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25/09/2016

Le premier ministre irlandais évoque un référendum de réunification

Royaume-Uni en Europe

Le premier ministre irlandais évoque un référendum de réunification

Enda Kenny, le Taoiseach, propose aux Nord-irlandais de rejoindre la République pour rester dans l'UE. swiss-image.ch/Photo Monika Flueckiger

Enda Kenny, chef du gouvernement irlandais, a jugé que si les Nord-irlandais voulaient rester dans l’UE, ils pourraient rejoindre l’Irlande. Une stratégie délicate. Un article de notre partenaire La Tribune.

Pour la première fois depuis le 23 juin, Enda Kenny, le Taoiseach ou premier ministre irlandais, a ouvert la porte à la possibilité d’un référendum de réunification des deux Irlande.

Lors des journées d’été de l’université MacGill de Glenties, dans le comté de Donegal, au  nord de la République, où se rassemblent les principaux responsables politiques du pays, Enda Kenny a indiqué que « la discussion et les négociations qui prendront place durant la prochaine période » entre le Royaume-Uni et l’Union européenne « devront prendre en compte, autant qu’elles le devront, le fait que la clause des Accords du Vendredi Saint puisse être engagée ».

Les Accords du Vendredi Saint

Lors de la signature de ces accords, en avril 1998, les gouvernements britannique et irlandais ont « reconnu la légitimité du choix librement consenti par la majorité du peuple nord-irlandais concernant son statut, qu’il préfère continuer à soutenir l’union avec la Grande-Bretagne ou qu’il choisisse une Irlande unie souveraine » (article 1.1).

Dans l’alinéa suivant, il est indiqué que les deux puissances par « accord commun » entre elles pourront demander aux peuples de l’île d’Irlande, « d’exercer leurs droits à l’auto-détermination (…) au nord et au sud concernant une Irlande unie, s’ils le désirent » (article 1.2). Ce droit est reconnu par l’accord et est sujet à l’accord de la majorité du peuple nord-irlandais. Irlande et Royaume-Uni sont tenus reconnaître le résultat de cette consultation (article 1.4).

L’Irlande du nord comme l’Allemagne de l’est ?

C’est à la réalisation de cette clause que le Taoiseach a fait allusion, jugeant que « s’il y a une preuve claire que la majorité du peuple veut quitter le Royaume-Uni et rejoindre la République, cela doit être pris en compte par les discussions ».

Enda Kenny considère donc que les Nord-Irlandais, qui ont voté à 55,6 % pour rester dans l’UE le 23 juin, préféreraient donc demeurer dans cette dernière en rejoignant l’Irlande que de demeurer au sein du Royaume-Uni.

Un peu plus tard, s’expliquant devant des journalistes, le Taoiseach a fait le parallèle entre la situation irlandaise actuelle et celle de la réunification allemande. « De la même façon que l’Allemagne de l’est, après la chute du mur a pu être absorbée par l’Allemagne de l’Ouest et n’a pas eu à passer par un long et tortueux processus d’adhésion », l’Irlande du Nord pourrait ainsi rester dans l’UE en se rattachant à la République d’Irlande. C’est donc une forme de contrat que propose le Taoiseach aux Nord-irlandais : rester dans l’UE en rejoignant la République.

Nouvelle stratégie

Ces déclarations sont les premières de la part du chef du gouvernement irlandais sur la possibilité d’un référendum de réunification. Mais Enda Kenny ne pouvait éluder plus longtemps la question qui monte dans l’opinion publique. L’Irlande du Nord est, avec l’Écosse, une des deux « nations » du Royaume-Uni qui ont choisi le maintien dans l’UE le 23 juin.

Dès le lendemain du vote, le Sinn Féin a immédiatement réclamé la tenue d’un référendum de réunification de l’île. Le Sinn Féin, longtemps vitrine légale de l’Armée républicaine irlandaise (IRA),  a abandonné le soutien à la lutte armée, mais demeure le seul parti à faire de la réunification du pays un point clé de son programme. Il a fait une campagne déterminée contre le Brexit pour éviter l’isolement des Catholiques du nord. Sa voix compte donc.

Pour répondre à cette situation et éviter l’éclatement du gouvernement du nord, Enda Kenny avait proposé à la première ministre nord-irlandaise Arlene Foster la mise en place d’un « forum de toute l’île » pour réfléchir à l’avenir des deux Irlande. Mais Arlene Foster est membre du DUP, le principal parti unioniste qui a fait campagne pour le Brexit. Elle ne veut de discussions qu’au niveau du Royaume-Uni et rejette toute position « irlandaise » de la gestion de l’après-Brexit. Elle a donc repoussé la proposition du Taoiseach.

Dimanche 17 juillet, à l’université MacGill, le chef du principal parti d’opposition de la République, le Fianna Fáil, Micheál Martin, a soutenu l’idée d’un référendum de réunification « s’il devient clair qu’une majorité veut voir la fin de la partition de l’île » et estimé que le forum panirlandais pouvait voir le jour, malgré le veto du DUP.

Quelle stratégie pour Dublin dans les négociations ?

L’Irlande a demandé à Bruxelles un « traitement spécial » dans le cadre des négociations sur le Brexit compte tenu de sa position économique et politique vis-à-vis du Royaume-Uni. L’exclusion de Londres du marché unique représenterait un vrai défi pour les exportations irlandaises qui sont destinées à 16 % au marché britannique. Certes, la libre circulation entre les deux Irlande est l’objet d’un traité spécifique et que les deux pays sont hors de l’espace Schengen. A priori, la fin de la libre-circulation des personnes entre le Royaume-Uni et l’UE pourrait ne pas concerner l’Irlande. Mais s’il y a exclusion du marché unique, il faudra bien rétablir des points de contrôle à la frontière pour les biens. Theresa May, la nouvelle première ministre britannique, avait évoqué cette possibilité. Mais ce serait fort mal ressenti sur le terrain, notamment par les Catholiques du Nord.

Comment savoir ce que veulent les Nord-irlandais ?

Dublin demandera donc à placer le référendum de réunification sur la table des discussions. Déjà, le leader du Sinn Féin Gerry Adams a demandé un calendrier précis pour le référendum. Micheál Martin et Enda Kenny prétendent ne vouloir organiser de référendum que s’il y a une « tendance claire d’une volonté de réunification ».

Rien ne dit en réalité que le scénario décrit ce mardi par Enda Kenny soit juste. Ce dernier estime que l’attachement à l’UE est plus fort que celui au Royaume-Uni au nord et que le commerce nord-sud est important pour le nord, ce qui assurerait un vote en faveur de la réunification. En réalité, il n’y a là aucune certitude. Le commerce avec la Grande-Bretagne représente le premier débouché des produits de l’Irlande du Nord. Et, comme l’a souligné dimanche Micheál Martin, la seule certitude, que l’on a, c’est qu’une majorité des Nord-irlandais veulent maintenir les frontières ouvertes et un marché unique avec l’UE. Jusqu’où cette volonté ira-t-elle ? Rien n’est sûr.

La question nord-irlandaise sera aussi – si ce n’est davantage – épineuse que la question écossaise au cours des négociations sur le Brexit. L’idée du référendum qui progresse au sud et l’opposition sur le Brexit entre le Sinn Féin et le DUP au nord est lourde de menaces. L’Union européenne devra prendre garde à ne pas jouer avec le feu nord-irlandais pour faire pression sur Londres, comme elle a commencé de le faire avec l’Écosse, car la région reste une poudrière.

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