Ankara compte doubler sa production d’électricité au charbon d’ici 2019

Les investissements dans le charbon ont augmenté exponentiellement en Turquie. [Quinn Dombrowski/Flickr]

Alléchée part les projets d’indépendance énergétique de l’UE vis-à-vis du gaz russe, la Turquie mise sur le charbon. Mais son bilan carbone et les conséquences sanitaires catastrophiques pourraient pousser l’UE à en bloquer l’importation. 

Le gouvernement turc a pour objectif de doubler la génération nationale d’électricité à partir de charbon (lignite + houille) d’ici 2019 avec la construction de 80 nouvelles structures, contre 19 en 2012. Des chantiers qui permettront à la génération d’électricité issue du charbon de passer en quatre ans à 60 milliards de kWh, contre 34 milliards de kWh en 2014.

La capacité de production sera également quadruplée. Ensemble, les 22 centrales au charbon actuellement actives en Turquie ont une capacité d’un peu plus de 15,4 GW. Le pays compte donc ajouter 65,4 GW de capacité, afin d ‘atteindre les 80,8 GW.

« Une grande centrale au charbon émet plusieurs milliers de tonnes de polluants atmosphériques dangereux par an et a une durée de vie moyenne de 40 ans », explique le Dr. Bayaz?t ?lhan, président du conseil central des associations médicales turques. « Ce projet d’augmentation considérable de l’investissement signifie que les effets du charbon sur les maladies respiratoires et cardiovasculaires continuera pendant encore des décennies. »

La pollution atmosphérique des centrales existantes a des conséquences sanitaires graves et provoquent des décès prématurés, des maladies pulmonaires chroniques et des maladies cardiaques, selon le rapport de HEAL intitulé The Unpaid Health Bill – How coal power plants in Turkey make us sick (La facture impayée – Comment les centrales au charbon en Turquie nous rendent malades). Des effets qui coûtent jusqu’à 3,6 milliards d’euros par an à la Turquie.

« Dans le monde entier, de plus en plus de professionnels de la santé appellent à un désinvestissement du charbon afin d’améliorer la santé des populations et de lutter contre le changement climatique. Leur message est clair : le charbon n’a pas d’avenir », renchérit Anne Stauffer, directrice adjointe de HEAL.

Le 20 mai, l’Alliance pour la santé et l’environnement (HEAL) a appelé l’Union européenne à promouvoir le développement durable en Turquie et à cesser de lui prêter de l’argent destiné à financer des projets liés au charbon.

>> Lire : Le charbon, un investissement de plus en plus dangereux en Europe

L’investissement turc provoquera des émissions dangereuses pendant plus de 40 ans, selon le rapport. En plus des conséquences sanitaires, la combustion du charbon émet énormément de CO2, ce qui contribue au réchauffement climatique.

Vendre de l’électricité au charbon à l’UE

L’investissement massif de la Turquie dans le secteur pourrait avoir été influencé par le projet d’Union de l’énergie lancé par l’UE. Ce programme est destiné à renforcer la résistance du bloc face aux pénuries de gaz.

Au vu de la crise ukrainienne, Bruxelles souhaite en effet s’affranchir de sa dépendance vis-à-vis du gaz russe. Consciente du riche marché qu’abrite l’Europe, la Turquie projette déjà de vendre du gaz russe à l’UE via la Grèce et le gazoduc Turkish Stream, soutenu par Gazprom.

Le centre pour la réforme européenne a demandé à la Commission européenne d’utiliser les lois commerciales pour bloquer les importations turques si celles-ci s’avèrent mettre l’environnement et la vie des citoyens européens en danger.

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Selon les experts du centre, des mesures similaires devraient être mises en place pour les pays des Balkans et l’Ukraine, qui investissent également de plus en plus dans le charbon.

Dans le cas de ces pays, l’UE pourrait se servir des réformes de la Communauté de l’énergie pour promouvoir un changement de cap, estime le Réseau Action Climat Europe.

La Communauté de l’énergie est une initiative financée en grande partie par l’UE et lancée après les guerres dans les Balkans qui promeut l’instauration de règles contraignantes afin d’intégrer ces marchés à l’UE. La Turquie est cependant un observateur, et non un membre à part entière, de cette initiative.

>> Lire : Quand le charbon des Balkans compense le gaz russe

Selon le groupe de réflexion du centre, les 28 devraient cesser d’acheter de l’électricité aux pays qui n’appliquent pas les normes de qualité de l’air de l’UE dans toutes leurs centrales électriques.

Ces restrictions doivent cependant être compatibles avec les règles l’Organisation mondiale du commerce (OMC). En effet, les pays membres de l’OMC, dont font partie les Etats de l’UE et la Turquie ne peuvent limiter les importations en provenance des autres États que dans le cas de risques sanitaires ou environnementaux exceptionnels. La Commission devrait donc décider si ces critères d’exception sont réunis pour le charbon.

« Avant d’agir, il faudra néanmoins analyser l’impact de telles mesures sur nos objectifs politiques et nos obligations internationales », souligne une source à la Commission.

Objectifs pour 2030

Les dirigeants européens ont accepté de réduire les émissions de gaz à effet de serre de 40 % d’ici 2030, par rapport aux niveaux de 1990. Cette décision a été prise en vue de la conférence des Nations unies sur le climat qui se tiendra à Paris en novembre 2015 et a pour objectif d’instaurer des limites contraignantes aux émissions afin de lutter contre le changement climatique.

En théorie, la Turquie prépare son adhésion à l’UE et a le statut d’État candidat. Les négociations se sont cependant enlisées et ne devraient pas redémarrer de manière significative dans un avenir proche. Un certain nombre de points important entravent en effet la progression d’Ankara, et tout particulièrement ses relations avec Chypre, les droits de l’Homme et des minorités et la liberté d’expression.

La Commission européenne a d’ores et déjà exclu tout élargissement de l’UE pendant le premier mandat de cinq ans de son président, Jean-Claude Juncker.

Toutefois, si la Turquie finissait par rejoindre l’UE, ses émissions de CO2 pourraient constituer un obstacle majeur aux objectifs pour 2030 du bloc. Le pays devrait également investir davantage afin d’assurer son application des normes européennes en ce qui concerne le charbon.

Les politiques environnementales et climatiques sont l’un des chapitres les plus exigeants des négociations d’adhésion à l’Union et constituent environ un tiers de la législation à transposer au niveau national.

Si les règles de commerce sur les émissions de CO2 de l’UE deviennent applicables à Ankara, elle devra s’acquitter des permis d’émissions de carbone. Ceux-ci devraient augmenter pour atteindre les 30 euros la tonne de CO2 d’ici 2025.

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Contexte

Tous les ans dans l’UE, quatre millions de jours de travail perdus et 18 000 décès prématurés, qui coûtent jusqu’à 43 milliards d’euros, sont causés par le charbon, selon l’ONG HEAL.

Les coûts sanitaires sont supportés par les citoyens, leurs familles et leurs gouvernements, et non par les producteurs d’électricité au charbon.

En octobre 2005, Ankara a entamé des négociations d’adhésion avec l’UE, mais un certain nombre d’aspects ralentissent le processus. Ceux-ci ont trait, entre autres, à la relation entre la Turquie et Chypre, ainsi qu’à l’application des droits de l’Homme et de la liberté d’expression.

Le Premier ministre turc, Recep Tayyip Erdogan, fait actuellemet face à une opposition acharnée depuis le durcissement de son attitude vis-à-vis de la liberté de presse et de la liberté d’expression.

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