Michel Barnier appelle à mutualiser l’effort de défense en Europe

Michel Barnier, avec Thomas Friang, d'Open Diplomacy

Lors d’une conférence organisée par le think-tank Europanova, le 15 octobre, Michel Barnier, conseiller spécial du président de la Commission sur la question de la défense, a plaidé pour consacrer jusqu’à 3 à 4 milliards d’euros du budget européen aux enjeux de la défense.

La conférence Europa est la convention du Mouvement du 9 Mai, initié par Guillaume Klossa, dont Michel Barnier est co-signataire.

« Nous avons accumulé un retard d’investissement énorme ! » a assuré l’ex-candidat à la présidence de la Commission, en assurant qu’il fallait de façon urgente utiliser tous les outils disponibles dans l’arsenal européen pour développer une vraie politique de défense. Un point de vue a priori soutenu par l’opinion publique française : 6 Français sur 10 se disent convaincus que l’Europe apporte des solutions sur la question de la sécurité.

Le premier enjeu, celui du financement, est selon lui crucial. Il prendrait la forme d’un fonds européen de défense, réalisé dans l’esprit du plan Juncker. « On pourrait avoir un budget de 3 à 4 milliards d’euros dans le prochain paquet budgétaire. Cela permettrait d’assurer environ un million d’emplois hautement qualifiés».

Aux États-Unis, ce sont 18 milliards d’euros qui sont consacrés à la recherche en matière de défense, a rappelé le Républicain, en reconnaissant que l’Europe n’arriverait pas au même résultat, mais pourrait au moins se dire autonome sur les composants clés.

« Aujourd’hui, nous avons 6 pays européens qui construisent des frégates militaires, et 23 modèles d’hélicoptères. Il faut mutualiser les efforts budgétaires et les concentrer » assure l’ancien commissaire, qui déplore que les budgets de défense en Europe se consacrent à 55 % en dépenses de ressources humaines, contre seulement un tiers aux États-Unis.

Or selon lui, la création de brigades communes pourrait répondre à cet éclatement des capacités militaires. La coopération structurée est un des outils disponibles pour les États qui le souhaitent, qu’il serait possible de mettre en place entre Allemands, Italiens, Français et Polonais.

À propos du Brexit, Michel Barnier qui est aussi membre de la task-force sur le Brexit mise en place par la Commission, l’ancien commissaire a indiqué que son équipe se préparait sans agressivité, sans esprit de revanche, sans idéologie et sans naïveté ».

« Sur la défense, c’est à la fois grave et à la fois avec moins de conséquences que pour les autres sujets, pour eux et pour nous » estime le spécialiste, rappelant que les Anglais n’ont jamais voulu être dans des opérations communautaires, et se sont toujours opposés à l’idée d’un QG européen, dont l’idée a été remise sur la table le 14 septembre dernier lors de son discours sur l’État de l’Union.

Malgré le Brexit, « l’UE en tant que telle n’est pas en danger »

Les capitales européennes n’accepteront jamais que leurs ressortissants soient « harcelés, battus ou même assassinés » dans les rues d’une Grande-Bretagne hors-UE, a martelé Jean-Claude Juncker, président de la Commission européenne, lors du discours sur l’état de l’Union, à Strasbourg.

Les Britanniques sont en effet membre de l’agence de défense, qui n’est pas une agence communautaire, mais intergouvernementale.

Sur la question de la création d’une armée européenne, évoquée par Juncker, M. Barnier a indiqué que le mot avait été prononcé pour tâter le terrain, mais que le sujet n’était pas d’actualité pour une question de souveraineté : il faudrait en effet pour cela changer les traités. En revanche, il a estimé que l’Eurocorp, à Strasbourg, qui participe régulièrement à des opérations de l’OTAN, est la bonne formule.

L’ancien commissaire a clos son intervention en faisant référence à la déclaration de St Malo signée par Tony Blair et Jacques Chirac en matière de défense, qui faisait référence à une stratégie « autonome et solidaire ». « Si nous ne sommes pas ensemble, nous sommes foutus » a résumé le conseiller.

La France pousse la mise en place d'un QG militaire européen

L’idée d’un QG européen bénéficie du soutien franco-allemand, mais la France est particulièrement motivée.

Contexte

L'Appel du 9 Mai s'appuie sur 6 propositions principales :

1. Renforcer la démocratie et la culture européenne

Comment se penser européen sans une culture citoyenne partagée ? Les Etats doivent mettre en place une éducation civique européenne commune, et prendre l’engagement que le futur président de la Commission européenne sera choisi en fonction du résultat des urnes. De plus, grâce à une clarification des règles, les référendums sur l’appartenance à l’UE ne doivent plus donner lieu à des marchandages. L’Europe à la carte n’est pas une option.

2. Assurer la sécurité et la défense des citoyens européens

Ce point est indispensable à l'exercice normal de la démocratie. Les Etats doivent tenir leurs engagements en matière de sécurité intérieure – renforcer les échanges en matière policière (Europol), judiciaire (Eurojust) et de renseignement – et mettre en œuvre sur le plan extérieur une politique moderne des frontières, basée sur un corps européen de gardes-frontières et des infrastructures de contrôle et d'accueil en accord avec nos valeurs. En parallèle, l'Union doit se doter d'une politique de stabilisation des régions avoisinantes, tant sur les plans économique et culturel que diplomatique et militaire.

3. Apporter une réponse d’envergure au défi des réfugiés

L'accord avec la Turquie n'est pas la solution à long terme. Le pays est débordé, les trafics prospèrent sur d’autres routes. L’Europe doit choisir une autre voie : accueillir, intégrer, former et préparer les conditions d'un retour des réfugiés. Il ne s’agit pas d’accueillir tous les réfugiés, mais ceux prêts à s’intégrer et à accepter nos valeurs. Une telle politique ne sera admise par les citoyens européens que si l'Europe améliore leur quotidien.

4. Développer une nouvelle politique industrielle européenne

C’est tout l’enjeu d’une seconde phase du plan Juncker, pour relancer la croissance : investir dans les industries d’avenir ayant un effet puissant sur la création d’emplois de proximité, moderniser durablement notre économie et asseoir notre avantage compétitif. De cette « politique industrielle commune » dépend notre autonomie. A titre d'exemple, un plan de développement et de restauration de l'habitat, associé à l'utilisation des matériaux nouveaux et des technologies numériques, transformerait la vie de nos concitoyens et nous donnerait un leadership mondial dans ce secteur. Nous préconisons cinq autres plans ciblés pour les transports, les énergies renouvelables, les compétences numériques du futur, la santé et les industries culturelles et créatives.

5. Achever la zone euro

Il faut renforcer son potentiel de croissance, sa capacité à faire face à des chocs asymétriques, et favoriser la convergence économique et sociale. Cela passe par de nouvelles prérogatives pour le mécanisme européen de stabilité. Envisageons concrètement une capacité budgétaire pour la zone euro et achevons rapidement l’Union bancaire, tout en corrigeant ses défauts.

6. Mettre en place un Erasmus des collégiens

L’enjeu est simple : démocratiser Erasmus et élargir l’horizon culturel de tous les jeunes citoyens européens, pour promouvoir l’égalité des chances et un sentiment d’appartenance commune.

Ces initiatives replacent le citoyen au cœur du projet et encouragent la croissance, l’emploi et l’innovation. Elles peuvent être mises en place, s’il existe une volonté politique, dans les deux ans et demi à venir. Roosevelt l’a fait en 1933 avec le New deal. Nos économies avancées en sont capables, via les marges non utilisées du budget européen et grâce à de nouvelles ressources. Ressources propres et emprunt européen auprès de la BEI sont des solutions à envisager.

A moyen terme, la mobilisation et une réflexion collective des citoyens européens doivent constituer les prémices d’une nouvelle conférence intergouvernementale ou d’une nouvelle convention européenne, pour faire de l'Europe une grande puissance démocratique, culturelle et économique, garantissant en son sein la solidarité, et des droits fondamentaux aujourd’hui menacés, une puissance qui se donne les moyens de sa souveraineté. Le nouveau traité qui en résultera pourrait ne s’appliquer qu’aux Etats souhaitant une intégration plus approfondie, convaincus qu’un intérêt général européen ne se limite pas à la somme des intérêts nationaux.

Tout cela n’est possible que si les dizaines de millions d’Européens convaincus que notre avenir s’écrit ensemble se mobilisent dès maintenant. Nous les invitons à nous rejoindre.

Plus d'information