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24/01/2017

Calories contre beuveries, Bruxelles piétine

Santé & Modes de vie

Calories contre beuveries, Bruxelles piétine

"Les consommateurs ont le droit de savoir qu'un verre de vin a le même nombre de calories qu'une tranche de gâteau", estime Glenis Willmott.

[Eric/Flickr]

Jouer l’argument minceur pour lutter contre les beuveries et l’alcoolisme : le projet d’étiqueter les calories des bières, vins et whisky fait son retour en Europe, mais reste confronté à la résistance des pays viticoles et des lobbies.

Fin mars, le Parlement européen a adopté une résolution rappelant à la Commission qu’elle devait présenter une législation sur l’affichage nutritionnel des boissons alcoolisées. Cette législation devrait obliger les producteurs à indiquer les ingrédients utilisés et le nombre de calories.

Adoptée par 63 des 68 élus de la commission santé, cette résolution réclame aussi que les étiquettes mentionnent les risques de l’alcool à l’intention des femmes enceintes et des automobilistes.

Vaincre les habitudes

Une revanche pour la travailliste britannique, Glenis Willmott, qui a porté le texte. Lors de la refonte des règles de l’étiquetage alimentaire, conclue en 2011, elle avait bataillé pour que le régime commun de l’étiquetage nutritionnel des denrées s’applique à l’alcool. En vain, « face à un lourd lobbying de l’industrie », affirme-t-elle, soulignant que « les consommateurs ont le droit de savoir qu’un verre de vin a le même nombre de calories qu’une tranche de gâteau, et que boire pendant une grossesse peut nuire à l’enfant ».

« La plupart d’entre nous savons qu’il faut boire avec modération, mais l’impact de la consommation d’alcool sur notre poids et notre santé est loin d’être si évident », renchérit Ilaria Passarani, du Bureau européen des consommateurs (Beuc).

Selon elle, la part de l’alcool dans le régime alimentaire est généralement « sous-estimée » par les consommateurs, qui ignorent quels additifs, comme les colorants, les conservateurs ou les arômes, sont présents dans leurs boissons.

Non contraignante, la résolution parlementaire doit encore être avalisée en séance plénière lors d’un vote prévu pour la fin avril.

Une précédente mouture avait été retoquée avant les élections européennes. Cette fois, en dépit du « fort clivage nord-sud sur la question, et des sensibilités françaises, espagnoles ou italiennes, le pas pourrait être franchi », juge une source parlementaire.

La question des portions

Pour le Royaume-Uni ou les pays scandinaves, il devient impératif d’agir face à la mode des beuveries express (le fameux « binge drinking ») chez les jeunes, et à la progression de l’obésité, en partie nourrie par l’alcool.

Les lignes bougent aussi au sein du secteur face à des consommateurs de plus en plus exigeants en matière de transparence et de diététique.

Les quatre principaux brasseurs européens – Carlsberg, Heineken, AB Inbev et SABMiller – se sont récemment ralliés au projet d’un étiquetage « volontaire » de la valeur énergétique de bières. Ils ont décidé d’indiquer le nombre de calories pour 100 ml et non en fonction d’une portion normale, ce qui place la bière dans une position avantageuse avec seulement 46 calories, contre 82 pour le vin rouge ou 245 pour le whisky.

L’annonce a provoqué l’ire des producteurs de spiritueux. Le groupe SpiritsEUROPE a d’ailleurs dénoncé une campagne de désinformation, puisque 100 ml représentent à peine le tiers d’une cannette ordinaire de bière, alors que cela constitue plus que la dose d’alcool fort habituellement servie.

Les lobbies sur le pied de guerre

Même s’ils boivent moins depuis le pic atteint dans les années 70, les Européens restent les plus gros consommateurs d’alcool au monde. Bruxelles chiffre à plus de 155 milliards d’euros par an les coûts sociaux imputables à l’abus d’alcool dans l’UE.

À son arrivée à Bruxelles, le nouveau commissaire européen à la Santé, Vytenis Andriukaitis, s’était déclaré pour la fin de l’omerta nutritionnelle sur l’alcool.

Pourtant, « il semble qu’il y ait une résistance au sein de la Commission », déplore Glenis Willmott. De fait, l’exécutif européen, soucieux d’éviter de marcher sur les plates-bandes nationales, temporise, alors qu’il était censé présenter un rapport d’ici fin décembre 2014. « La plupart du travail reste à faire, la question est sensible et des discussions sont encore nécessaires », indique-t-on à la Commission.

La filière vin a déjà aiguisé ses arguments, au nom de la spécificité de son produit, qui « n’est pas le résultat d’une recette figée », mais « change d’une année à l’autre », affirme le Comité européen des entreprises vins. « Imposer l’étiquetage nutritionnel entraînerait des coûts énormes pour le secteur vinicole, auxquels la plupart des producteurs de vin ne pourraient faire face », met en garde l’organisation.