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26/09/2016

Le plan Juncker a-t-il relancé l’investissement européen ?

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Le plan Juncker a-t-il relancé l’investissement européen ?

Le plan Juncker a mis fin à la « panne d’investissement » en Europe, selon le président de la Commission. Cependant, nombre de projets ne sont guère différents de ceux habituellement financés par la BEI. Un article de notre partenaire La Tribune.

Jean-Claude Juncker, le président de la Commission européenne, met régulièrement en avant son apport à la relance de l’économie européenne, notamment au travers du plan d’investissement  (PIE), plus connu sous le nom de « Plan Juncker ».

Sur France 2, ce lundi 25 juillet, il a ainsi assuré que « nous étions en panne d’investissement, nous avons mobilisé 115 milliards d’euros par le PIE, dont 13,1 milliards en France », sur les 315 milliards d’euros que le plan prévoit de mobiliser d’ici 2017.

Selon les chiffres de la Banque européenne d’investissement (BEI), le « total des investissements liés aux opérations approuvées au titre du Fonds européen d’investissement stratégique (FEIS)», le véhicule financier qui valide les projets, s’élève à 115,7 milliards d’euros au 19 juillet 2016.

Il s’agit de fonds « approuvés » qui vont donc se déployer à l’avenir et qui doivent encore être signés. Le financement des projets signés ne s’élève aujourd’hui qu’à 10,9 milliards d’euros. Le plan va donc un peu moins vite que prévu, mais est globalement dans les clous.

Trop peu au regard des enjeux

Les 115,7 milliards d’euros revendiqués par le plan Juncker représentent 4 % de l’ensemble des investissements réalisés dans l’Union européenne sur les quatre trimestres allant d’avril 2015 à mars 2016 (soit 2.886,24 milliards d’euros).

À titre de comparaison, sur ces douze mois, l’investissement a progressé de 139,5 milliards d’euros par rapport à la même période de 2014-2015. À condition que ces projets financés par l’UE soient réellement nouveaux et n’ait été débloqués que grâce à ces fonds, l’impact pourrait donc, sans être majeur, ne pas être négligeable. Sauf qu’ils ne semblent absolument pas à la hauteur du problème de l’UE et de la zone euro.

Depuis le début de la crise financière en 2007, l’investissement a été le parent pauvre de la croissance européenne. Malgré une reprise en 2015, il reste très inférieur non seulement à son rythme d’avant la crise, mais à ce qui serait nécessaire pour permettre de relancer la productivité et faire face aux transformations de l’économie.

La Commission européenne elle-même a estimé pour « vendre » le plan Juncker que ce « manque d’investissement » est compris entre 270 et 330 milliards d’euros par an. Le think tank économique Bruegel juge qu’il manque 280 milliards d’euros par an d’investissement dans l’Union européenne. Au mieux donc, le « plan Juncker » fait un tiers du chemin.

« Trop peu et trop tard » : c’est le verdict, encore valable, de la plupart des économistes au moment de l’annonce du plan. En tout cas, la « panne d’investissement » continue à Europe : les chiffres de la croissance vendredi 29 juillet devrait le confirmer, malgré une croissance modeste. Bref, la magie revendiquée par le président de la Commission n’a pas opérée.

Absence de valeur ajoutée ?

Mais la question centrale est bien plutôt de savoir si ces investissements issus du « plan Juncker » sont un bénéfice net pour l’économie européenne. Les garanties apportées par le budget européen ont été ôtées du budget européen, principalement des lignes Recherche & Innovations et Infrastructure. Il y a donc un « transfert » de ces projets vers le FEIS. La raison en était que les projets financés par le FEIS seraient plus risqués et auraient donc plus de valeur pour l’économie européenne que les fonds utilisés par le budget européen directement. Mais rien n’est venu prouver ce fait. Bien au contraire.

Les économistes de Bruegel ont ainsi remarqué que les profils de risque des projets financés par le plan Juncker restent très flous. Rien ne vient attester que les projets financés ne l’auraient pas été par le budget européen ou la BEI. Du reste, dans cette étude datée de juin, Bruegel a comparé les projets en détails à ceux financés par le passé par la BEI.

Conclusion : sur 55  projets annoncés en juin, 42 avait une « forte ressemblance » avec des projets financés par la BEI auparavant, 11 une « faible ressemblance » et un seul projet, celui d’une usine de recyclage du titane, semblait réellement nouvelle.

Choix géographiques

De plus, les choix géographiques du plan Juncker sont parfois étonnants. Sur les projets développés, on trouve une surreprésentation de l’Italie qui cumule 15 % des financements, ce qui est plutôt positif, notamment parce que l’Italie surtout est clairement en état de sous-investissement. Suivent le Royaume-Uni, la France et la Slovaquie.

Mais certains pays frappés de plein fouet par le sous-investissement et le chômage de masse n’ont pas autant profité du plan Juncker. Le Portugal a bénéficié en 14 mois d’une mobilisation de 701 millions d’euros, plus 40 millions d’euros d’aide à ses PME, soit 0,4 % de son PIB, avec un seul vrai projet industriel d’usine de biomasse.

La Grèce est encore plus mal lotie. Le plan Juncker n’a, pour le moment, financé que 650 millions d’euros, dont 400 millions d’euros pour les aéroports régionaux. Rappelons que les aéroports les plus rentables viennent précisément d’être vendus à l’opérateur allemand Fraport. Athènes avait pourtant proposé 42 projets d’infrastructures pour un montant de 5,6 milliards d’euros. On remarquera également que deux pays de l’UE qui n’ont toujours pas bénéficié du plan Juncker, Malte et Chypre.

Pas un « game changer »

Cet échec gréco-chypriote est très symptomatique des limites du plan Juncker : là où le secteur privé ne suit pas, le plan Juncker est inopérant. Aller investir beaucoup en Slovaquie est utile, mais le secteur privé y est déjà très présent et est attiré par la fiscalité et les faibles salaires. Investir dans les pays en crise, où l’investissement est réellement en panne est un enjeu bien plus important.

Dernière faiblesse du plan Juncker : il ne s’inscrit pas dans une stratégie globale. Alors que la BEI finance des investissements, la Commission continue à s’attacher à sa politique de « respect des règles » et demande des réductions d’investissements publics ou de dépenses publiques.

Le cas grec, cité plus haut, est caricatural. En France, l’investissement public des collectivités locales est en chute libre depuis deux ans pour permettre au déficit des administrations de passer sous les 3 % du PIB.

En Espagne ou au Portugal, on va demander de « nouveaux efforts » pour éviter des sanctions et on se dit prêt à Bruxelles à geler des fonds structurels, donc des investissements européens dans ces pays… Au Portugal, au premier semestre, l’investissement public a chuté de 19,5 %.

Dans le même temps, on n’exige nullement de l’Allemagne plus d’investissement public pour réduire son excédent courant de 8 %, supérieur à ce que Bruxelles tolère normalement. Or, compte tenu du déficit d’investissement, tous les efforts devraient se conjuguer. Sinon, l’impact même du plan Juncker s’en voit réduit.

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