Les villes européennes luttent contre la recrudescence des violences discriminatoires

Projet autrichien, Grund permet aujourd'hui à environ 25 demandeurs d'asile de jardiner et cultiver leurs propres légumes dans un parc de la ville.

Propos haineux, actes racistes, violence antisémite, agressions de personnes LGBTI : depuis quelques années, les violences discriminatoires montent en flèche. Les acteurs locaux redoublent d’imagination pour y faire face.

À Charlottesville, en août, une manifestation raciste a suscité une indignation générale et des condamnations dans le monde entier. À commencer par l’Europe, dont les chefs d’État ont été les premiers à condamner le président américain pour n’avoir pas clairement dénoncé le racisme de l’extrême-droite américaine.

Londres et Berlin fustigent le manque de fermeté de Trump face aux néonazis

De toutes les capitales européennes, Londres et Berlin sont celles qui ont réagi avec le plus de véhémence face à la réticence de Donald Trump de condamner fermement les suprématistes blancs suite au meurtre d’une femme à Charlottesville le 12 août dernier.

« Le racisme, la xénophobie, l’antisémitisme et l’islamophobie sont des poisons pour nos sociétés », a déclaré le Secrétaire général de l’ONU, António Guterres. En tant qu’Européen, il s’est dit fier des valeurs véhiculées par l’Europe des Lumières : « la tolérance, le respect de l’autre, l’importance de la reconnaissance de la diversité ». Mais l’incident de Charlottesville n’est pas isolé, et les violences discriminatoires ne sont pas l’apanage des États-Unis. Les données officielles montrent une recrudescence des actes de violence antisémite dans une majorité d’États membres de l’UE, entre 2005 à 2015.

Un groupe ad hoc contre des violences multiples

Les discriminations se sont multipliées sur le Vieux Continent : attaques contre les centres de réfugiés, agressions de personnes LGBTI, antisémitisme, discours de haine contre les Roms et les handicapés ou stigmatisation des musulmans. Cette tendance inquiète fortement la Commission européenne. En juin 2016, Věra Jourová a lancé un groupe de haut niveau pour lutter contre le racisme, la xénophobie et d’autres formes d’intolérance. Selon elle « la situation actuelle est un défi sociétal sans précédent pour l’Europe ». La plateforme a pour but d’accroître les synergies entre toutes les parties prenantes, de développer des stratégies pour lutter contre le racisme et l’intolérance et de collecter les données sur les crimes haineux.

La Commission demande aux États membres de criminaliser le discours de haine

La commissaire en charge de la justice estime que les États membres ont pour obligation de criminaliser les discours incitant à la haine, qu’elle soit raciale ou religieuse.

« Trop souvent, des gens se font harceler, menacer, agresser verbalement ou physiquement à cause de leur origine ethnique, de leur religion, de leur orientation sexuelle, de leur genre ou de leur handicap », s’inquiète la commissaire.

À titre d’exemple, en Allemagne, le nombre d’incidents visant les centres de logements pour demandeurs d’asile est passé de 62 en 2012 à 1610 en 2015.

L’UE possède bien des lois contre le racisme et la xénophobie, qui montrent clairement leurs limites : peu appliquées, elles s’avèrent aussi peu dissuasives.

Du jardinage contre les préjugés

La prévention sur le terrain semble donc plus opérante, et de nombreuses collectivités locales se mobilisent contre les discriminations aux côtés d’associations.

En Autriche comme ailleurs dans l’UE, la vague de solidarité pour les réfugiés a duré quelques mois seulement avant de se faire emporter par les rhétoriques négatives de la classe politique et des groupes d’extrême droite ainsi que par les amalgames en tout genre générés par les attentats terroristes ayant eu lieu dans plusieurs villes européennes. Pour contrebalancer le phénomène, Antonia Titscher, avec des amis et deux étudiants, ont monté un projet de jardin communautaire, dans le but de confier les parcelles de terre à des demandeurs d’asile à Sankt Pölten, capitale du Land de Basse-Autriche. Le projet débute en février 2013 : la municipalité les autorise à exploiter une partie d’un parc de la ville, et un des étudiants lance une opération de crowdfunding permettant de récolter 800 euros, une somme largement suffisante pour acheter des semences, des plantes et quelques outils. Eux-mêmes peu expérimentés en jardinage, ils s’occupent de l’organisation et les jardiniers/réfugiés partagent quant à eux leur expertise dans le domaine.

« On dit ‘les jardiniers’ et non pas ‘les demandeurs d’asile’, car l’intégration commence par là, en ne stigmatisant pas un groupe spécifique de personnes », explique Antonia Titscher. « Nous nous concentrons bien sûr sur les immigrants, mais le jardin est ouvert à toute la communauté. Certains voisins viennent nous voir et nous demandent s’ils peuvent planter telle ou telle chose et la communication débute, en allemand. » Persuadée que le jardinage a des effets thérapeutiques contre les traumatismes subis par les réfugiés dans leur exode, Antonia raconte comment cette activité permet aussi de donner une fonction aux demandeurs d’asile qui n’ont pas le droit de travailler. « Cela leur permet de s’exprimer et de se sentir valorisés, car ils font quelque chose qu’ils savent faire », ajoute-t-elle.

L’équipe vient de clore sa quatrième saison de récoltes de légumes. Chaque année, le projet reçoit de plus en plus de demandes, et généralement, les familles de jardiniers, ou les jardiniers seuls partagent leur parcelle avec des amis ou de la famille. Lorsque l’hiver arrive, le jardinage est mis en pause, mais l’équipe prépare déjà la saison prochaine, tout en organisant des diners pour cuisiner ensemble, des rencontres, des excursions.

@Grund

En Italie, une expo Chagall pour les sans-abri

En Italie, c’est la culture artistique plutôt que légumineuse qui a inspiré la création du Happy Centre à Bologne. Son objectif est de favoriser les échanges et des interactions, mais entre les sans-abri et les résidents locaux. L’association veut mettre un terme aux stéréotypes sur les sans-abri et à leur marginalisation. Le matin leur est réservé, ils peuvent venir au centre boire un café, lire le journal, surfer sur Internet, jouer aux échecs, et l’après-midi est réservé aux activités mêlant tout le monde : philosophie, couture, théâtre.

« Le but du Happy Center est de redonner confiance aux sans-abri et de leur montrer qu’ils sont capables de faire des choses », explique Martina Bonato, coordinatrice du centre.

Il y a quelques mois, alors qu’un musée à Milan exposait les œuvres de Chagall, les sans-abri du centre ont épluché les catalogues de l’exposition afin de pouvoir jouer les guides. Les résidents de Bologne souhaitant participer à l’excursion ont versé une petite somme qui a permis de payer le voyage des sans-abri, qui les ont guidé à travers le musée.

« Il ne s’agit pas d’éducation au sens formel du terme, ici les résidents et les sans-abri sont au même niveau. Ils conversent ensemble, ils apprennent ensemble, s’entraident, discutent de philosophie ensemble. Ce que nous voulons c’est de l’intégration. »

L’association cible les sans-abri, mais a vite compris que le centre allait davantage devenir un centre communautaire. Et la municipalité, qui finance le projet, semble s’en rendre compte aussi. « Étant situés dans un quartier où se trouvent des logements sociaux, nous voyons arriver des personnes âgées qui se sentent seules, des migrants, etc. », raconte Martina Bonato. Les migrants voulant apprendre l’italien, les sans-abri voulant apprendre l’anglais, des échanges linguistiques se sont vite organisés.

« On a aussi donné les clés à un groupe de personnes âgées, qui se retrouvent à 8h du matin pour faire de la gym, des muscles et des neurones. Avant ils faisaient ça dans le bar d’à côté, au moins maintenant ils ont un local. »

Des projets qui font des émules un peu partout en Europe : des dizaines d’expérience de ce type sont recensés de la Pologne au Royaume-Uni, de l’Allemagne à l’Estonie, le plus souvent grâce à des financements européens notamment, la différence et la diversité faisant partie intégrante du projet européen. Mais face aux groupes d’extrême-droite ou aux défenseurs du Brexit qui promeuvent le repli sur soi, le Fonds social européen a encore du pain sur la planche.

 

Contexte

Les auteurs de violences discriminatoires ciblent leurs victimes car elles appartiennent à des groupes sociaux ou des communautés minoritaires. Elles sont perçues comme étant différentes ou inférieures à une norme socialement acceptée.

La violence discriminatoire peut avoir de graves conséquences physiques et psychologiques sur la victime et ses proches. Il s’agit par ailleurs de crimes d’identité, à la symbolique forte, car ces actes visent à menacer et intimider un groupe social dans son ensemble, remettant en cause leurs droits fondamentaux. Enfin, ces violences sèment la peur et l’hostilité bien au-delà de l’échelle locale ou même nationale. Elles alimentent la polarisation et la radicalisation et peuvent conduire à un extrémisme violent.

La violence discriminatoire ne menace donc pas seulement la vie d’individus, elle a aussi un impact néfaste sur la coexistence pacifique, l’état de droit, l’ordre social, la cohésion et l’égalité.