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27/09/2016

Strasbourg se mobilise pour sauver son Parlement

Politique

Strasbourg se mobilise pour sauver son Parlement

Le Parlement européen de Strasbourg bientôt abandonné?

[Cédric Puisney/Flickr]

Menacées par les votes récurrents des députés qui souhaiteraient regrouper l’ensemble des travaux à Bruxelles, les sessions plénières du Parlement européen à Strasbourg pourraient être confortées si l’accessibilité de la ville était améliorée. Les collectivités territoriales et l’État peinent à trouver les moyens nécessaires. Un article de notre partenaire, La Tribune.

« Les idées valent plus que les millions ». En visite lundi 9 mai à Strasbourg, Jean-Marc Ayrault, ministre des Affaires étrangères, n’a pas apporté la solution miracle qui permettrait aux députés du Parlement européen de cesser leur complainte pour une meilleure accessibilité de la capitale Parlementaire européenne. Défavorisée par le manque d’attractivité de son aéroport, la ville de Strasbourg est devenue malgré elle l’objet des railleries des 751 élus de 28 pays qui doivent s’y rendre, chaque mois, pour les sessions plénières qui commencent le lundi après-midi et se terminent le jeudi en fin de matinée.

« Pour venir aujourd’hui à Strasbourg, je me suis levée à 5 heures du matin et j’ai dû passer par Lyon », rapporte Elisabeth Morin-Chartier, élue (PPE) originaire de Poitiers, qui affiche publiquement son soutien à la capitale française.

« Il y a des députés britanniques ou originaires des pays baltes qui changent trois fois d’avion », ajoute Fabienne Keller, sénatrice (UMP) du Bas-Rhin et ancien maire de Strasbourg.

Suite à la suppression par Air France de ses lignes aériennes depuis Roissy (avril 2013) et Orly (mars 2016), un élu de renom vient de demander à être véhiculé depuis Paris en taxi, aux frais de l’institution. On croit rêver ! Certains transitent par l’aéroport international de Francfort, où ils empruntent des taxis ou des mini-bus mis à leur disposition par les collectivités. D’autres organisent un co-voiturage, ou empruntent un TGV spécial depuis Bruxelles.

148,7 millions d’euros pour améliorer le réseau de tramway

Pour aider la ville à faire face à ses obligations européennes, les collectivités et l’Etat ont imaginé depuis 1980 des « contrats triennaux » qui ont permis de co-financer des infrastructures de transport et des services pour les élus européens et les visiteurs internationaux. Signé janvier 2015, le contrat triennal en cours prévoit 148,7 millions d’euros pour améliorer le réseau de tramway entre la gare de Strasbourg et le quartier européen, renforcer le rayonnement international (Festival mondial de la démocratie) et diverses activités de recherche ou culturelles. Trois ans plus tôt, pour la période 2012-2014, le précédent contrat triennal prévoyait 244 millions d’euros pour des objectifs comparables, avec une ligne d’investissement dédiée aux travaux de la deuxième phase de la LGV Est qui entrera en service cet été.

>> Lire : SNCF : la LGV Paris-Strasbourg mise en service en juillet 2016 ?

« Nous engageons toutes nos forces sur la défense de ce siège qui fait notre spécificité. Les négociations pour le prochain contrat triennal s’ouvrent maintenant », a annoncé Roland Ries, maire (PS) de Strasbourg, à l’occasion de la visite de Jean-Marc Ayrault.

La ville, qui cherche à tout prix à boucler le financement de son projet intégré de palais des congrès et de parc des expositions, aura fort à faire si elle veut éviter de perdre encore une fois une centaine de millions d’euros de dotations entre 2018 et 2020. « Il faut être inventif, revenir aux fondamentaux, rappeler les traités [qui établissent à Strasbourg le siège du Parlement européen, NDLR]. Je l’assume de façon offensive », a répondu Jean-Marc Ayrault. En décembre 2014, par souci de ne pas disperser ses ressources financières, le Conseil départemental du Bas-Rhin a déjà annulé l’essentiel de sa participation minoritaire au contrat triennal en cours. « Il faudra rendre le prochain contrat plus lisible, en évitant de disperser les projets, en se concentrant peut-être sur les transports et l’accessibilité », déclare Roland Ries à La Tribune.

Un seul lieu de travail au lieu de trois

Pendant que la France et les collectivités alsaciennes font du sur-place, les députés européens avancent dans leur combat.

« Des économies considérables pourraient être réalisées si le Parlement disposait d’un seul lieu de travail au lieu de trois (Bruxelles, Strasbourg et Luxembourg) », ont-ils prévenu dans leur rapport sur l’état prévisionnel des recettes et des dépenses du Parlement européen pour l’exercice 2017, adopté le 12 avril en commission des Budgets. Ce même rapport inscrit 25,37 millions d’euros pour les dépenses inhérentes aux déplacements du personnel de l’institution, des experts nationaux détachés, des stagiaires et du personnel des autres institutions européennes entre les trois lieux de travail. Déjà, en novembre 2013, le rapport Fox-Häfner avait souligné le coût de la dispersion géographique du Parlement, en l’évaluant entre 156 et 204 millions d’euros. Il s’en était suivi une longue polémique sur la véracité de ces chiffres, revus à la baisse (autour de 50 millions d’euros) par les défenseurs de Strasbourg.

Les élus strasbourgeois sont attachés à la présence de leurs institutions européennes, et on les comprend : en 2011, une étude réalisée par le groupement EDR-CityConsult-Médiamétrie a tenté de mesurer l’impact global de l’Europe sur l’économie locale. « Les institutions européennes sont responsables de 11 234 emplois […] et de la création de valeur ajoutée pour un montant de 637 millions d’euros », concluaient les auteurs. La part statistique du Parlement européen est minoritaire (51 millions d’euros) face à d’autres institutions comme le Conseil de l’Europe et la Cour européenne des droits de l’Homme, les ambassades ou l’Eurocorps, dont la présence permanente crée un effet plus durable que les migrations des sessions Parlementaires. Pour Catherine Trautmann, ancien maire (PS) de Strasbourg et ancienne présidente de la délégation socialiste française au Parlement européen, cet attachement relève d’une question politique essentielle.

Relégitimer le rôle européen de la ville

« La querelle permanente autour du siège, qui présente le Parlement comme le maillon faible des institutions, affaiblit l’ensemble de l’édifice européen. En regroupant toutes ses activités à Bruxelles, le process législatif serait rendu plus opaque. Avec la multiplication des actes délégués et des accords en première lecture, qui empêchent un vrai débat contradictoire, on risquerait de transformer le Parlement en chambre d’enregistrement », prévient-elle.

La population strasbourgeoise en est-elle consciente ? Le succès de l’opération « portes ouvertes » organisée dimanche 8 mai par le Parlement (19 000 visiteurs) masque, au mieux, une certaine indifférence face au ballet européen qui se tient chaque mois dans le quartier du Wacken. Face à des lobbies pro-Bruxelles bien organisés, capables de collecter 1,25 million de signatures en 2006 dans une pétition pour le siège unique, les défenseurs de Strasbourg manquent cruellement de moyens : la « Task Force » dirigée par Catherine Trautmann dispose d’un budget annuel de 50 000 euros. L’ancienne élue promet, cet automne, d’organiser de grands débats dans la ville autour du projet européen. Une « Fondation pour Strasbourg », portée par la société civile, vient de voir le jour. Elle propose de relégitimer le rôle européen de la ville en commençant, cet été, par éditer une bande dessinée qui retracera son épopée européenne, depuis Gutenberg jusqu’aux actes fondateurs de Robert Schuman. A défaut de financements, ce serait un premier pas.

>> Lire : Nouveau coup dur pour le siège strasbourgeois du Parlement européen

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