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02/12/2016

La grande coalition en passe d’exploser au Parlement européen

Politique

La grande coalition en passe d’exploser au Parlement européen

Gianni Pittella et Manfred Weber.

Les eurodéputés socialistes envisagent de remplacer leur alliance traditionnelle avec le Parti populaire européen, de centre droit, en se rapprochant des autres partis de gauche.

Un « caucus progressiste » a été lancé au Parlement européen. Celui-ci rassemble des eurodéputés de trois groupes politiques de gauche : la gauche unitaire européenne (GUE/NGL), les Socialistes et Démocrates (S&D) et l’Alliance libre européenne (Verts/ALE).

Le premier événement de cette collaboration, un débat intitulé « CETA, TTIP : les deux revers d’une même médaille ? », a eu lieu le 6 septembre. EurActiv y a abordé plusieurs élus pour leur parler de la possibilité de voir cette alliance devenir un jour la plus grande force politique du Parlement.

Il semblerait en effet que des discussions soient en cours avec le S&D sur la viabilité de leur coalition avec le PPE. Si tous les eurodéputés n’ont pas souhaité s’exprimer sur la question, certains socialistes estiment que ce virage à gauche est la seule chance de survie du S&D.

Cette formation politique est actuellement la deuxième plus grande du Parlement européen, après le Parti populaire européen (PPE), de centre-droit. Les deux groupes ont formé une coalition au début du dernier mandat, ce qui leur permet de se partager les postes clés de l’assemblée et du bras exécutif européen, la Commission. Ainsi, le président du Parlement, Martin Schultz, est du S&D, alors que le président de la Commission, Jean-Claude Juncker, est PPE.

>> Lire : Le PPE et les socialistes en marche vers une grande coalition au Parlement européen

Un programme de gauche

Pourtant, mis à part un programme politique de base et certains principes clés sur l’intégration européenne, les visions politiques des deux partis restent très différentes. Les politiques d’austérité et la crise des réfugiés ont encore approfondi les divisions entre le S&D et le PPE.

L’eurodéputé français Emmanuel Maurel (S&D) confirme que l’idée de former une nouvelle alliance a émergé dans le contexte des tensions sur ces deux sujets, qui définiront l’avenir de l’UE.

« Nous avons alors ressenti le besoin de créer un nouveau forum contre l’austérité et pour un nouveau modèle social », explique-t-il, ajoutant que le but de l’alliance serait de créer une « respiration » au Parlement et de donner plus d’espace au débat.

Face à une multiplication des crises, s’accrocher aux pratiques de la grande coalition serait le pire des choix pour la famille socialiste européenne, estime le Français. Emmanuel Maurel est très déçu par le vote du Brexit, auquel le Parlement ne croyait pas.

« En réalité, nous voulons mettre un terme à l’immobilisme d’un Parlement trop statique », indique-t-il, ajoutant que les socialistes européens devaient proposer un nouveau projet qui mobiliserait davantage les classes moyennes et ouvrières.

Hésitations socialistes

Emmanuel Maurel assure que Gianni Pittella, qui dirige le S&D est ouvert à l’idée. « Il entend ce que nous avons à dire. Il n’est pas indifférent du tout, ce qui est très important pour nous », indique-t-il. En ce qui concerne l’avenir du socialisme européen, il estime qu’« être un peu socialiste et un peu libéral ne mène nulle part ». « Nous devons changer de direction », conclut-il.

Certains eurodéputés ont cependant choisi de ne pas participer à l’alliance de gauche, parce qu’ils préfèrent suivre l’exemple de Martin Schulz, qui soutient toujours la coalition avec le PPE.

« Nombres de socialistes italiens, français et allemands sont néanmoins conscients que nous ne pouvons pas continuer comme ça, et que s’il y a un nouveau projet pour l’Europe, nous devons nous en emparer, avec ces élus qui partagent les mêmes idées que nous », affirme-t-il. « Il est évident qu’un grand nombre des députés GUE/NGL ou Verts ont les mêmes idées que nous. »

L’eurodéputé a par ailleurs exprimé son soutien le plus complet au gouvernement grec, mené par Syriza, et salué le courage de son Premier ministre, Alexis Tsipras. « Pour moi, il représente l’espoir de la gauche de demain », déclare-t-il. « Je ne veux pas interférer dans la politique grecque, mais en tant que socialiste européen, je veux pouvoir discuter avec Syriza, je veux travailler avec eux et je pense qu’il y a de la place pour ce parti dans notre groupe politique. »

Sergio Cofferati, eurodéputé italien du S&D, estime également que ce rapprochement de la gauche est une expérience importante.

« Il s’agit d’une tentative de rapprochement des différents points de vue des différents groupes. Je pense que cette expérience pourrait être transformée en une pratique de vote concrète au Parlement. Nous allons dans le même sens sur des tas de questions, mais il y a également des désaccords dans tous les groupes », explique-t-il, soulignant que le but ultime est de former un avis commun.

Pour lui, la culture de la gauche a changé ces dernières années. Il cite les exemples des parts émergents, comme Syriza en Grèce ou Podemos en Espagne.

Les eurodéputés de l’Est freinent des quatre fers

Certains eurodéputés socialistes sont peu enclins à adopter un programme plus à gauche et s’opposent à tout « flirt » avec Syriza. Selon les sources d’EurActiv, cette réticence est particulièrement présente parmi les élus de l’Est, pour des raisons historiques.

« Ces eurodéputés ne sont pas d’accord avec un virage à gauche, parce qu’ils craignent une certaine déstabilisation », ajoute une source, sous couvert de l’anonymat. « En ce qui concerne le gouvernement hongrois, par exemple, certains socialistes d’Europe occidentale voudraient que l’UE adopte une attitude plus sévère, alors que la plupart des eurodéputés de l’Est estiment qu’il faut donner plus de liberté au gouvernement de centre droit, afin de ne pas encourager les gens à voter à l’extrême droite. »

Les bonnes relations entre Syriza et la Russie sont une autre source d’irritation pour les eurodéputés de l’Est. Pendant leur première année au pouvoir, des représentants de Syriza se sont en effet rendus en Russie et ont exploré les possibilités de coopération, notamment dans le domaine de l’énergie, malgré la crise ukrainienne et l’annexion de la Crimée.

Ces désaccords n’ont cependant pas empêché les eurodéputés socialistes d’adopter l’habitude de proposer des amendements avec les députés Verts ou de gauche, contrairement à l’esprit de la « grande coalition » officielle.

« Le PPE coopère avec les conservateurs et réformistes européens (CRE) et les socialistes sont donc obligés de compter sur les votes de la fraction la plus à gauche de l’Alliance des démocrates et des libéraux pour l’Europe (ALDE). C’est particulièrement visible dans les commissions LIBE et TRAN », poursuivent des sources parlementaires.

Certains estiment que le gouvernement qui sera formé en Espagne aura un rôle clé à jouer  dans l’avenir du S&D. Le blocage politique actuel mènera sans doute à une troisième élection depuis le début de l’année, et une possible alliance entre Podemos et les socialistes semble prendre forme. « Dans ce cas, nous devrons intégrer des membres du GUE/NGL », avertit une source socialiste.

Selon les informations obtenues par EurActiv, plusieurs eurodéputés socialistes ont déjà envoyé des lettres à la direction de la formation politique, appelant à une action immédiate afin de parer à davantage de pertes lors des prochaines élections européennes. Ces élus souhaitent se désolidariser à la fois du PPE et de la gauche radicale, même si cela entraine un blocage du Parlement.

Le S&D a peur d’une « pasokification »

Dimitris Papadimoulis, vice-président du Parlement européen et eurodéputé Syriza, a expliqué à EurActiv que le but de la nouvelle alliance était de formuler une alternative à une Union européenne en crise et de moins en moins populaire parmi les citoyens.

« Les forces politiques d’extrême droite montent en puissance et la chute de l’UE est leur priorité », fait-il remarquer, ajoutant qu’à ce jour une centaine d’eurodéputés, notamment issus des « franges progressives du S&D » avaient participé aux discussions communes.

De plus en plus de socialistes voient d’un mauvais œil l’alliance avec le PPE et craignent un scénario de « pasokification ». Le Mouvement socialiste panhellénique (Pasok) est le parti grec membre du S&D. C’est sous un Premier ministre de Pasok que les fraudes des statistiques budgétaires ont été exposées et que le premier programme de renflouement a été signé. Depuis, Pasok a vu sa popularité chuter. Selon les sondages, le parti sera à peine représenté dans le prochain parlement grec.

Même au sein du S&D, le parti grec a perdu en crédibilité. Selon un membre haut placé du S&D, Pasok est « complètement isolé » au sein de la formation politique, à cause de sa position « gênante » quant aux négociations du gouvernement avec ses créanciers.

« Les ‘socialistes de droite’ ont fait un compromis avec le régime actuel, dominé par la grande coalition, c’est là qu’est le problème : il n’y a pas d’opposition au sein du Parlement [européen] », estime Stelios Kouloglou, eurodéputé Syriza, qui soutient les propositions pré-élections d’Emmanuel Maurel. Cette alliance de la gauche européenne représente pour lui « les promesses faites par François Hollande, mais jamais tenues ».

Face aux pressions de certains membres de son groupe, Gianni Pittella avait fini par réagir en assurant que Pasok était un membre fondamental et irremplaçable de la famille socialiste européenne et que son dirigeant, Fofi Gennimata, avait grandement contribué à la gestion de la crise des réfugiés.

>> Lire aussi : Pittella : des «requins» condamnent la Grèce à mort