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19/01/2017

Quand le charbon des Balkans compense le gaz russe

Santé & Modes de vie

Quand le charbon des Balkans compense le gaz russe

Extracteur de charbon au Kosovo.

[Dren Pozhegu/Flickr]

Les pays des Balkans et l’Ukraine font des « investissements substantiels » dans des centrales à charbon polluantes pour revendre de l’électricité à bas prix à l’UE.

La politique énergétique des Balkans et de l’Ukraine fait émerger un vrai risque pour le changement climatique dans l’UE. Le fait que l’UE ne lie pas ses relations commerciales avec des normes environnementales pèse aussi sur les finances et la santé publique des Balkans, ainsi que sur de futures politiques d’élargissement.

La Bosnie-Herzégovine, la Macédoine, le Kosovo, le Monténégro, la Serbie et l’Ukraine prévoient de construire un total de 14,82 GW de nouvelles capacités de production de charbon, dont la plupart sera ajouté à la capacité de production existante, selon une étude de Change Partnership, commanditée par l’ONG CEE Bankwatch.

Les pays sont membres de la Communauté de l’énergie, une initiative largement financée par l’UE pour intégrer les règles contraignantes de l’UE dans les marchés établis après la guerre des Balkans. Des réformes du traité de la Communauté doivent être proposées lors d’une réunion à Vienne en juin, dans le but de les faire adopter en octobre.

Selon les militants, la Commission européenne ne semble pas résolue à se servir de ces négociations pour accroître les normes environnementales ou celles de la pollution de l’air.

« La Commission doit réfléchir aux actions européennes possibles. Cela nécessite néanmoins une certaine analyse pour savoir si de telles mesures interfèreraient avec nos objectifs politiques et nos obligations internationales », a déclaré une source de l’exécutif à EurActiv.

>> Lire : Le charbon, un investissement de plus en plus dangereux en Europe

« En principe », le traité de la Communauté de l’énergie ne permet pas de restrictions à l’importation, a expliqué la source, mais l’adhésion « implique » qu’ils doivent respecter les mêmes règles environnementales que les centrales électriques de l’UE.

Pour les ONG telles que le Réseau action climat et le Centre pour la réforme européenne, les pays n’ont pas tous été soumis aux mêmes règles que l’UE.

Le Réseau action climat Europe (CAN) a exhorté la Commission à utiliser son influence pour que les pays de la Communauté de l’énergie cessent de devenir des « décharges publiques pour l’énergie salle ». L’ONG souligne le fait que l’UE finance 95 % de la Communauté.

« Ces fonds ne devraient être versés qu’à condition que les normes environnementales et climatiques de l’UE soient respectées. L’UE doit faire comprendre cela grâce à une réforme adéquate du traité de la Communauté de l’énergie », a insisté Dragana Mileusnic du Réseau action climat Europe.

Les nouvelles centrales électriques à charbon en Serbie, au Monténégro et en Ukraine ne sont pas assez avancées pour limiter les émissions toxiques, de dioxyde de soufre par exemple, a indiqué le Centre pour la réforme européenne (CRE), un groupe de réflexion. Une technologie de réduction des émissions de dioxyde de soufre est obligatoire dans l’UE.

Commerce

Pour le CRE, ces pays ont un avantage commercial injuste puisqu’ils ne sont pas contraints d’employer les technologies plus couteuses de réduction des émissions, pourtant obligatoires en UE. Le CRE demande donc à la Commission d’avoir recours au droit commercial pour bloquer les importations au motif que la pollution liée au charbon présente des risques sanitaires et environnementaux en Europe.

L’Union devrait cesser d’acheter de l’électricité aux pays qui n’appliquent pas les normes européennes de pollution de l’air pour toutes leurs centrales électriques, a estimé le CRE.

Des sources proches de la Commission ont rappelé que la Serbie, le Monténégro et l’Ukraine étaient des membres de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), comme l’UE. Lors des réunions de l’OMC, la Commission européenne parle généralement pour tous les États membres.

Les membres de l’OMC sont tenus de ne pas restreindre les importations des autres membres, sauf en cas d’exemptions environnementales ou sanitaires justifiées. La Commission doit donc examiner les critères d’exemption et voir s’ils s’appliquent aux pays des Balkans, a indiqué la source.

La pollution émanant des centrales à charbon dans les pays voisins peut nuire aux populations d’autres États et avoir un impact économique et sanitaire considérable.

>> Lire : Oslo montre l’exemple en cessant d’investir dans le charbon

Selon l’Alliance pour la santé et l’environnement (HEAL), plus de 10 000 personnes seraient mortes prématurément en Serbie en 2010 à cause d’émissions de particules et d’exposition à l’ozone. Cela s’est traduit par 2,5 millions de journées de travail perdues.

HEAL estime que les coûts de la santé liés aux centrales à charbon en Serbie s’élèvent à 4,98 milliards d’euros par an. La Serbie a le second taux le plus élevé d’Europe de morts prématurées dues à la pollution de l’air. Les concentrations de matières particulaires y sont plus hautes que les normes de l’UE et de l’Organisation mondiale de la santé (OMS).

L’OMS estime que le coût des décès liés à la pollution de l’air représente 33,5 % du PIB en Serbie, 14,5 % au Monténégro et 26,5 % en Ukraine.

Union de l’énergie

La Serbie, le Monténégro et l’Ukraine augmentent « de manière substantielle » leur utilisation du charbon, selon le CRE. Une manière pour ces pays de tirer profit du projet d’Union de l’énergie de l’UE.

L’Union de l’énergie est la stratégie de l’UE pour renforcer sa résistance face aux pénuries d’énergie. Dans le but de réduire sa dépendance vis-à-vis des importations de gaz russe, ce projet vise à accroitre et diversifier les fournisseurs d’énergie.

>> Lire : Les énergéticiens français restent accros au charbon, mais à l’étranger

La stratégie de l’Union de l’énergie, dévoilée en février, indique que l’UE doit faire peser son rôle de grand demandeur d’énergie pour mettre un frein aux pratiques commerciales déloyales. La Commission tentera également de renforcer la Communauté de l’énergie pour s’assurer que les lois existantes relatives à l’énergie, à l’environnement et à la compétitivité sont appliquées.

Un récent rapport de la Communauté de l’énergie reconnaît que se mettre en conformité avec les acquis environnementaux est un « défi majeur ».

Questions d’adhésion

Les projets d’Union de l’énergie ne mentionnent pas vraiment le charbon, et se concentrent davantage sur le gaz naturel. Un des objectifs principaux de la stratégie de l’UE est de progresser vers une économie à faibles émissions de carbone.

Cela signifie que les pays des Balkans qui investissent actuellement dans le charbon et qui souhaitent rejoindre l’UE sont source de problèmes pour l’avenir, ont rappelé des militants.

L’adoption de politiques sur l’environnement et le climat représente un des chapitres les plus exigeants des négociations d’adhésion à l’UE. Elles représentent environ un tiers du total des lois qui doivent être transposées au niveau national.

Une estimation prudente serait qu’à elle seule, la Serbie dépensera 10,5 milliards d’euros, soit un quart de son PIB, pour mettre en place les lois européennes, a indiqué Dragana Mileusinic, de CAN Europe.

La Serbie étant pressentie pour rejoindre l’UE en 2022, et le Monténégro en 2020, leurs émissions joueraient en défaveur des objectifs climat et énergie pour 2030 de l’UE.

L’année dernière, les dirigeants européens ont décidé d’opter pour 40 % de réduction d’ici à 2030, comparé aux niveaux de gaz à effet de serre de 1990.La conférence de l’ONU sur le changement climatique, qui aura lieu à Paris au mois de novembre, vise à établir une limite juridiquement contraignante pour maintenir le réchauffement climatique en dessous des deux degrés.

>> Lire : Le solaire pourrait couter moins cher que le charbon ou le gaz d’ici 2025

En mai 2014, les inondations dans les Balkans ont tué au moins 86 personnes et causé des milliards d’euros de dégâts. Pour les experts, ce genre de phénomènes climatiques extrêmes se multipliera en même temps que le réchauffement de la planète.

Selon les informations obtenues par EurActiv, la totalité des importations extra-UE équivaut à moins de 1 % de la consommation d’électricité annuelle dans l’Union. Étant donné le faible taux d’importation d’électricité au niveau européen, la réduction des émissions devrait elle aussi être limitée.

Pourtant, à ce jour, aucun pays de la Communauté de l’énergie n’a adopté de politique tarifaire pour le carbone.

Les analyses du Change Partnership, commandées par CEE Bankwatch, montrent qu’aux prix actuels des quotas d’émission de CO2 (5 euros par tonne), les centrales à charbon et au gaz « des Balkans » coûteront au moins 575 millions d’euros par an aux gouvernements. Les infrastructures de production d’électricité au charbon qui sont censées être construites alourdiront la facture annuelle d’entre 133 et 317 millions d’euros.

D’ici 2025, le prix devrait augmenter et atteindre 30 euros par tonne de carbone émis. Le prix de ces projets d’infrastructures s’élèverait alors à entre 790 millions et 1,9 milliard d’euros par an.

Contexte

La Communauté de l'énergie est une initiative largement financée par l'Union européenne afin d'intégrer les règles contraignantes aux marchés établis après la guerre des Balkans.

Des réformes du traité de la Communauté seront proposées lors d'une réunion à Vienne en juin, dans le but de les faire adopter en octobre.

Des investissements importants dans des centrales à charbon, dans le but de vendre de l'électricité à l'UE, ont suscité les inquiétudes des militants écologistes.

Prochaines étapes

  • Juin : Réunion de la Communauté de l'énergie
  • 30 novembre - 11 décembre : Conférence sur le changement climatique de l'ONU à Paris (COP21).