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06/12/2016

Brexit : ce que la campagne britannique dit de l’état de l’UE

Royaume-Uni en Europe

Brexit : ce que la campagne britannique dit de l’état de l’UE

L'UE peine à faire croire qu'elle peut changer démocratiquement.

[Garry Knight/Flickr]

La campagne pour le maintien dans l’UE au Royaume-Uni a été essentiellement défensive et cherchant à éviter le saut dans l’inconnu d’un Brexit. La preuve que l’UE n’a plus guère d’autre ambition que d’être ce qu’elle est. Un article de notre partenaire La Tribune.

L’ancien premier ministre écossais, Alex Salmond, avait prévenu voici un mois : la meilleure façon de faire campagne en faveur du maintien du Royaume-Uni dans l’Union européenne était de « créer l’enthousiasme pour l’Europe ». On en est loin. Et désormais, le vote en faveur du « Brexit », de la sortie de l’UE, gagne du terrain au point qu’il pourrait apparaître désormais comme favori avant le vote du 23 juin.

Cette progression du Brexit dans les sondages et l’incapacité des partisans du « Remain » à  réagir à cette situation traduit un des éléments les plus importants de cette campagne référendaire. Car les partisans de l’UE se sont concentrés principalement sur un seul discours : pourquoi il faut éviter le choc du Brexit.

La campagne « Remain » n’a pas été une campagne « pro-UE », elle n’a guère réellement défendu l’Union telle qu’elle est, mais a plutôt défendu l’idée d’un nécessaire « statu quo ». Certes, David Cameron a prétendu défendre le maintien dans l’UE au nom de l’accord arraché en février, mais il faut bien le constater, cet accord n’a guère été un argument porteur. En particulier parce que la majorité des électeurs favorables au maintien dans l’UE, plutôt à gauche de David Cameron sur l’échiquier politique, n’est guère enthousiasmée par ces mesures de réduction des aides sociales aux migrants.

Campagne sur la défensive

Le camp du « Remain » a donc été en permanence sur la défensive. À droite et au centre, on a beaucoup insisté sur les conséquences économiques et politiques d’un Brexit. À gauche, on a insisté sur les protections sociales, même minimales, offertes par l’UE et sur le risque d’une « orgie néolibérale » en cas de sortie de l’Union. D’autres encore ont mis en garde contre le risque de retour des tensions nationalistes et, même de la « guerre » si l’UE était mise en danger par un Brexit. Rares ont été les moments où l’on a pu défendre l’idée d’un projet européen d’avenir. Et pour une raison simple : ce projet n’existe pas.

Dès lors, la campagne du « Remain » est une campagne essentiellement négative, défendant avant tout l’existant. C’est une campagne conservatrice qui sent qu’elle ne peut l’emporter qu’en jouant sur une seule corde : celle de la perte de la situation actuelle au profit d’une situation inconnue. En cela, la campagne pro-UE est peut-être juste, car tout changement majeur cause des troubles et le Brexit ne sera, en effet, nullement une partie de plaisir. Mais elle est condamnée à perdre du terrain, car, même dans un Royaume-Uni que l’on dit prospère, la situation actuelle est nécessairement insatisfaisante, notamment dans les milieux populaires qui détiennent la clé du vote. Le camp du Brexit apparaît dès lors comme le camp du changement et d’une alternative. C’est le camp de la page blanche. Pour ceux qui ont l’impression de n’avoir rien à perdre, la tentation est donc immense.

Rien à proposer que l’existant

La campagne est donc « Brexit contre statu quo ». Et c’est en cela que, quel que soit le résultat du soir du 23 juin, l’UE a déjà perdu. L’UE n’a, en réalité, rien à proposer d’autre que la situation présente. D’où l’insistance sur les sanctions en cas de Brexit. Dans son interview à Der Spiegel, destinée au public britannique, car traduite en anglais, le ministre des Finances allemand, Wolfgang Schäuble, demande par deux fois aux Britanniques non de voter pour l’UE, mais « contre le Brexit ». Il menace en prévenant que s’il n’est pas écouté, le Royaume-Uni perdra l’accès au marché unique. Mais on chercherait en vain l’ébauche d’une ambition commune pour l’avenir avec le Royaume-Uni.

Stratégie du moindre mal, doctrine officielle de l’UE

À travers cette campagne britannique est apparue une réalité cruelle pour l’Union européenne. Tout se passe comme si le traité de Lisbonne, éventuellement amendé à la marge, représentait l’horizon indépassable du projet européen. L’Europe n’a rien de plus à offrir à ses peuples que ce qu’elle est actuellement. Sa vision est donc purement utilitariste : demeurez dans l’UE, cela est financièrement et économiquement mieux que d’en sortir. L’UE reconnaît implicitement qu’elle n’est pas attirante, mais elle prétend être un « moindre mal ». D’où l’avalanche d’études sur le « risque du Brexit » dans la campagne britannique. Ceci revient à dire : restez dans l’UE, faute de mieux ou restez dans l’UE pour ne pas entrer dans l’inconnu. Cette stratégie est devenue la doctrine officielle de l’UE. Elle avait déjà été utilisée à l’été 2015 lorsque l’on avait menacé la Grèce d’une exclusion de la zone euro. Mais c’est une stratégie dangereuse parce que le jugement sur l’utilité du statu quo est un jugement très mouvant et susceptible de révision constante. C’est l’assurance d’un danger permanent pour l’UE.

Des politiques chaotiques et « nationalisées »

Car, en effet, ces cinq dernières années, l’UE n’a pas brillé par sa capacité à démontrer son utilité. Les politiques menées ont été chaotiques et souvent issues d’intérêts nationaux et non d’un intérêt général européen. La gestion calamiteuse de la crise grecque a été dominée par l’agenda politique allemand et par la volonté de dissimuler aux électeurs allemands ou français l’échec de la politique menée. Pour éviter de faire face à ses responsabilités, on a culpabilisé à outrance les Grecs en évitant les vrais sujets : le besoin d’une solidarité européenne centrée sur la reconstruction du pays et le besoin d’une vraie restructuration de la dette. La mauvaise gestion de la crise des réfugiés a été aussi un élément de négatif pour l’UE. L’Allemagne seule face à un flux qu’elle avait provoquée a clairement paniqué et passé un accord douteux avec la Turquie, tandis que plusieurs pays, comme l’Autriche, prenaient des mesures unilatérales, laissant la Grèce et maintenant l’Italie en première ligne…

Le retour des tensions dans l’UE

Ces politiques ont eu plusieurs conséquences graves. D’abord, l’exacerbation des tensions au sein de l’UE. La crise grecque a été l’occasion d’un déchaînement d’accusations et d’arguments douteux entre l’Allemagne et la Grèce, notamment. Mais surtout, la Grèce a été ravalée à un statut de second rang dans l’UE, malgré la pseudo-égalité de ses membres. En juillet 2015, le ministre des Finances slovaque Petr Kažímir s’est félicité par tweet d’avoir effacé le « printemps d’Athènes ». Depuis, l’autonomie du gouvernement grec est inexistante et à chaque volonté d’acte autonome, on menace d’exclure le pays de la zone euro. Une telle violence interne est inédite pour une union censée incarner la « paix » entre les peuples européens. Mais la crise des réfugiés a aussi conduit à une montée de tension entre les pays, notamment avec ceux qui, en Europe centrale, refusent d’accueillir des réfugiés. La xénophobie contre certains Européens des partisans de droite du « Leave » au Royaume-Uni est une démagogie insupportable. Mais comment oublier la violence de certains articles allemands ou du discours de certains dirigeants d’Europe centrale contre les Grecs au premier semestre 2015 ? En réalité, la crise et sa gestion ont banalisé ces critiques. Ils ont ouvert la voie au repli sur soi.

Réduction de la solidarité

Du coup, la solidarité entre les pays de l’UE semble réduite à sa plus stricte expression. Elle rend très difficile la crédibilité d’un projet fédéraliste. Comment envisager de créer une vraie structure centralisée au niveau européen lorsque l’on voit chacun se concentrer sur ses propres intérêts nationaux ? Comment entamer la première étape de ce projet, celui du fédéralisme fiscal quand, depuis 6 ans, on s’efforce de faire croire que l’on protège le contribuable français ou allemand contre le Grec dépensier ?

En réalité, tout se passe comme si l’UE avait tué ce projet fédéraliste. Certes, il est encore régulièrement invoqué par les politiques. Mais ce n’est qu’une Arlésienne vague et nébuleuse se réduisant à un «ministre des Finances de la zone euro » et destiné à rassurer encore de l’existence d’un horizon suprême de l’UE. En fait, comme Donald Tusk et Wolfgang Schäuble l’ont confirmé, ce projet n’est plus d’actualité. Dans son entretien avec Der Spiegel, Wolfgang Schäuble parle certes de « réveil nécessaire » en cas de Brexit, mais pour prétendre à une « réduction de la bureaucratie » et à « plus d’autonomie des Etats », bref à moins d’Europe… Ne pouvant plus faire rêver personne, l’UE ne peut plus prétendre proposer que l’inertie de sa propre actualité.

Quel changement possible dans l’UE ?

Et c’est le dernier élément issu de la politique de ces dernières années : l’UE peine à faire croire qu’elle peut changer démocratiquement. Comment croire en effet que l’on peut changer l’Europe lorsque la demande de changement – très modérée – des Grecs en 2015, issue d’une élection et sanctionnée par référendum, a été brisée violemment et suivie d’une politique « pour l’exemple », afin d’empêcher l’Europe de devoir faire face à de nouvelles réclamations du même type ? La Grèce n’est cependant que la partie visible de l’iceberg. L’aveuglement des dirigeants après la crise de 2010 sur l’austérité, le refus de venir en soutien à la BCE avec un plan d’investissement plus concret que le fantomatique plan Juncker, le refus d’agir réellement contre l’excédent allemand, source primaire du dysfonctionnement de la zone euro: tout cela prouve assez l’impossibilité de réformer en profondeur l’UE.

Même les projets plus ambitieux comme l’union bancaire se sont arrêtés au milieu du gué. On a alors prétendu que ceci était « mieux que rien ». Mais comment convaincre de l’utilité de l’UE avec cet éternel argument du « mieux que rien » ? La position de la gauche britannique selon laquelle il convient de voter pour l’UE afin de la réformer est séduisante, mais, décidément, il manque de réalisme.

L’Europe face à son avenir

Les dirigeants européens pourront toujours évidemment, en cas de Brexit, déplorer un vote « contre la raison  et dicté par les passions », ou encore s’en prendre à la tradition britannique du « splendide isolement ». La réalité sera évidemment plus nuancée. Si la moitié des Britanniques est tentée par le Brexit, malgré les risques évidents de ce choix, c’est aussi parce que l’UE apparaît désormais comme une impasse et non plus comme une chance. Et cette situation, ce changement historique qui est à l’œuvre dans bien d’autres pays européens, est aussi le fruit de la politique menée depuis 2010. Cette campagne référendaire britannique met à jour le fait que l’UE ne peut plus compter sur la seule peur de l’inconnu pour assurer sa survie. Saura-t-elle en tirer les leçons et reconstruire une vraie ambition pour l’Europe ou continuera-t-elle à se recroqueviller sur l’existant ? De la réponse à cette question dépend son avenir.

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