologues européens

>> Lire : Emmanuel Macron se pose en europhile assumé

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