Les ONG louvoient entre état d’urgence et urgence climatique

Une marche pour le climat à Paris, en 2014

L’arrivée de 147 chefs d’Etat à Paris dimanche prochain induit des consignes de sécurité draconiennes. Auxquelles les ONG prévoient de se conformer, même si certains appellent à la désobéissance civile.

A quelques jours de l’ouverture de la COP21, les ONG se débattent avec les consignes de sécurité pour tenter de faire entendre leur voix. Et la chose n’est pas simple.

« Bien sûr une sécurité exceptionnelle s’impose, et nous l’acceptons sans problème. Mais on a l’impression qu’un tri politique est en train de s’immiscer dans le tri des manifestations autorisées ou non », regrette Jean-François Julliard, président de Greenpeace France, lors d’une conférence organisée le 25 novembre par plusieurs ONG.

A commencer par l’opération des opposants à la manifestation Notre Dame des Landes. Partis de Nantes en vélo le week-end dernier, quelque deux cents manifestants qui devaient arriver en Eure-et-Loir jeudi 26 novembre se sont vu notifier l’interdiction de traverser le département, sous la forme d’une interdiction de manifestations sur la voie publique du préfet. Ils avaient déjà été bloqués deux heures par la police, dimanche. « On autorise un marché de Noël, mais on interdit une caravane pacifique contre un aéroport inutile », déplore Malika Peyrault des Amis de la terre.

>>Lire : L’interdiction des manifestations ne décourage pas les ONG

Alternatives aux manifestations

Les rares manifestations maintenues doivent prendre des formes originales, puisque la préfecture de Paris et de nombreuses préfectures en province maintiennent l’interdiction de manifester. Ainsi, une chaine humaine sera organisée à Paris, entre Bastille et Nation, sur le trajet initial de la manifestation prévue, boulevard Voltaire. Les ONG appellent également les candidats à se rassembler aux terrasses des cafés sur le trajet en question. Des personnalités appellent à « braver l’état d’urgence ».

« Certes il y a un état d’urgence, mais il y a aussi un état d’urgence climatique » assure Alix Mazounie du Réseau Action Climat.

L’initiative March4me, qui propose aux Français et notamment aux Parisiens de trouver un « marcheur » à l’extérieur du territoire français, pour manifester à sa place, a démarré doucement, mercredi 25 novembre. Une soixantaine de manifestations sont prévues dans le monde entier, samedi 29 novembre.

Des autoroutes fermées pour 147 chefs d’État sous haute surveillance

« Dans le contexte de menace très élevée que connaît notre pays, la réussite de la COP 21 passe aussi par la sécurisation optimale de cette manifestation », a déclaré mercredi le ministre de l’Intérieur, Bernard Cazeneuve.

Sur le site du Bourget, qui accueillera les quelque 40.000 participants, 2.800 policiers et gendarmes seront déployés, un chiffre revu à la hausse depuis le 13 novembre, puisque 1.500 policiers, gendarmes et pompiers étaient initialement prévus.

Aux chiffres du ministère s’ajoutent les 106 gardes des Nations unies et 292 agents de sécurité privé attendus au centre de conférence du Bourget placé en « zone bleue », c’est-à-dire sous la responsabilité de l’ONU. Plusieurs autoroutes et rues ou boulevard resteront fermés en région parisienne, afin de protéger la sécurité des 147 chefs d’État qui seront présents.

En contrepartie, les transports en commun seront gratuits à partir de dimanche et jusqu’à lundi soir.

Des négociations qui inquiètent

Les ONG sont également inquiètes de leur participation aux négociations en elles-mêmes. A Bonn, en octobre dernier, elles en avaient en effet été exclues. Cette fois, le ministre des Affaires étrangères, Laurent Fabius, a promis qu’elles pourraient participer au début et à la fin des séances de négociations. « Mais c’est justement sur le milieu que nous pourrions avoir une influence » regrette le réseau action climat.

Car sur le fond, les ONG restent inquiètes sur ce qu’il adviendra des discussions qui se tiendront à Paris. « Le texte de Bonn est déconnecté de la réalité. On ne sait même pas de quelle échéance on parle : les engagements sont-ils pris pour 2050 ? 2100 ? Le plus tôt possible ? Il manque beaucoup de choses pour en faire un document solide » regrette Jean-François Julliard.

Chez Oxfam, Romain Benicchio s’inquiète surtout des besoins de financement qui ne trouvent pour l’instant pas de réponse. « Les besoins d’adaptation seront 50 % supérieurs si le climat se réchauffe de 3 °. Dans ce cas, les coûts d’adaptation risquent d’atteindre 800 milliards de dollars en 2050 ! » regrette le chargé de campagne sur le climat.

Hollande confiant

Dans une interview à L’Express jeudi, François Hollande a défendu l’importance des financements pour qu’un accord se concrétise.

« Les pays émergents – Inde, Brésil, Chine, Afrique du Sud… – ne veulent pas que la lutte contre le réchauffement climatique bride leurs économies », relève-t-il, estimant que c’est sur cette question du développement économique « qu’existe le principal risque de blocage ». Il a aussi assuré que les pays industrialisés « n’étaient pas très loin de l’objectif » de 100 milliards de dollars par an de fonds destinés à lutter contre le réchauffement climatique dans les pays du Sud. 

Contexte

Pour parvenir à un nouvel accord universel sur le climat, applicable à tous, les délégués des 195 pays-parties à la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC) se sont régulièrement réunis pour avancer sur le texte qui sera voté à Paris en décembre.

Lors de la première session de négociations, du 8 au 13 février à Genève (Suisse), ils ont poursuivi les travaux à partir des premiers éléments déjà produits lors de la COP20 de Lima (Pérou), du 1er au 14 décembre 2014. Au terme d’une semaine de travail, les délégués se sont mis d’accord sur un texte de 86 pages devant servir de base pour les sessions suivantes au nombre de quatre. La dernière session a eu lieu du 19 au 23 octobre à Bonn (Allemagne), siège de la CCNUCC. Les 1 300 délégués ont finalisé le texte qui sera discuté lors de la COP21

En parallèle du processus de négociation, le ministre des Affaires étrangères et du Développement international et futur président de la COP21 Laurent Fabius a organisé deux réunions de consultations ministérielles informelles, en juillet (en savoir plus) et en septembre (en savoir plus), à Paris. L’objectif de ces séances de travail a été de trouver des compromis pour permettre d’avancer dans les négociations. Plus d’une cinquantaine de ministres ont répondu à chaque fois à l’invitation.

Cette année de négociations a été marquée par la publication du rapport de l’OCDE avec le think tank Climate Policy Initiative sur les financements climat le 7 octobre. D’après le rapport, 62 milliards de dollars ont été mobilisés en 2014 par les pays développés en faveur des pays en développement pour les aider à faire face aux changements climatiques (en savoir plus). Une annonce qui a permis constater que l’objectif des 100 milliards de dollars par an d’ici 2020, pris par les pays développés à Copenhague en 2009 (en savoir plus), est à portée de main.

En plus du volet financier, l’autre temps fort a été la publication du rapport de synthèse de la CCNUCC sur les contributions nationales le 30 octobre. Les pays avaient jusqu’au 1er octobre pour publier leur feuille de route sur leur politique de réduction des émissions de gaz à effet de serre (GES), afin qu’elles soient comptabilisées dans la synthèse. La CCNUCC a étudié l’impact de 146 contributions nationales. En l’état, la trajectoire mondiale des émissions de GES dessinée par les contributions publiées nous situeraient en 2030 sur une trajectoire menant à environ 3°C à la fin du siècle, comprise entre 2,7 et 3,5°C. Le scénario du pire, avec un réchauffement proche des 4,5 voire 6°C, qui correspond aux trajectoires actuelles d’émissions et jusqu’ici considéré par les scientifiques comme le plus probable, s’éloigne. Grâce à ces contributions, l’objectif des 2°C d’ici 2100 peut être atteint, à condition d’accélérer la dynamique . Un des enjeux de l’accord de Paris sera de mettre en place un mécanisme de révision périodique, idéalement tous les cinq ans, pour relever l’ambition de chacun et d’améliorer progressivement la trajectoire collective.

Le dernier rendez-vous avant la COP21 a eu lieu à Paris du 8 au 10 novembre à Paris. Plus de 60 ministres venus du monde entier ont répondu à l’invitation du ministre des Affaires étrangères Laurent Fabius pour la pré-COP.