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27/09/2016

Pourquoi l’Allemagne ne veut plus de Juncker

Politique

Pourquoi l’Allemagne ne veut plus de Juncker

Jean-Claude Juncker [Council]

Selon le Sunday Times, Angela Merkel considère que Jean-Claude Juncker est une « partie du problème de l’UE ». C’est pourtant elle qui l’a imposé à la tête de la Commission européenne. Pourquoi un tel changement ? Un article de notre partenaire, La Tribune.

Jean-Claude Juncker avait été imposé en mars 2014 par Angela Merkel comme Spitzenkandidat (« candidat de tête ») de l’ensemble du Parti populaire européen pour la présidence de la Commission européenne. Non pas que la chancelière appréciât outre-mesure l’ancien premier ministre du Luxembourg, mais puisque ce système de candidature unique était en place, il lui fallait un homme capable de faire barrage à la candidature de Michel Barnier, suspect à double titre : de manque d’orthodoxie budgétaire (il est Français) et de vouloir trop réguler la finance (il est à l’origine d’un projet européen de séparation bancaire que Paris et Berlin ont tout fait pour enterrer).

>> Lire : La pression monte sur la Commission Juncker

Fin d’une amitié

Après les élections de mai 2014, Jean-Claude Juncker avait été imposé à la tête de la Commission par la chancelière contre la résistance de David Cameron. Angela Merkel bénissait ainsi le « partage du monde » entre les deux Spitzenkandidaten : le social-démocrate allemand Martin Schulz conservait le perchoir du parlement européen et le Luxembourgeois choisi par Berlin la tête de la Commission. Mais l’idylle entre le nouveau chef du Berlaymont, le siège de la Commission à Bruxelles, et Berlin a été de courte durée. Jean-Claude Juncker et son équipe ont déçu la chancelière. Le Brexit a hâté cette rupture. Et désormais, selon une information parue le 2 juillet dans le Sunday Times, citant un « ministre allemand », Angela Merkel considère que « Jean-Claude Juncker a encore et encore agi contre l’intérêt commun », qu’il est « une partie du problème de l’UE » et que « la pression pour qu’il démissionne va devenir plus grande ». « La chancelière devra finalement s’occuper de cela l’an prochain », conclut ledit ministre. Un discours depuis démenti par quelques représentants de la CDU, mais la presse conservatrice allemande avait la semaine dernière lancé une offensive contre le Luxembourgeois.

Recherche du compromis

Jean-Claude Juncker est donc sur un siège éjectable. Que lui reproche Berlin ? Sans doute, pour commencer, une certaine volonté d’indépendance. Le Luxembourgeois est un fédéraliste et il a pris au sérieux son rôle de premier « président de la Commission élu par le peuple ». Aussi s’est-il évertué, en bon ex- premier ministre luxembourgeois à chercher à maintenir la cohésion entre les deux grandes tendances de son équipe : la social-démocratie et la démocratie-chrétienne. Cette tendance foncièrement centriste l’a mené à tenter de trouver une « troisième voie » entre la relance keynésienne et l’austérité permanente. C’est l’idée du « plan Juncker », un plan de relance qui n’en est pas un. C’est la tentative de « médiation armée » entre la Grèce et ses créanciers en 2015 où il faisait miroiter un « plan de relance » qui n’existait pas à Athènes. C’est enfin la position « d’attente » face aux déficits portugais et espagnol choisi en mai par la Commission après avoir durci quelques mesures, notamment dans le cas lusitanien.

Déplaire à tous

Cette position a amené Jean-Claude Juncker à ne satisfaire personne. À gauche, on lui reproche un plan de relance microscopique et stérile, une participation au chantage des créanciers contre la Grèce et le maintien de la pression sur le Portugal et l’Espagne. On ne lui pardonne pas non plus d’avoir organisé l’évasion fiscale vers le Luxembourg par le passé et on le soupçonne de double jeu.

À droite, et notamment au ministère des Finances allemand, on a commencé à voir dans le président de la Commission une sorte de néo-keynésien et un politique retors, prêt à sacrifier l’orthodoxie budgétaire et, partant, les traités, pour des raisons politiques. C’est pour Wolfgang Schäuble, la faute suprême : prendre des décisions économiques pour des raisons politiques. Toute la pensée ordolibérale allemande, avec ses institutions « indépendantes », se dresse contre de telles pratiques. Progressivement donc, la Commission est devenue pour Berlin un obstacle à la « stabilité » économique de la zone euro.

À cela s’est ajoutée l’hostilité des Européens de l’est qui se sont opposés à la politique migratoire « généreuse » de Jean-Claude Juncker dans la foulée de celle d’Angela Merkel. Les Polonais et les Tchèques ont été les premiers à demander la démission de Jean-Claude Juncker. Résultat : la base de soutiens du Luxembourgeois est aujourd’hui limitée principalement aux Libéraux et aux Sociaux-démocrates, autrement dit à ses adversaires de 2014 !

>> Lire : Les sanctions de l’UE planent toujours sur les déficits de Lisbonne et Madrid

Fautes répétées

À cela se sont ajoutées les fautes de Jean-Claude Juncker. Le président de la Commission n’est pas réellement à la hauteur de la tâche. En un an, il aura perdu trois référendums dans lequel pourtant il avait pris ouvertement partie : en Grèce en juillet 2015, où il avait menacé de sortir le pays de la zone euro ; aux Pays-Bas, en avril 2016, où il avait exigé un « oui » à l’accord d’association avec l’Ukraine finalement repoussé par les électeurs ; au Royaume-Uni, le 23 juin, où il avait menacé de ne pas « accueillir les déserteurs les bras ouverts » en cas de Brexit. On a le sentiment que le président de la Commission casse tout ce qu’il touche, mais qu’il ne peut s’empêcher de s’immiscer dans ces débats, là encore en raison de ce fédéralisme auquel il croit. À cela s’ajoute un comportement fantasque, comme cet accueil à coups de gifles de certains dirigeants l’an passé et des discours parfois étonnant, comme lorsque, le 28 juin, devant le Parlement, il interpelle Nigel Farage, élu eurosceptique britannique, d’un « que faites-vous là ? » avant d’évoquer des discussions avec les « dirigeants d’autres planètes ». Les rumeurs relayées notamment par le site Politico parlent de problèmes de santé et d’absentéisme. Jean-Claude Juncker s’est lui-même affaibli et, par conséquent, au lendemain de la plus forte défaite de l’UE depuis 2005, se trouve naturellement affaibli. Il est le parfait bouc émissaire parce qu’il a tout fait pour l’être.

Berlin contre l’approfondissement de la zone euro

À cela s’est ajouté un dernier élément propre à l’après-Brexit. En effet, Jean-Claude Juncker est l’héritier de la construction européenne à l’ancienne. Il pense que la solution aux crises de l’Europe est toujours « plus d’Europe ». Longtemps, cette position a été celle de Berlin. Mais depuis que les Eurosceptiques ont débarqué dans la politique allemande, ce n’est plus le cas. Angela Merkel ne veut pas aller plus loin, notamment dans la solidarité interne à la zone euro. Jean-Claude Juncker, dans les débats actuels se retrouve donc du côté des Sociaux-démocrates, de la France et de l’Italie, pour un « approfondissement » de la zone euro. En cela, il devient un danger pour la chancelière qui penche clairement du côté de Wolfgang Schäuble qui, lui, comme le révélait jeudi 30 juin le Handelsblatt, ne demande qu’un respect plus accru des traités actuels et le remplacement de la Commission par une structure « indépendante et gardienne des traités » pour appliquer les règles sans considérations politiques. Cette vision juridique pure des traités est le rêve du professeur de droit qu’est Wolfgang Schäuble. Elle s’oppose fortement à celle d’un Jean-Claude Juncker qui se rêve l’héritier des pères fondateurs.

L’Allemagne contre la ligne dure envers Londres

Enfin, Angela Merkel est sensible aux inquiétudes du patronat allemand sur la volonté de certains à Bruxelles de « punir » le Royaume-Uni. Si la chancelière ne veut pas faire de cadeau particulier à Londres, elle cherche à maintenir les intérêts des entreprises allemandes et donc leur accès au marché britannique, son troisième client. L’impact d’une crise britannique sur la très fragile finance allemande, notamment sur la Deutsche Bank, invite aussi le gouvernement fédéral à la modération. Pas question, donc, de traiter le Royaume-Uni « comme le Zimbabwe » ni de « casser la City », comme le désirent certains Fédéralistes, il faut trouver un compromis. L’idée d’Angela Merkel reste de sauver l’existant en minimisant les effets du Brexit. Jean-Claude Juncker et la Commission peuvent être des obstacles à cette politique allemande.

>> Lire : La Commission veut faire preuve de fermeté face à Londres

En finir avec la Commission pour le contrôle budgétaire

La destitution de Jean-Claude Juncker est certes loin d’être acquise. En théorie, seule le parlement européen peut renverser la Commission. Mais il est toujours possible de pousser le Luxembourgeois à une retraite anticipée. Angela Merkel a fait Jean-Claude Juncker président de la Commission, elle peut bien le défaire… Ce serait atteindre plusieurs objectifs à la fois : imposer une défaite aux Fédéralistes et aux partisans du « plus d’Europe », montrer qui dirige vraiment l’UE avant les négociations avec Londres et affaiblir la Commission à qui l’on veut ôter le contrôle budgétaire. La destitution du Luxembourgeois ouvrirait la voie au choix allemand : la réforme de la zone euro serait alors la création, au nom de la lutte contre la bureaucratie, d’une « Commission croupion » avec la mise en place de la structure indépendante évoquée par Wolfgang Schäuble et qui, pour complaire à la France et l’Italie, pourrait être un « ministre des Finances de la zone euro », père fouettard budgétaire qui aura l’apparence d’une avancée fédérale et qui est l’idée fixe du ministre allemand depuis des années.

Et si la menace suffisait ?

Mais la menace ouverte qui plane désormais au-dessus de la tête de Jean-Claude Juncker peut suffire. Si mardi 5 juin, la Commission décide d’engager des sanctions contre l’Espagne et le Portugal, Berlin aura déjà, par une simple rumeur de presse, gagné un point important. Il apparaît désormais, de façon de plus en plus évidente, que l’ambition d’Angela Merkel est de renforcer l’existant en Europe et non pas de le changer. L’envoi d’un message dur vers Lisbonne et Madrid signifierait clairement que le Brexit ne conduira pas à une zone euro plus solidaire comme le veulent les Français, les Italiens et les Sociaux-démocrates allemands. Jean-Claude Juncker représente actuellement un obstacle à cette volonté de statu quo, mais, ayant déplu à tous, à gauche comme à droite, c’est un obstacle faible que Berlin n’hésite plus à piétiner. S’il se soumet et durcit le ton comme jadis son prédécesseur José Manuel Barroso, il sera toléré.

Divisions européennes de l’après-Brexit

En attendant, cette charge contre Jean-Claude Juncker montre bien la division des Européens sur l’après-Brexit, que ce soit sur les négociations avec Londres comme sur la réforme de l’UE et de la zone euro. Ceux qui souhaitent un renforcement de la solidarité interne doivent se rendre à l’évidence : Berlin n’acceptera rien sans une discipline budgétaire de fer avec renforcement considérable du contrôle passant par l’abandon de fait de la souveraineté budgétaire. Comme cela est inacceptable pour la plupart des Etats, le statu quo aménagé et reposant notamment sur une Commission affaiblie pourrait être la règle.

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