Calais, le cul-de-sac migratoire de l’Europe

Les migrants entassés dans la « jungle » de Calais sont environ 3000 à attendre un hypothétique passage vers l’Eldorado britannique. Une situation qui dure depuis plus de 20 ans. 

À l’autre bout de l’espace Schengen, entre la France et le Royaume-Uni, la crise migratoire a commencé il y a vingt ans. À Calais, l’afflux de migrants qui attendent parfois pendant des mois un hypothétique passage vers l’Angleterre désespère les autorités locales, qui se sentent impuissantes.

« Aucune ville en France ne subit ce que subit Calais en terme de pression migratoire » affirme Emmanuel Agius, le premier adjoint au maire de la ville en charge de l’urbanisme. Une expérience que sont venus écouter une délégations du groupe libéral du Comité des régions (CdR), inquiets de l’impact de l’actuelle  crise au niveau local en Europe. 

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Après la fermeture du centre pour migrants de Sangatte, décidée par Nicolas Sarkozy en 2002, les migrants de Calais s’installent dans des squats ou campements de fortune. Une situation qui exacerbe les tensions avec la population locale. Délogés par les autorités des différents campements de fortune, les migrats sont regroupés à la périphérie nord-est de la ville, dans un véritable bidonville à ciel-ouvert, où la situation sanitaire, humanitaire et sociale est inquiétante.

Bidonville

La situation empire en 2014 quand l’instabilité au Proche-Orient relance la pression migratoire, poussant le gouvernement à acter la création d’un centre d’accueil de jour. 

Ouvert depuis janvier 2015, le centre Jules-Ferry gère au quotidien les 2000 à 3000 migrants entassés dans la »jungle », procurant un accès aux douches, repas quotidiens, à des prises électrique pour recharger les portables, infirmerie et laverie.

« Nous avons un budget de 10 millions d’euros par ans, dont 3,7 proviennent de l’UE, le reste de la France » détaille Stéphane Duval, le directeur de l’association Vie Active, à laquelle le gouvernement a délégué la gestion de Jules Ferry. D’ici l’hiver, un centre de nuit de 1500 places devrait ouvrir, et le centre pour femmes de 100 personnes devrqit également être agrandit. 

Dans l’ancien centre aéré, certains candidats au passage sont là « depuis des mois, parfois des années » témoigne le directeur. Pour beaucoup l’arrivée à Calais se fait au hasard des routes tracées par les passeurs.  « La décision de venir à Calais se prend souvent au gré d’un parcours migratoire chaotique et des rencontres faites en chemin » explique Jean Aribaud, coauteur d’un rapport sur Calais avec Jérôme Vignon, remis en juillet dernier au gouvernement.

Peu de candidats à l’asile en France

Résultat, si beaucoup rêvent de l’Angleterre, certains demandent l’asile en France, « les Soudanais surtout, qui représentent en ce moment 60% environ des migrants présents ici, alors qu’on n’en avait aucun en avril » détaille le responsable de l’association. « Mais les Iraniens, les Syriens ou les Afghans sont presque tous candidats au passage » poursuit-il.   

« Nous avons une Afghane et ses enfants qui espèrent depuis 18 mois un passage outre-Manche. Impossible de la convaincre de déposer une demande d’asile en France, qu’elle obtiendrait pourtant certainement » explique le directeur. 

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Un cas qui est loin d’être isolée. Sur les 3000 migrants qui vivent dans le bidonville, seule une centaine a entamé les démarches pour faire une demande d’asile en France. L’immense majorité refuse d’abandonner l’idée de traverser la Manche.

« En France il n’y a pas de travail, pas d’avenir, pas de logement » affirme un jeune éthiopien, arrivé à Calais il a un mois par la Libye qui espère rejoindre l’Angleterre dès que possible.

Pour beaucoup, la maîtrise de la langue anglaise, la présence de membres de la famille déjà installés, mais aussi la pression des réseaux de passeurs et parfois de familles restées au pays explique l’obsession anglaise.

Périple coûteux

À la Maison des jeunes réfugiés de Saint-Omer, ville voisine de Calais, seuls 12% des 1400 mineurs isolés accueillis en 2014 ont demandé à se stabiliser en France, l’immense majorité préférant poursuivre coûte que coûte de périple vers l’Angleterre.

Gérée par l’association France Terre d’Asile, la Maison des jeunes réfugiés accueille les mineurs isolés entre 15 et 18 ans, de plus en plus nombreux à atterir à Calais. La structure leur offre un espace de sécurité, où les jeunes ont 5 jours pour se mettre à l’abri et décider de repartir ou d’entamer des démarches en France. Certain reviennent d’ailleurs plusieurs fois avant de renoncer à l’Angleterre.

Espoir déçu

L’espoir de nombreux migrants est souvent déçu, tant la sécurité du port de Calais a été renforcée. « Les routes sont de plus en plus verrouillées. Plus personne ne peut passer à Calais, le port, le tunnel sont complètement sécurisés » confirme Jean Aribaud. 

La «sécurisation» du port coûte 15 millions d’euros par an, et la ville de Calais estime à 5 millions le coût de cet afflux migratoire permanent. « Et face à cette problématique, nous n’avons aucune aide » regrette l’adjoint au maire, Philippe Mignonet.

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« Depuis 15 ans, notre entreprise ainsi que nos concurrents avons mis en place de mesures draconiennes pour sécuriser le matériel de transport » explique David Sagnard, patron de la société transport Carpentier, installée à Calais.

Interdiction de s’arrêter dans un périmètre de 150 kilomètres autour du port de Calais, système d’alarme pour l’ouverture des portes ou sécurisation des citernes, les compagnies de transport routier du Calaisis sécurisent les véhicules au maximum : ils risquent 2000 euros d’amende par personne illégales .

Mais la sécurisation n’arrête pourtant pas les migrants: « Cela déporte le problème vers d’autres ports de la côte, comme Dunkerque » explique le directeur du Centre Jules Ferry. 

Contexte

Des dizaines de milliers de réfugiés en provenance du Moyen-Orient et d'Afrique empruntent la routes des Balkans pour rejoindre l'Europe, tandis que d'autre traversent la Méditerranée pour rejoindre les côtes italiennes. 

Face à la plus importante crise migratoire depuis la seconde guerre mondiale, l'Union européenne peine à présenter un front uni.

Lors d’un sommet extraordinaire la nuit du 23 au 24 septembre, les chefs d’État et de gouvernement se sont toutefois accordés sur une série de mesures visant à pallier la crise, dont une répartition de 120 000 demendeurs d'asile, qui vient s'ajouter à un objectif de 40 000 défini précédement.

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