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05/12/2016

« Le problème ne vient pas de l’Europe, mais du Royaume-Uni »

Royaume-Uni en Europe

« Le problème ne vient pas de l’Europe, mais du Royaume-Uni »

Bernard Spitz

Mikael Lafontan.

Le résultat du référendum britannique doit être mis en oeuvre rapidement, afin de ne pas paralyser l’Union européenne, affirme le responsable Europe du Medef.

Bernard Spitz est  président de la Fédération Française de l’Assurance et dirige le Pôle International et Europe du Medef. Il a répondu aux questions d’EurActiv.fr à l’occasion de la 18ème université d’été du Medef.

Depuis le vote des Britanniques en juin, le gouvernement n’a toujours pas activé l’article 50 pour entamer les négociations menant au Brexit.  La première ministre britannique doit-elle accélérer l’ouverture des négociations ?

Theresa May est quelqu’un qui est vraiment à la hauteur de son mandat, un mandat qu’il lui a fallu prendre en marche dans des conditions qui n’étaient pas évidentes. C’est précisément ce qui est troublant : qu’une personne aussi organisée puisse se retrancher derrière l’idée que le Royaume-Uni ne serait pas prêt à sortir de l’UE.

Plus longue est la période d’incertitude, plus grande sera la fragilité de l’Europe en ce qui concerne sa capacité de réaction. À la fois pour mettre en place des mécanismes de coopération efficace entre le Royaume-Uni et le reste de l’Union, et pour affronter les défis de l’Europe. Le principal étant sa crédibilité vis-à-vis des opinions publiques, et l’impact du Brexit sur le plan économique.

L’inquiétude que j’ai concerne la fragilisation de l’UE dans sa relation avec les citoyens. De ce point de vue là, une situation de Brexit qui se prolongerait trop longtemps serait néfaste. J’ai trop confiance en la diplomatie britannique et en l’administration britannique, qui est une administration d’excellence, pour considérer qu’elle puisse ne pas être prête

L’impact du Brexit sur l’économie européenne est-il un sujet d’inquiétude ?

Le Brexit affaiblit le Royaume-Uni dans une certaine mesure, c’est en effet la livre qui a été attaquée, pas l’euro. C’est un premier élément intéressant qui n’allait pas de soi. Les évaluations d’impact sont discutées, elles varient selon les secteurs, mais rien n’est complètement évident à ce niveau.

Donc, on doit aujourd’hui avancer. La décision du référendum était une décision que les Français, et particulièrement le Medef, redoutaient. À notre modeste niveau, nous n’avons eu de cesse d’espérer qu’il en serait différemment, mais à présent il faut assumer la situation, ne pas être dans le déni.

Autre problème, nous avons d’un côté une très grande incertitude sur le statut final du Royaume-Uni vis-à-vis de l’Europe, mais dans l’intervalle, l’Europe ne s’arrête pas.  Prenons l’exemple de l’assurance, un marché extrêmement important qui a une répercussion sur l’ensemble de l’économie européenne. La directive Solvency 2 (qui régit ce marché) doit être révisée afin de ne pas pénaliser l’investissement et parce qu’elle n’était pas en phase avec la nouvelle donne mondiale, comme l’a notamment souligné David Cameron.

Cette directive doit être révisée dans les deux années à venir. Or, le Royaume-Uni est le leader du secteur de l’assurance aujourd’hui. Londres va donc fixer des règles auxquelles on ne sait même pas s’il se soumettra. Ça représente un problème majeur. Et c’est vrai dans le domaine de l’assurance, mais aussi dans d’autres domaines.

Il est donc urgent de clarifier cette situation. De ce point de vue là, la sagesse serait d’appliquer la règle du conflit d’intérêts. En cas de risque de conflit d’intérêts, il faudrait que la partie à risque se retire du champ de la discussion, pour assumer un statut de simple observateur.

En voulant garder les Britanniques à l’écart pendant le processus de sortie, ne risque-t-on pas de retarder la machine législative européenne ?

Il faut quand même rappeler que le problème ne vient pas de l’Europe, mais du Royaume-Uni : c’est Londres qui a voulu le référendum et qui l’a organisé, en décidant de la date, du déroulement, etc. Alors l’idée selon laquelle ils ne seraient pas prêts n’est pas recevable. Ce n’est pas un phénomène fortuit qui s’est produit à leur insu. Ils l’ont choisi, c’est à présent à eux de traiter cette affaire rapidement, pour que l’Europe soit en état de marche le plus rapidement possible.

 La sortie à venir du Royaume-Uni pourrait aussi avoir des conséquences bénéfiques, je pense par exemple à la place financière de Paris, qui pourrait récupérer une partie de l’activité de la City.

Personne en France n’a souhaité le Brexit.  Mais il est illusoire de penser que la place financière de Londres pourra continuer à fonctionner comme avant. La City doit sortir de ce déni. Tant qu’elle n’appliquera pas l’ensemble des règles de l’UE, elle ne pourra pas garder sa position dominante. Elle en a conscience, puisqu’elle était résolument opposée au Brexit, mais elle n’a pas su faire comprendre qu’au-delà d’être un avantage pour elle, c’était un avantage pour le pays.

Comme la situation va changer, un certain nombre de personnes vont devoir bouger pour continuer à exercer leurs activités. Les différentes capitales qui sont susceptibles de remplacer Londres se préparent, Paris en fait évidemment partie.

Il y a d’ailleurs eu une réponse unanime, pour une fois, entre la maire de Paris et la présidente de la région Île-de-France, de bords politiques opposés, et qui seront encore en poste dans deux ou trois ans. Ce message est suffisamment rare pour inspirer confiance à l’extérieur. De façon tangible, on a eu une garantie sur la durée du statut des impatriés.

Après, il va falloir qu’on nous fasse confiance dans la durée, parce que les Français sont connus pour changer d’avis souvent, donc il faut absolument transmettre un message d’implication dans la durée, rendre Paris accueillante, parce que Francfort, Rome, Amsterdam, Dublin, sont aussi des candidats très sérieux.

La France semble faire machine arrière sur les négociations commerciales avec les États-Unis. Quelle est la position du Medef sur le sujet ? 

Nous avons toujours soutenu les négociations commerciales, en particulier celles-ci, à la seule et unique condition qu’elles soient équilibrées. Que ce soit compliqué, que ce soit tendu, comme toute négociation, c’est normal.

Le libre-échange quand il est bien régulé est un facteur de croissance, d’emploi et de paix. Chaque fois que le libre-échange recule vers le protectionnisme, on va dans le sens de la régression, de la dépression, voire des conflits.

Il ne faut donc pas vouloir des accords à n’importe conditions, mais il faut se battre pour ces accords. Si on ne fait pas cet accord maintenant, un autre accord de cette nature se fera dans vingt ans entre l’Amérique et l’Asie, et les Européens se verront imposer des standards qu’ils n’auront plus la capacité d’influencer. À ce moment-là, on dira qu’on a raté le coche vingt ans plus tôt.