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27/08/2016

MSF: L’Europe n’est pas à la hauteur dans la crise des réfugiés

Santé & Modes de vie

MSF: L’Europe n’est pas à la hauteur dans la crise des réfugiés

Joanne Liu, la présidente dynamique de Médecins Sans Frontière ne mâche pas ses mots pour parler de la crise des réfugiés en Europe.

Joanne Liu est une médecin canadienne. Elle a été élue présidente de Médecins Sans Frontières en juin 2013. Elle a participé au Forum de Davos au moins de janvier.

Votre organisation était à l’avant-garde de l’action mondiale de lutte contre l’épidémie d’Ebola. Quelles leçons avez-vous apprises de cette crise ?

Lors d’une crise mondiale, la réaction est dominée par la sécurité sanitaire. Les autorités nationales donnent la priorité à l’intérêt et à la sécurité nationale. L’impératif n’est donc pas d’aider les communautés touchées, mais d’assurer la protection de leurs nations. La réaction à la crise d’Ebola a été une véritable caricature de cet état de fait. La première réaction des États a été de fermer leurs frontières. Nous avons dû convaincre des gens d’aller en Afrique occidentale, parce que pour éteindre un incendie, il faut entrer dans le bâtiment en feu. Nous n’avons commencé à contrôler la crise d’Ebola que lorsque nous avons mis en place des mesures intelligentes et d’envergure dans la région. Nous n’apprendrons ce qu’il y a à apprendre que si on met de côté les intérêts nationaux et faisons ce qu’il y a à faire pour les communautés touchées.

Ce n’est cependant pas l’attitude adoptée par les pays européens face à la crise des réfugiés : les États membres sont en train de réintroduire des contrôles aux frontières et de fermer les frontières externes. Y a-t-il certains parallèles entre les réactions face à la pandémie d’Ebola et face à la crise des réfugiés ? 

Vous avez raison de faire un lien entre les réactions au niveau mondial. Encore une fois, ces réactions sont dictées par la sécurité nationale. C’est dommage, parce que ça ne permet pas de résoudre le problème à sa source. Nous fermons les frontières, mais ce n’est pas une solution. La réalité, c’est que la crise des migrants/réfugiés ne se résoudra pas toute seule. Nous nous concentrons sur l’Europe, mais le nombre de réfugiés qui y sont ne représente qu’une partie du chiffre réel. La plupart des réfugiés dans le monde sont en Afrique.

Le ministre allemand des Finances, Wolfgang Schäuble, estime que l’Europe doit investir des milliards d’euros en Afrique. Est-ce la solution ?

Nous sommes un peu choqués, je dois dire.

Par quoi ?

Par ces mesures qui ont pour but d’éloigner les réfugiés d’Europe.

Il a fait cette proposition dans le cadre des efforts à faire pour décourager les migrants, parce que la Commission estime que 60 % des réfugiés arrivés en Europe [en décembre] sont des migrants économiques, et non des réfugiés…

Je ne peux pas accepter ces chiffres. Je pense que nous n’avons pas encore assez de recul. Nous essayons en outre de ne pas mettre d’étiquette sur les personnes qui quittent leur pays.  Même si vous ne vivez pas dans une zone de conflit, j’estime que ne pas réussir à nourrir ses enfants est une bonne raison de fuir. Personne ne quitte son foyer parce que c’est drôle. La plupart du temps, c’est une question de survie. Le rapporteur spécial des Nations Unies sur les droits des migrants, François Crépeau, utilise l’expression de « migration de survie », je pense que c’est un terme approprié.

N’est-il donc pas utile de faire une distinction entre réfugiés et immigrants ?

Cette distinction est utilisée pour limiter l’ampleur du fardeau que les États doivent gérer. En réalité, un grand nombre de personnes fuient leurs foyers pour survivre. Pourtant, elles ne remplissent pas toutes les critères nécessaires au statut de réfugié. D’accord. Mais cela ne veut pas dire que l’on ne devrait pas les accueillir de manière décente à leur arrivée à Lesbos. Ces migrants devraient avoir de la nourriture, de l’eau, un logement. Ils devraient être traités comme des êtres humains. Je m’y suis rendue en septembre et ce que j’ai vu, ce n’était pas un accueil décent.

Que pensez-vous de la réponse donnée par les États membres aux réfugiés arrivés en Europe ?

Chaque réfugié devrait avoir droit à un accueil minimum. Ce n’est pas le cas et c’est une honte. Les États les plus riches n’accordent pas aux réfugiés l’accueil minimum auquel ils devraient avoir droit. Je trouve cette situation inacceptable et indécente. Je comprends que c’est difficile, mais n’est-ce pas encore plus difficile au Darfour ?

En ce qui concerne le virus Zika, que pensez-vous de la situation ? [Cette interview a été réalisée lors du Forum de Davos, qui s’est déroulé du 20 au 23 janvier]

La situation est inquiétante. Avant toute chose, nous devons comprendre l’ampleur du problème. Je pense que nous n’avons pas encore une vision au niveau mondial. Nous devons partager nos connaissances pour comprendre ce qui se passe exactement et décider de ma meilleure manière d’y faire face et ce que nous pouvons faire pour les victimes. C’est encore un peu tôt. L’une des leçons tirées de l’épidémie d’Ebola a été que nous devons partager nos connaissances et savoir-faire. C’est pourquoi je suis une grande partisane de l’instauration de plateformes d’information ouverte, afin de partager l’information et de la rendre accessible à tous les acteurs impliqués dans ces crises.