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25/07/2016

Varoufakis, le ministre des finances star de l’analyse économique

Politique

Varoufakis, le ministre des finances star de l’analyse économique

Yannis Varoufakis le 9 avril à Paris

[2015 Institute for New Economic Thinking]

Le ministre des Finances grec a appelé à réformer les institutions européennes et à utiliser la BEI pour relancer l’investissement en Grèce. ll estime que l’UE doit remédier aux déséquilibres structurels, qui ne pèsent que sur les épaules des plus faibles.

C’est en terrain sinon conquis, du moins confraternel, que le ministre des finances grec, Yanis Varoufakis, a longuement développé, jeudi 9 avril à Paris, sa vision de la théorie économique et de l’économie européenne. Invité, comme tous les ans, à participer au forum du think tank Institute for New Economic Thinking, fondé par George Soros, le professeur s’est retrouvé au centre de l’attention alors qu’une nouvelle échéance de paiement crucial menacait les finances de son pays. Il a néanmoins pris le temps durant plusieurs heures d’expliquer sa stratégie.

« Peu de ministres des finances sont aussi doués en économie que Yanis Varoufakis » a salué son collègue et prix Nobel d’économie Joseph Stiglitz, avant de l’interroger sur les motifs du blocage auquel est aujourd’hui confronté l’économie européenne.

Les pères fondateurs responsables du manque d’ambition de l’eurozone

« Je pense qu’il faut mettre un terme à une eurozone de la division, et l’orienter vers la consolidation. Il nous faut modifier ce processus qui consiste à monter une nation contre une autre, et donner un nouvel élan à l’intégration et l’unification » a estimé le nouveau ministre, précisant qu’il ne serait pas là à parler de crise grecque si le l’UE était une fédération.

Selon Yanis Varoufakis, l’absence de fédération est due aux pères fondateurs, comme François Mitterrand et Helmut Kohl, deux piliers de l’UE, ont soutenu l’idée qu’ils n’avaient pas le pouvoir politique de mettre en place les États-Unis d’Europe. Ils ont donc mis en place une union économique et monétaire, avec l’idée de que les États se rapprocheraient au sein de l’UE. Et ils se sont dit que, à l’occasion d’une crise, l’Union politique se ferait d’elle-même.

« Mais c’est l’inverse qui s’est passé. La crise qui a frappé l’Europe fait que c’est plus compliqué maintenant de convaincre les États d’avancer. La crise ne nous a pas rapprochés, mais éloignés. Si on essayait aujourd’hui de faire les États-Unis d’Europe, on échouerait. Je pense pourtant qu’il faut modifier les traités, et tenter d’évoluer vers autre chose » assure le spécialiste grec.

Ce qu’aurait fait une fédération : l’exemple de la BEI

Selon lui, une fédération des États d’Europe aurait pris d’autres options face à la crise, qui s’est manifestée par la dette, les difficultés des systèmes bancaires, le manque d’investissement, et une explosion de la pauvreté.

Développant le sujet de l’investissement, le ministre grec a indiqué que les États membres n’avaient techniquement pas les moyens de le faire eux-mêmes, en raison de leur dette justement

>>Lire La France tente de relancer l’investissement

En revanche, il a précisé que l’UE pourrait le faire, si elle le souhaitait, en ayant recours à la Banque Européenne d’Investissement.

En effet, la BEI peut émettre des obligations, et elle le fait déjà. Mais à très petite dose ; si elle le fait trop, elle craint que le rendement de ces obligations chutent. D’un autre côté, la BCE s’est décidée à faire de l’assouplissement monétaire, en rachetant des obligations d’État. Elle le fait tellement qu’il n’y en a plus sur le marché. « Si la BCE se tenait prête à acheter des eurobonds émis par la BEI, il n’y aurait plus de problème de rendement pour les émissions de la BEI. Donc il suffit aujourd’hui de déployer les institutions existantes, parce que l’UE a vraiment besoin de réparer son économie en injectant de l’argent dans le secteur privé » a assuré le professeur d’économie.

« Nous ne demandons pas aux contribuables allemands de financer un programme d’investissement à la périphérie de l’Europe, mais nous demandons aux institutions existantes de mobiliser leurs capacités de financement » a insisté le ministre. Selon lui, il existerait en Grèce des industries bénéficiant de carnets de commande importants, qui ne peuvent répondre à la demande faute d’avoir accès à des financements.

Etablir un compromis

Interrogé sur ce dont la Grèce avait besoin aujourd’hui, le ministre a indiqué qu’il cherchait à établir un compromis. « C’est ce qu’on fait en démocratie : lorsque les positions sont antagonistes, il faut se mettre autour d’une table et trouver un compromis. Nous avons proposé de repousser à fin juin cette échéance pour avoir le temps de réfléchir à ce qui doit être fait en Grèce ».

Un calendrier que les partenaires européens n’ont pas validé, et qui suppose donc que les échéances de remboursement se poursuivent, et continuent d’être remboursées dans des conditions compliquées, toujours in extremis.

Le ministre a aussi livré une analyse de la situation économique et sociale en Grèce. Reconnaissant que l’économie de la Grèce devait être réformée, il a observé qu’après 5 ans de consolidation fiscale agressive, les exportations stagnaient. « Cela veut dire qu’il y a quelque chose qui ne va pas, quelle que soit la position politique que l’on ait » a assuré le ministre.

« Le problème c’est que le mot réforme résonne en Grèce comme le mot démocratie en Irak…C’est un gros mot ! ».

Une situation que Yanis Varoufakis explique par 5 ans de réformes mal ficelées, qui se seraient attaquées aux plus petits problèmes, en laissant les enjeux les plus graves hors du tableau.

« Aujourd’hui, si un Grec entend le mot réforme, il s’inquiète. S’il est retraité, il va se dire que sa retraite va être réduite, s’il est entrepreneur, il va se dire que la TVA va augmenter. Elle est déjà à 25 %, le problème est sur la collecte, pas sur le niveau » a précisé l’expert, assurant que la Grèce avait besoin de donner un sens positif au mot réforme, en attaquant les enjeux les plus graves : l’évasion fiscale, les niches fiscales, etc. Il a aussi appuyé son propos en assurant que lorsque un pays était pris dans une grande dépression, il devenait compliqué de réformer, sauf si la population coopérait.

La Grèce, variable d’ajustement ?

« Quand il y a des déséquilibres structurels dans une union monétaire, le fardeau de l’ajustement revient sur les épaules les plus fragiles. Il n’y a pas besoin d’être de droite ou de gauche pour faire cette analyse, qui se constate au jour le jour ! » a expliqué M. Varoufakis.

Il a ainsi soutenu que les déséquilibres structurels constatés en Europe pesaient forcément sur la Grèce, pas sur les autres pays, en prenant l’exemple des salaires. Le fait que les salaires soient plus faibles en Grèce ne pose pas de problème à Volkswagen, tout simplement parce que la Grèce ne produit pas de Volkswagens. Le fait de disposer d’industries gourmandes en capitaux donne en effet un avantage pour conquérir des marchés.

«C’est aux institutions de gérer cela, ces inégalités qui ont été accentuées par la crise » a martelé le ministre, tout en reconnaissant qu’elles ne voulaient pas le faire, ce qui reviendrait à un mea culpa.

Le ministre grec a aussi insisté sur l’urgence de réformer les institutions européennes. À commencer par le FESF, ou fonds européen de stabilité financière, qui aurait été créé, selon le ministre grec, pour ne pas être utilisé . « Sa rigidité est telle qu’on ne peut rien faire avec » a assuré le ministre. Il a aussi donné un exemple « très déprimant » : comment la BCE a interrompu en février la possibilité, pour les banques grecques, d’utiliser les obligations d’État grecques comme collatéral pour se refinancer auprès de la banque européenne.

>>Lire aussi : La BCE engage un bras de fer avec la Grèce

«Nous ne pouvons pas créer la liquidité nécessaire ne serait-ce que pour mener à bien les négociations » a assuré le ministre, estimant que cette situation interdisait de réformer en profondeur le système puisqu’elle empêchait de mener une vraie négociation de fond.

« On nous a reproché d’avoir parlé de macroéconomie durant une réunion de l’Eurogroupe…je trouve cet exemple extrêmement parlant » a souligné le ministre, qui a souvent rappelé que l’enjeu de la restauration de l’économie grecque n’était pas politique.

« Même les conservateurs britanniques comprennent bien que lorsqu’on fait de l’austérité dans un pays qui traverse une grande dépression, on arrive qu’à plus de contraction de l’activité économique » souligne M. Varoufakis.

Si le ministre des finances a eu l’oreille attentive de ses pairs économistes, il a en revanche reçu peu d’attention des médias en ce qui concerne son analyse de fond. A l’instar des ministres des finances européens, les agences présentes se sont concentré sur les déclarations qu’il faisait sur la situation de la dette grecque et le remboursement des dernières échéances.

Contexte

Depuis l'été 2014, les sondages d'opinion montraient tous que si des élections anticipées étaient organisées, le parti de gauche Syriza les remporterait. Syriza avait déjà remporté de nombreux sièges lors des élections européennes de 2014.

En décembre, le gouvernement a décidé d'avancer les élections au 25 janvier. La figure de proue de Syriza, Alexis Tsipras, a remporté ces élections haut la main, avec 36,5 % des voix. 149 des 300 sièges du parlement grec sont donc occupés par Syriza, qui a conclu une alliance gouvernementale avec le parti des Grecs indépendants.

Cette victoire annonce une période de négociations difficiles avec les autres dirigeants européens, puisqu'Alexis Tsipras a promis de mettre un terme aux politiques d'austérité et de renégocier la dette du pays avec l'UE, la BCE et le FMI.

>> Lire : La victoire de Syriza brave l'austérité en Europe