«Le Brexit commence à ressembler à un coup d’État»

A.C. Grayling [Full Circle]

Le Brexit est politiquement illégitime, estime le professeur A. C. Grayling, qui affirme que le retour du Royaume-Uni dans l’UE est une réelle option d’ici 10 à 15 ans.

Le professeur A.C. Grayling est un philosophe et auteur de plusieurs livres dont « The God Argument », « Ideas that Matter » et « Liberty in the Age of Terror ».

Estimez-vous que le gouvernement ne dispose pas du mandat pour sortir le pays de l’UE ?

Ce qui me hérisse, c’est quand j’entends « les Britanniques » ou « le peuple ». Regardez les chiffres. D’abord, il faut reconnaître que le droit de vote pour le référendum était limité : il n’incluait pas les jeunes de 16 et 17 ans, ni les expats vivant à l’étranger depuis plus de 15 ans, ni les citoyens européens travaillant et payant des impôts au Royaume-Uni. Ces trois catégories auraient probablement pesé de manière considérable dans le résultat du référendum, mais ils en ont été exclus. C’était une décision délibérée, qui a tout l’air d’un charcutage électoral.

Sur la base de cet électorat restreint, les 51,9 % qui ont voté pour la sortie de l’UE représentent 37 % de l’électorat total, et environ 26 % de la population totale.

Quand les gens utilisent des expressions comme « le peuple a parlé » ou « les Britanniques ont voté pour la sortie de l’UE », cela n’a pas de sens. C’est une interprétation très limitée de la population britannique.

La nature même du référendum rend le résultat politiquement illégitime. D’abord, on a dit aux députés qu’il s’agissait simplement d’un référendum consultatif, un fait qui a été répété lors du débat parlementaire de juin 2015. Ils n’ont donc vu aucune nécessité de mettre en place un filet de sécurité, tel qu’un critère de majorité absolue.

Par conséquent, au vu de la nature du référendum, du droit de vote restreint et du fait que seuls 37 % de l’électorat a voté pour sortir de l’UE – sans compter les mensonges et les fausses promesses de la campagne pour le Leave – le référendum est constitutionnellement inapproprié. Une chose donc sure : il n’y a pas de mandat pour le Brexit.

Vous pensez qu’il n’est pas trop tard pour changer le cours des choses et éviter l’iceberg Brexit. Mais concrètement, comment cela serait-il possible ? N’est-il pas illusoire de penser que la campagne du Remain peut changer la direction du navire à ce stade-ci ?

Regardez la tendance des sondages d’opinion et vous verrez que ce sentiment est en train de changer. La dernière enquête de YouGov, publiée le 27 avril, montre que désormais, plus de Britanniques pensent que le Brexit est une erreur que le contraire. Cette tendance sera de plus en plus marquée à mesure que le désordre, la pagaille et les dégâts sont de plus en plus évidents.

La campagne pour le Remain est de loin la campagne la plus déterminée, engagée et résolue que j’ai jamais vue en politique britannique. Même comparée aux émeutes pour la poll tax [impôt locatif instauré par Margaret Thatcher]. Selon moi, soit le Brexit n’aura tout simplement pas lieu, soit il aura lieu, mais à moitié et de manière bidon. Cela signifie que le retour du Royaume-Uni dans l’UE est une réelle option. Et je suis tout à fait confiant dans le fait que dans 10, 12 ou maximum 15 ans, le Royaume-Uni sera de nouveau pleinement membre de l’Union européenne.

Ce qui m’inquiète, ce sont les années gâchées entre temps : combien de temps cela prendra-t-il et combien de dégâts verrons-nous avant que les choses changent ?

Écoutez la rhétorique des partis travailliste et conservateur en ce moment, les deux utilisent des phrases comme « une relation profonde et spéciale ». J’espère que l’UE maintiendra sa position. Angela Merkel et Guy Verhofstadt ont tous deux déclaré « si vous sortez, vous sortez, vous n’allez pas obtenir beaucoup de concessions de notre part ».

Ils n’ont aucun intérêt à leur faciliter les choses, car ils ne veulent pas qu’un autre État membre emboîte le pas du Royaume-Uni. J’espère qu’ils camperont donc sur cette position, qu’ils ne feront aucune faveur au Royaume-Uni. Car quand vous entendez des gens comme Keir Starmer ou Theresa May dire qu’ils veulent une relation « profonde et spéciale », cela veut dire qu’ils veulent tous les avantages d’une adhésion à l’UE tout en faisant croire aux électeurs qu’ils n’en sont plus vraiment membres.

L’UE ne perdrait-elle pas sa crédibilité si elle permettait au Royaume-Uni de semer toute cette pagaille pour ensuite l’accueillir de nouveau à bras ouverts quand le pays se sera rendu compte de son erreur ?

Je ne crois pas. J’ai entendu des personnes comme Guy Verhofstadt dire que si le Royaume-Uni changeait d’avis, il pourrait rester dans l’UE. Après tout, nous ne sommes pas encore partis. La vraie question est de savoir si l’invocation de l’article 50 est irrévocable ou non. Des membres du Parlement européen et de la Commission ont déjà publiquement déclaré que oui. Les personnes qui ont rédigé cette partie du traité de Lisbonne affirment aussi que oui.

Si l’article est irrévocable, ce n’est pas vraiment à l’UE de décider si le Royaume-Uni peut revenir puisqu’il n’est pas encore parti. Si c’est légal, Londres s’excusera, reprendra sa lettre de sortie et ce sera la fin de l’histoire.

Revenir sur le Brexit serait donc plus politiquement difficile que légalement impossible ?

Oui, mais je ne suis même pas sûr que ce serait difficile politiquement. Quand l’heure de vérité aura vraiment sonné, les gens commenceront à réaliser que c’était une erreur et la réalité et le pragmatisme reprendront le dessus. Un moyen sera trouvé pour mettre un terme au Brexit ou pour pouvoir revenir dans l’UE à l’avenir.

Nos parlementaires sont lâches, tout ce qu’ils veulent c’est suivre le sentiment de l’opinion publique. Si cette dernière dit on quitte l’UE, alors c’est mieux de quitter l’UE. Si elle veut rester, alors mieux vaut rester. Si, dans 18 mois ou deux ans une majorité des Britanniques pense que le Brexit était une terrible erreur, vous pouvez parier toutes vos économies sur le fait que les députés trouveront un moyen de nous faire rester dans l’UE.

Que répondez-vous aux gens qui vous disent que vous feriez mieux d’utiliser votre talent et votre énergie pour vous assurer que le Royaume-Uni obtienne le meilleur accord possible, plutôt que pour lutter contre la sortie de l’UE ?

Que cela n’a pas de sens. Il n’y a pas de meilleur moyen d’utiliser mon temps et mon énergie.

Pensez-vous vraiment qu’un Brexit ne fera que des perdants ? Vous vous décrivez comme un optimiste, vous ne voyez vraiment aucune lueur d’espoir ?

La seule manière d’être optimiste dans cette situation est de faire partie du petit groupe de personnes influentes qui détiennent le pouvoir en coulisses : ceux qui bénéficieront du Brexit. Ce sont des gens qui veulent vraiment voir le Royaume-Uni sortir de l’UE et qui envisagent un Brexit souple comme une trahison. Ce sont des personnes comme Jacob Rees-Mogg [parti conservateur] qui soutiennent que l’adhésion à l’UE nous a enlisés dans une surrèglementation. Et le problème des règlementations est qu’elles sont couteuses. C’est plus cher pour les entreprises et cela veut dire que le niveau des impôts doit être élevé.

Si l’on passe à une économie à faibles taxes et à faibles règlementations, nous n’aurions pas les recettes qui permettent de payer le National Health Service (sécurité sociale britannique), l’éducation publique, l’État providence ou la protection environnementale. Les gens qui ne se soucient pas de ces quatre facteurs sont ceux qui ont une assurance santé privée, envoient leurs enfants dans des écoles privées, et sont trop riches pour se soucier d’un système de sécurité sociale. Ils se fichent d’avoir un air pur dans leur ville ou une eau propre puisqu’ils peuvent se permettre de passer leur temps ailleurs.

Voilà les personnes qui bénéficient du Brexit, car ils veulent une économie à faible niveau d’imposition. La seule manière d’attirer les entreprises ou d’attirer les investissements dans ce genre de situation serait de transformer le Royaume-Uni en une sorte de Singapour aux portes de l’UE. C’est le véritable objectif de ceux qui défendent le Brexit bec et ongles. Quand les gens se rendront compte de ça, ils verront qu’ils ont voté pour le Brexit comme des dindes qui voteraient pour Noël.

La question de la souveraineté a joué un rôle déterminant dans la campagne du Brexit. En pleine mondialisation, qu’est-ce que la souveraineté, et pourquoi certains la défendent-ils avec tellement d’acharnement ?

La souveraineté est une notion complètement vide. Un élément de rhétorique pompeux utilisé par les pro-Brexit, tout comme l’idée de « reprendre le contrôle » et des « bureaucrates bruxellois anonymes ». L’image qu’ils espèrent créer est que les étrangers sont au pouvoir et que ça n’est pas bon pour nous.

Le livre blanc publié par les députés le lendemain du débat parlementaire indique que le parlement a toujours été souverain, mais que ce n’est pas la manière dont il était perçu. C’est consternant. Le parlement est donc souverain. Ses membres le disent eux-mêmes. Pourtant, ils ont agi comme si les 37% d’électeurs ayant voté pour le Brexit avait donné au parlement le mandat de quitter l’UE.

Ce que les parlementaires auraient dû faire, c’est regarder l’issue du référendum consultatif et dire « Non, ce n’est pas dans notre intérêt ». Malheureusement, la manière dont les choses ont été gérées depuis le référendum, l’absence de débat, les tentatives du gouvernement d’avancer avant que la population se rende compte qu’ils improvisent, tout cela commence à ressembler à un coup d’État.

Quelle est votre opinion de Nigel Farage, en tant que personne ?

Je pense que c’est un malotru, un goujat. Il nous fait honte. J’ai honte de la manière dont il s’est comporté comme un hooligan et un rustre au Parlement européen. Quelle belle image du tempérament anglais. Je ne veux pas lui consacrer du temps, il ne vaut rien.

Est-ce le pire ?

Oh non. Je pense que tous les membres de UKIP, Arron Banks, et les autres, sont au même niveau. C’est fondamentalement malhonnête comme histoire : un financier ayant fréquenté les meilleurs écoles devenu eurodéputé et assurant se battre pour l’homme de la rue et contre les élites, puis se comportant de cette manière grossière, profitant de la xénophobie qu’ils réveillent, et qui au final n’est que du racisme. C’est le côté très, très laid de la politique.